Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2005
 

Gaëtan Cardella : Pour une production autonome

A la fin de l'année 2004 Gaëtan Cardella, réalisateur et producteur nous a fait parvenir une lettre ouverte intitulée Le malaise de l'audiovisuel en Belgique (vous la trouverez sur son blog : http ://arcoma-films.skynetblogs.be. qui nous a interpellée. Nous y avons trouvé des choses intéressantes et d'autres qui l'étaient moins.

D'accord sur le support numérique. Une mutation dans la chaîne du cinéma qui va permettre de tourner en HD-Cam et de projeter les films en salles ou de les diffuser en DVD, à la vente ou à la location (voir nos dossiers consacrés à la chaîne du cinéma numérique.) Pour des pays ayant un budget cinéma réduit comme le nôtre cela pourrait être une alternative pour autant que les conditions techniques soient réunies (Béta-digit, HD-Cam.)
Accord-désaccord avec les propositions concernant les films de genre. Ceux-ci pourraient, à côté des films d'auteurs, agrandir la palette de nos productions et séduire un public plus enclin à voir un thriller ou un fantastique. D'autant plus que l'un n'est pas incompatible avec l'autre. Les cinémas français et américains l'ont prouvé depuis longtemps. L'obstacle pour les films belges n'est pas seulement budgétaire : effets spéciaux coûteux, cascades, etc. mais résultent aussi de l'inexistence d'un secteur privé assumant ce rôle comme en France ou aux Etats-Unis. Toutefois rien n'empêche un film de genre d'être un film de qualité. Cela relève, au cas par cas de la Commission de sélection. Le problème de savoir si la Communauté française était intéressée par les films de genre a été posée à Henry Ingberg, Secrétaire général de la Communauté française et directeur du Centre du Cinéma (voir sa réponse dans la rubrique Entretiens dans ce numéro)
Désaccords avec la formulation que la pire chose qui soit arrivée à la Belgique soient ses " Palmes d'Or et autres distinctions." Nous pensons au contraire que ces 15 dernières années assisté à l'éclosion d'un cinéma qui jusque-là était - hormis André Delvaux, Benoît Lamy, Chantal Akerman et Marion Hänsel - resté confidentiel. Des films comme Le Maître de musique, Toto le Héros, C'est arrivé près de chez vous, Le Huitième jour, Rosetta et bien d'autres ont trouvé leur public aussi bien chez nous qu'à l'étranger.
Désaccord également sur l'idée de faire un cinéma belge sur le modèle américain, genre Luc Besson et sa série des Taxis. Nous sommes persuadés que si le cinéma asiatique explose, en ce moment, hors de ses frontières, c'est parce qu'il garde une identité propre, une durée qui n'est pas celle du cinéma hollywoodien (voir le succès mondial de Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiho de Miyazaki, d'Infernal Affairs de Lau Wai-jung et Mak Siu-Lai ou d' Old boy de Chan-Wook Park). Il serait souhaitable que l'Europe affirme son identité (dans la diversité des pays qui la compose) à travers des co-productions réunissant divers pays - comme en Belgique francophone, ce que nous dit Henry Ingberg dans l'entretien qu'il nous a accordé pour ce numéro - d'autant qu'elle a un marché de 600 millions de spectateurs dont près de 80% sont scotchés au cinéma d'outre-atlantique.
Voulons-nous que notre culture disparaisse ? Tel est le cri d'alarme que lance Jean-Claude Batz (voir l'entretien qu'il a accordé à Cinergie dans la rubrique Dossier et la préface que consacre Frédéric Sojcher  à un ouvrage que JCB consacre au sujet sous le titre : L'audiovisuel européen : un enjeu de civilisation, aux éditions Séguier.

Entretien avec Gaëtan Cardella.

