Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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avril 2007

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05/04/2007
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Goodbye Bafana de Bille August

Only a pawn in their game

Réalisateur doublement palmé (à Cannes) et oscarisé pour son fabuleux Pelle le Conquérant et son non moins Les Meilleures Intentions, le danois Bille August aura connu, malgré une tripotée de statuettes bronzées, une carrière des plus chaotiques, enchaînant le très bon (Zappa, Pelle.., Les Meilleures Intentions), l’exagérément mauvais (The House of the Spirits ), le très bof (Les Misérables ), le tout grand n’importe quoi (Smilla’s Sense of Snow – si vous l’avez vu, prière d’écrire à la rédaction pour m’expliquer exactement de quoi il s’agit...) et le pas vu (A Song For Martin et surtout Return To Sender dont l’excellente réputation ne console pas du fait qu’il soit resté inédit chez nous). Un réalisateur surtout tributaire de la qualité des scénarios qu’il reçoit, son cinéma, solide et souvent extrêmement bien photographié (August est un ancien directeur de la photographie et ça se sent...) n’en reste pas moins classique et moyennement inspiré. Sa spécialité ? Les grands destins épiques. Nul doute qu’il était l’homme de la situation pour nous relater le douloureux emprisonnement de Nelson Mandela.
Afrique du Sud, 1968. Vingt-cinq millions de Noirs vivent sous la domination d’une minorité de quatre millions de Blancs. Sous le régime brutal de l’Apartheid imposé par le gouvern-ement du Parti National, les Noirs n’ont ni droit de vote, ni liberté de mouv-ement, ni le droit de posséder des terres, des entreprises ou même un logement, et ils n’ont pas accès à l’éducation. Déterminés à garder le pouvoir, les Blancs interdisent tout regroupement, association ou manifestation d’opposition ; ils obligent les leaders noirs à s’exiler ou les emprisonnent à vie sur Robben Island. James Gregory, un Afrikaner blanc typique, considère les Noirs comme des sous-hommes. Ayant grandi dans une ferme dans le Transkei, il a appris à parler le Xhosa dès son plus jeune âge. Cela fait de lui l’homme idéal pour devenir le gardien de prison chargé de surveiller Nelson Mandela et ses camarades sur Robben Island. Parlant leur langue, il est tout désigné pour les espionner sans qu’ils s’en rendent compte. Pourtant, ce plan va se retourner contre ceux qui l’ont imaginé. Au contact de Mandela, Gregory se met à changer et devient progressivement le défenseur d’une Afrique du Sud libre.
Goodbye Bafana raconte la relation aussi surprenante que profonde qui se noue entre ces deux hommes. À travers leur amitié unique et inespérée, on découvre l’éveil d’une conscience.L’Afrique, ses remous, son histoire, sa misère, ses richesses, ses conflits, ses massa-cres,... sa grande beauté aussi... Les cyniques de tous poils diront que la violence africaine est une formule qui marche au grand écran ! En effet, depuis le succès du Constant Gardener de Fernando Meirelles, relatant les pratiques mafieuses de l’industrie pharmaceutique au Kenya, l’Afrique nous est montrée à l’écran sous son jour (sans mauvais jeu de mot) le plus « noir ». Plus récemment, Edward Zwick nous a emmenés en Afrique du Sud sur la trace du Blood Diamond, fascinante aventure militant pour que l’industrie diamantaire cesse l’exportation des diamants issus de conflits. Kevin MacDonald nous a offert un biopic du cruel dictateur ougandais Idi Amin Dada, l’excellent et terriblement violent Last King Of Scotland. Et bientôt, Philip Noyce reviendra en Afrique du Sud avec son Catch a Fire dans lequel Tim Robbins incarne un tortionnaire Afrikaner vivant les derniers jours de l’Apartheid. Des films de qualité, oscarisés et populaires. Un peu comme si la misère du continent Noir n’intéressait finalement l’opinion publique du monde « civilisé » (les guillemets s'imposent, n'oublions pas la sortie récente de Taxi 4 !) que sous la forme d’une fiction joliment emballée.
Avec Goodbye Bafana, Bille August prend pour point de départ le livre Le Regard de l’Antilope, une série d’entretiens avec James Gregory et décide d’aborder, avant toutes considérations historiques, des thèmes éternels tels que le pardon, la réconciliation et l’éveil des consciences. Par son parti pris de ne pas nous livrer un biopic conventionnel de « Nelson Mandela : sa vie, son œuvre », il prend le risque de frustrer quelque peu le spectateur entré dans la salle pour « tout apprendre » sur la vie de l’homme de paix emprisonné pendant 27 ans pour « raisons politiques ». Ce choix risqué est pourtant ici payant. Car en se concentrant davantage sur celui qui fut son geôlier et en faisant de Mandela un personnage secondaire (un peu à la manière dont Milos Forman montrait Mozart dans son Amadeus), August nous épargne un éprouvant copier-coller des faits dans l’ordre chronologique et surtout, tire des mémoires de James Gregory, le portrait d’un homme et de sa famille certes moins « important » pour l'Histoire avec un grand H mais peut-être plus pertinent. D’où vient le racisme ? Comment évolue-t-il ? Est-il héréditaire ? Est-il immuable ?
Si l’on peut regretter que le film n’offre finalement que le regard de l’Homme Blanc sur l’Homme Noir, le portrait et l’évolution de Gregory (et dans une moindre mesure, de sa famille) sont toutefois évoqués avec une grande justesse, esquissant, çà et là, les raisons insidieuses qui font qu’un homme de couleur "x" en arrive à haïr un homme de couleur "y".
Interprété avec une grande fragilité par l'impeccable Joseph Fiennes (le petit frère de Ralph, vu dans Shakespeare in Love et The Merchant Of Venice), James Gregory est un personnage a priori indéfendable auquel on s'attache pourtant au fur et à mesure que ses préjugés s'effacent au contact de Mandela.

