Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
10/03/2008
 

Goya's ghosts de Milos Forman - DvDphile

Goya's ghosts

Goya's Ghosts1792, Madrid. Sous l’impulsion du fourbe Père Lorenzo, le Saint Office de l’Inquisition espagnole décide, en ces temps troublés, et devant son manque de résultats, de reprendre la joyeuse pratique de la torture afin de condamner les hérétiques et les infidèles. Inès, une jeune fille de bonne famille accusée à tort d’avoir pratiqué des rituels juifs, est ainsi « soumise à la question », violée par Lorenzo et enfermée pendant 15 ans. Le peintre Francisco Goya est le témoin involontaire des turpitudes de son siècle, mais également des destins de Lorenzo et de sa victime.

À l’annonce du nouveau projet du grand Milos Forman, une biographie du peintre espagnol Francisco Goya, on pouvait légitimement s’attendre à retrouver tout ce qui a fait le sel d’une filmographie exceptionnelle, absolument irréprochable et couverte d’Oscars. Car, à première vue, Goya est l’un de ces héros improbables en quête d’illumination, luttant, avec panache, contre les forces des ténèbres, ici incarnées par l’Inquisition.

Peintre officiel de la cour royale et bon ami du roi d’Espagne, Goya faisait également le portrait peu reluisant des hautes instances du Saint Office en les caricaturant à l’extrême dans leurs agissements les plus sombres. Tout comme MacMurphy / Jack Nicholson se rebellait contre toute forme d’autorité (Vol au dessus d’un nid de coucou), Mozart / Tom Hulce allait à l’encontre des idées reçues et de l’académisme de Salieri (Amadeus), tout comme Valmont / Colin Firth le libertin jouait le jeu cruel de Madame de Merteuil (Valmont), tel Larry Flynt / Woody Harrelson qui tentait d’ouvrir les esprits d’une Amérique puritaine et l’entrecuisse de ses playmates (The People Vs. Larry Flynt) ou encore comme Andy Kaufman / Jim Carrey combattant les moulins du formatage télévisuel (Man on the moon), Goya n’était-il pas après tout, un héros idéal en puissance pour un Forman fidèle à ses obsessions de cinéaste ?

Pour la première fois de sa carrière, Milos Forman s’est pourtant ramassé une volée de bois vert de la part des critiques et fut ignoré par un public pourtant tout acquis à sa cause. La raison ? Goya est non seulement ici un personnage secondaire relégué à l’état de témoin (presque) passif des événements, mais il se distingue, la plupart du temps, plus par lâcheté que par héroïsme, vendant ses services au plus offrant, plus appâté par le gain que par la défense de ses convictions profondes. Un peu comme si Mozart et Salieri n’étaient qu’une seule et même personne en somme…

Goya’s ghosts connut un enfantement très difficile après l’abandon douloureux du projet avorté Embers end suite à la défection de son acteur principal Sean Connery, un coup dur pour le septuagénaire Forman qui y avait consacré trois ans de sa vie.

Co-production oblige (Amérique / Espagne / Angleterre), Goya’s ghosts souffre indéniablement de son côté « melting-pot de cultures ». Ainsi, l’Espagnol Goya est interprété par un acteur suédois, le Roi d’Espagne par un acteur très « yankee » (Randy Quaid, peu habitué aux rôles en costumes) et le Grand Inquisiteur par un Français (Michael Lonsdale.) Si tous ces acteurs, aidés par leurs talents monstrueux, s’en sortent avec les honneurs (Lonsdale étant définitivement à mon sens LE meilleur acteur au monde – ça aide…) on ne peut parfois s’empêcher de penser qu’ils ne jouent pas tous dans le même film.