Cinergie : La publication de votre Lettre aux Ministres de la Culture et de l'Economie est motivée par une colère provoquée par la façon dont fonctionne actuellement le cinéma belge. Celui-ci produisant un certain type de films et pas d'autres, notamment le cinéma de genre. Il n'est pas possible d'en produire pour le moment ?
Gaëtan Cardella : Non, cela n'est pas possible parce qu'il existe un mode de pensée qui fait que ce type de cinéma n'est pas considéré. Pour être lapidaire, je dirais : on fait plus du cinéma pour obtenir des prix que pour obtenir des spectateurs. Ces films remportent beaucoup de prix et de distinctions. J'en suis le premier content et souhaite qu'on en ait d'autres mais on oublie les spectateurs. Parce qu'à part un ou deux longs métrages par an qui rentrent dans leurs frais et ont le succès qu'ils méritent, les autres ne trouvent pas leur public. Dès qu'on sort d'un cadre dominant où l'action domine la réflexion, on abandonne. Tout le monde devient frileux, en disant que nous ne sommes pas faits pour ce genre de films. Laissons aux américains l'action et aux français la comédie. Alors qu'il existe un vivier en Belgique qui est prêt à travailler dans ce type de cinéma. Et en plus, la Communauté française se prive d'une source de revenus. Pourquoi ? Parce que les films de genre, c'est ce que les gens vont voir prioritairement au cinéma et ce sont donc des films qui rapportant de l'argent vont générer des recettes sur laquelle la Communauté française pourra récupérer son argent et financer d'autres films. Je pense qu'il y a de la place pour tout le monde tant pour les films d'auteurs que pour les films de genres. J'irais même plus loin, dans les films commerciaux il est possible de faire passer des messages d'auteurs Il y a de nombreux exemples pour le prouver. Mon problème à moi, en tant que réalisateur et producteur est que l'argent qui devait être distribué aux projets dans leur diversité est devenu, au fil du temps, une chasse gardée pour certains. On dirait qu'ils ont peur de perdre sur les deux tableaux. Si on n'a pas de spectateurs qu'on ait au moins un prix.

C. : Ne pensez-vous pas que cette crainte était motivée par le fait que les films d'action américains ont des budgets assez conséquents, ce que nous n'avons pas. Le cinéma asiatique, en axant le film de genres davantage sur les personnages que sur les effets spéciaux, permet de diminuer considérablement le coût de ces films. D'où l'apparition en Belgique de films comme Calvaire de Fabrice du Welz et Troubles d'Harry Cleven ?
G. C. : Lorsqu'on fait un film il y a ce qui fait la valeur artificielle d'un film. Si je veux faire un film où des comédiens prennent l'avion, puis un yacht, puis vont à l'hôtel. Si je devais louer tout cela, ça me coûterait un prix fou, mais grâce à des amis tout cela m'est fourni gratuitement. A l'écran l'image sera très riche mais en réalité cela ne coûtera pas beaucoup. Prenons l'exemple d'un clip de rappeurs américains. A l'image vous voyez les rappeurs new-yorkais au volant d'une Rolls Royce en train de chanter leur chanson. Ils ont de gros bijoux, les derniers vêtements à la mode et c'est génial à l'image. Mais la Rolls ils l'ont eue à prêter, les bijoux sont des faux. Finalement c'est un clip qui coûte trois fois rien mais qui donne une illusion d'argent. C'est simplement une question de contacts et de relations. Si j'ai besoin d'une villa avec piscine je peux l'avoir. Une Ferrari aussi. Si je devais la louer cela me coûterait très cher. Donc en fait le film ne coûtera pas grand-chose mais aura l'apparence d'avoir coûté énormément.
Il n'y a que Luc Besson qui a compris le système en Europe pour l'instant. Il fait un produit type américain mais français et cela se vend dans toute l'Europe. Son arme secrète à lui c'est le carnet d'adresses. Avec cela on peut faire tout ce qu'on veut en Belgique et en Europe. Les effets spéciaux, avec les ordinateurs cela ne coûte plus rien actuellement.

C. : Pensez-vous, qu'étant donné l'économie du cinéma en Belgique, le numérique est un support qui gagnerait à se répandre ?
G.C. : Oui. Pour autant qu'on utilise de bonnes caméras. Si je veux faire des films uniquement pour les vidéothèques, une HD-Cam est suffisante. A ce moment-là cela ne coûte pas cher du tout. J'économise 15.000€ de Kinescopage sans parler des frais de distributions puisque les bobines doivent être envoyées dans toutes les salles. Ici on envoie une k7. Pour cela il faut aussi que les diffuseurs s'adaptent. Quant au films pour le cinéma, il y a des films qui ont montré la voie, comme Hop !  de Dominique Standaert. Si, il y a des résistances, c 'est parce qu'on a été éduqué avec la pellicule et qu'on y est attaché. Pourtant, avec le numérique on est arrivé à un niveau de qualité et de souplesse qu'on n'a pas avec la pellicule.
La réglementation du Tax Schelter n'accepte pas le numérique, le système est réservé aux diffusions en salles. Alors que je propose une diffusion télé et en vidéothèques où le circuit DVD.

