Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/05/2002
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Goa Rang (Riz grillé) de Claude Grunspan

Une leçon de cinéma
Indochine-France, Vietnam-USA, une lutte de libération nationale et une certaine idée du communisme débouchant sur une guerre extrême pour une résistance extrême. Un peuple en arme qui affirme sous les bombes son intégrité et refuse de se soumettre de quelque manière que ce soit.
Une rébellion qui touche et concerne chacun, transformant chaque instant de la vie quotidienne en un effort de guerre en vue de repousser l'ennemi. Si aujourd'hui nous connaissons l'horreur de cette boucherie, il nous est souvent difficile d'appréhender ce que fut cette vie quotidienne sous la force de frappe américaine, de même nous reste mystérieuse cette vie des tranchées Viêt-cong dont le Vietnam d'aujourd'hui semble progressivement perdre la trace en pariant sur l'oubli.
Le film de Claude Grunspan, Goa Rang, rompt avec cet effet de disparition et fait oeuvre de mémoire, nous livrant avec beaucoup de sensibilité les témoignages de quelques cameramen viêt-congs ayant survécu à ces années de boue et de sang. Dès la fin de l'Indochine et pendant toute la guerre du Vietnam, des hommes ont filmé dans des conditions incroyables ce qui se passait sur le front des combats. Cinéma de propagande, dominé totalement par les impératifs idéologiques de la guerre, ces hommes de terrain ont été les pionniers d'un cinéma vietnamien entre fiction et documentaire d'une rare intensité. Car ce qui frappe, dans les extraits de films que Claude Grunspan a réunis pour amplifier les propos de ces cameramen, tient dans l'évidence d'un regard. Bien sûr, comme le signale l'un d'eux, il fallait aller dans le sens d'une certaine conception de l'histoire, un tri se faisait à propos de quoi filmer ; mais il se faisait sous les bombes, dans l'urgence, en plein danger et sans se poser des questions de style.
Il fallait aller à l'essentiel et cela donne aujourd'hui des images brutes, fortes, cadrées au plus intense de la situation. Il y a dans ces images une force documentaire qui bouleverse et touche à l'essence même du cinéma. Et Goa Rang est entièrement construit sur cette émotion, sur cette vérité du cinéma.
Pensé et monté sur l'alternance de ces images d'archives et des récits des hommes qui les ont tournées (comment ils ont appris le cinéma en lisant un ouvrage français sur le cinéma amateur, comment ils employaient le riz grillé pour préserver la pellicule de l'humidité des rizières alors qu'ils crevaient de faim, comment on fait le mort sous le tir ennemi pour pouvoir filmer un plan), le film de Claude Grunspan s'organise sur un saisissant saut temporel entre hier et aujourd'hui. S'attachant à nous laisser deviner la vie actuelle de ces cameramen par un travail tout en pudeur de la caméra qui rompt avec le carcan de l'interview, Gao Rang réussit à faire vivre le hors champ de cette histoire à la fois intime et officielle qui des images de guerre nous mène jusqu'à ces hommes anonymes, ayant retrouvé une vie quotidienne dont la banalité cache difficilement les blessures. Et ce qui pouvait n'être qu'une série de portraits anecdotiques devient, par la qualité du montage et de l'approche de Claude Grunspan, non seulement une véritable leçon de cinéma mais un leçon de vie tout court. Car derrière les souvenirs de ces cameramen, c'est le sens d'un engagement, la portée d'un combat et surtout la vérité de toute une vie qui se trouvent éclairés et questionnés.
Et il n'y a guère d'innocence ni de mièvre humanisme dans le regard de Claude Grunspan quand, pour conclure son film, elle nous montre des piles de films d'archives pourrir sur des étagères et un caméraman nettoyer le celluloïd pour en récupérer le bromure d'argent, nous donnant à voir une pellicule transparente, nettoyée de toutes traces d'un passé qui semble toujours attendre son exorcisme pour ne pas dire son deuil.

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