 

D'abord dur et impitoyable, « family man » dévoué à son métier de maton, méprisant avec sa femme l’homme noir, ce sauvage puant et sans éducation, aveugle devant les injustices flagrantes, James Gregory voit son petit monde formaté par ses convictions profondes totalement chamboulé lorsqu'il comprend qu'il a, malgré lui, envoyé plusieurs hommes vers une mort certaine en espionnant et relatant les faits et gestes de son illustre prisonnier. Se rendant compte qu'il n'est, lui aussi, à l'instar de Mandela, qu'un pion manipulé par de plus hautes instances malintentionnées, simple rouage d'une immense machination raciste (« ... But he can't be blamed. He's only a pawn in their game... » comme le chantait si bien Bob Dylan ), Gregory va tomber de haut et, contre vents et marées, contre sa femme (Diane Krueger), ses collègues et ses propres convictions passées, il va, peu à peu, apprendre de nouvelles valeurs et gagner un nouveau respect pour le courage et l'endurance de Mandela...jusqu’à devenir son ami. Leur relation est ainsi joliment esquissée au gré de jolies scènes (l’annonce de la mort du fils de Mandela dans un accident de voiture suspect, puis, plus tard, le réconfort qu’offre Mandela à Gregory lorsque son propre fils meurt dans les mêmes circonstances tragiques...)

 

27 ans de chaînes sans voir le jour, c'était sa peine, forçat de l'amour ! Pour interpréter le chêne Mandela, imperturbable homme de convictions, de courage et d'amour, il fallait un acteur au magnétisme et à la prestance identifiables instantanément. Morgan Freeman ayant passé l'âge, Bille August a choisi Dennis Haysbert, le Président Palmer de la série 24 Heures Chrono et éternel second rôle du cinéma et de la télévision américaine (Love Field, Heat, Far From Heaven, Jarhead...) qui prête son imposante carrure au futur chef d'état. Pas besoin de beaucoup de mots pour faire passer les émotions de Mandela, les regards, les sourires malicieux et une dignité à toute épreuve suffisent amplement à Haysbert qui trouve ici l'un de ses meilleurs rôles. La scène finale de Goodbye Bafana, la libération était forcément attendue, car à l'instar de Titanic, la fin est connue de tous. (Le bateau coule...) Et pourtant on ne peut retenir quelques larmes lorsque la foule acclame ce grand homme de paix, enfin libre après une éternité passée entre quatre murs.

Malgré ses qualités indéniables, le film n’évite pas tous les écueils. Etait-il vraiment nécessaire de relater l’enfance du tortionnaire et son amitié d’alors avec un petit Noir ? Il s’agit d’une maladresse qui affaiblit le propos du film car on se dit dès lors que James Gregory n’est pas un raciste pur et dur et sa future amitié avec Mandela en devient donc beaucoup plus prévisible. Il s'agit là d'un épisode de la vie de Gregory qu'il aurait mieux valu éluder, aussi authentique soit-il. Il manque également au personnage incarné par Diane Krueger, (épouse obéissante de Gregory) à la vie morne et vide, quelques scènes justifiant son revers vis-à-vis de Mandela et du peuple Noir en général. Son évolution semble ici se faire uniquement en parallèle à celle de son mari, la jolie actrice teutonne ne jouant finalement que les utilités même si elle le fait avec un certain talent. 

En dépit de ces quelques maladresses, l'histoire de James Gregory (car c’est bien lui le « héros » du film) reste une belle leçon nous prouvant que le racisme est un sentiment que l'on peut combattre même si il est enraciné au plus profond de son être. L'homme est capable de changer. Encore faut-il qu'il le veuille. Wake up !

 

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