C. : La diffusion en Belgique de nos films est difficile. On manque d'écrans, la télé remplit de moins en moins son rôle sinon de diffuseur tout au moins de caisse de résonance. Vous pensez au circuit des vidéothèques, sans passer par les salles?
G. C. : Pour certains films. Passer directement au circuit des vidéothèques sans passer par les salles dont les écrans sont encombrés et la télévision. Le marché de la vidéo DVD se développe très fort. Les gens ayant du mal à se déplacer dans les salles, autant aller chez eux. En 1996 il y a eu l'effet Titanic, un belge sur quatre a été voir Titanic. C'est extraordinaire. Je me suis demandé pourquoi un Belge sur quatre n'a pas été voir un film belge. D'abord il faudrait qu'ils existent. Puis il faudrait qu'ils correspondent au goût des belges. Et ensuite, il faudrait qu'on en fasse la promotion ! Dans un film américain 40% du budget d'un film est réservé à la promotion. Ici lorsqu'un film sort on ne sait même pas qu'il existe. En Amérique on en arrive à avaler certains navets. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas le produit qui compte c'est la manière de le vendre. Ici, si le chef. Op. travaille en participation, comment voulez-vous qu'il reste de l'argent pour la promo du film. C'est pourquoi, je pense que dans le montage financier d'un film on devrait inclure un distributeur. Au moins on est sûr que le film sera vu. Il faut considérer au moment de sa production le film comme un produit culturel, mais au moment de le vendre comme un produit commercial.

C. : Vous revendiquez, le passage sur la RTBF, d'un court-métrage belge par jour en prime time ?
G.C. : En prime time large de 16 heures à 22 heures. Pourquoi ne pas diffuser un court métrage tous les jours à une heure de grande écoute plutôt qu'une fois par mois ? Une fois que les films ont fait leur carrière, en court métrage, ils disparaissent dans un tiroir. Cela permettrait au gens qui les voient en télévision de s'habituer à les découvrir au cinéma. Ne sachant pas que cela existe ils n'ont même pas envie de les voir au cinéma.

C. : Vous parlez aussi du fait que le tax-shelter pose des problèmes au niveau de la pré-production ?G.C. : C'est un moyen formidable mais qui a été bridé dés le départ. On limite à 50% les apports privés en tax-shelter mais dans une entreprise qui souhaite investir on limite également la part des bénéfices à 50%. La plupart des entreprises que j'ai contacté prennent cela pour un piège à impôt. Quant une entreprise fait des bénéfices, pour ne pas payer d'impôts, elle fait des provisions, ce qui lui permettra de couvrir ses dépenses l'année suivante et ne pas avoir à emprunter auprès des banques. En tax-shelter ils ne peuvent pas mettre plus de 50% de bénéfices. Si une entreprise veut donner 50.000€ à un producteur il est obligé d'en déclarer 100.000€ de bénéfices. Donc 50.000€ en tax-shelter, les 50.000 € restants étant taxés. Ils sont donc taxés sur une partie de leur investissement. Cela coince. Monsieur le Ministre Reynders a peur de se retrouver face à des montages financiers frauduleux, à de l'évasion fiscale. C'est vrai. Sauf, que les gens n'ont pas besoin du système du tax-shelter pour monter des combines et pratiquer l'évasion fiscale. Un autre de ses arguments est de dire que cette loi est faite aussi pour qu'une entreprise ne mette pas tous ses bénéfices dans un film et ne se mette pas en péril. Je pense qu'il faudrait trouver un juste milieu.
Puis, il y a les particuliers. Beaucoup d'entre eux ont envie d'investir dans un film. Vous me direz que c'est de l'argent perdu pour l'Etat. De toute façon on va générer de l'argent pour l'Etat puisqu'on va faire tourner une industrie qui va générer de l'emploi. Quelqu'un que je fais travailler n'est pas au chômage pendant ce temps-là. Non seulement il ne coûte rien à l'Etat mais il rapporte à l'Etat.

 

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