 Moins heureux, Javier Bardem s’avère ici une flagrante erreur de casting pour un rôle qui nécessitait, sans doute, un acteur plus âgé et moins robuste. Le beau Javier n’a ici rien à se reprocher car sa prestation est admirable, preuve d’un talent qui a souvent éclaté ces dernières années et qui vient d’être récompensé d’un Oscar mérité pour le No Country for old men des frères Coen. Ressemblant de plus en plus, et de manière frappante, au regretté Oliver Reed, Bardem, très costaud et exubérant est ici engoncé dans un rôle où la retenue et la discrétion physique étaient de mise. Sous sa soutane d’inquisiteur, on sent qu’il bouillonne… On pense au Hamlet de Zeffirelli dans lequel un Mel Gibson pétant la santé incarnait, tant bien que mal, le prince dépressif et revanchard comme s’il sortait de L’Arme fatale.

 Natalie Portman s’en tire à merveille lorsqu’elle joue les jeunes filles en fleurs accusées à tort d’hérésie pour avoir… refusé de manger du porc ! Par contre, dès qu’elle sort de sa geôle après 15 ans d’emprisonnement, elle se livre à un jeu de grimaces peu convaincant que n’aurait pas renié un Adam Sandler sous cocaïne. Dommage, car devant la défection de Goya lui-même, le personnage d’Inès était le plus susceptible à susciter l’identification spectatorielle… 

D’une durée initiale d’environ 2h20, Goya’s ghosts fut réduit, au grand dam de son réalisateur, à une durée « plus correcte » d’1h50 suite à des projections-tests aux résultats catastrophiques. Milos Forman obligé de lutter contre la dictature des projections-tests imposées par les studios ? Une belle ironie et une malheureuse métaphore…

 Conséquence de ces coupes ? Tout le souffle épique que requiert une telle entreprise semble avoir disparu sur le sol de la salle de montage, et la réalisation semble, à quelques reprises, peu inspirée et simplement fonctionnelle. Le produit fini s’en ressent, particulièrement lors des deuxièmes et troisièmes actes qui désormais semblent véritablement expédiés. Exemple le plus frappant : la très attendue scène de torture édulcorée à l’extrême et assez mollassonne dans laquelle une Natalie Portman vaguement dénudée se fait vaguement écarteler par de vagues bourreaux plus ou moins armés de vagues fouets avant d’avouer moyennement sa très vague hérésie.

Milos Forman

 Soit… Malgré ces réserves, Dieu sait pourtant que ce Forman mineur charcuté par les studios a pour atouts de très beaux restes. Même en petite forme, le grand réalisateur tchèque nous livre quelques scènes dignes des meilleurs films de sa filmographie. L’une d’entre elles dépeint le métier de Goya, une scène virtuose où chaque détail du travail de l’artiste est exploré minutieusement. Mais la meilleure scène du film est celle du dîner auquel la famille d’Inès convie le Père Lorenzo, bourreau de leur fille. Un dîner digne des meilleurs Hitchcock qui se transformera, sous les yeux révulsés d’un Goya impuissant, en une séance de torture aussi drôle qu’éprouvante, prouvant, de la manière la plus amusante et cruelle qui soit, l’inutilité totale de la torture.

L’humour si particulier de Forman est également bien présent, notamment dans la scène où la Reine d’Espagne, physiquement abjecte, découvre avec stupéfaction le portrait parfaitement fidèle qu’en a fait le peintre, embarrassé... Quand le Père Lorenzo, reconverti en révolutionnaire adepte de Voltaire et de Rousseau, découvre amusé une peinture de Bosch, il ne peut s’empêcher de remarquer que « Bien entendu c’est très bizarre. Que voulez-vous, c’est un Flamand !... »

 Milos Forman est un cinéaste qui signe toujours de très jolies conclusions. Ici, il ne déroge pas à la règle avec un dernier plan totalement absurde, entre drôlerie et cruauté, entre total désespoir et humour noir, bientôt suivi d’un somptueux générique final au cours duquel défilent les œuvres de Goya sur une musique entraînante rappelant l’esprit truculent de ses deux chefs-d’œuvre de la période tchèque qu’étaient Les Amours d’une blonde et Au Feu les pompiers !

 Si Forman, pour la première fois dans sa carrière, signe un film à moitié décevant, il n’en reste pas moins une déception absolument fascinante.

 Nous sommes sans nouvelles des nombreux bonus pourtant présents sur l’édition française de ce DVD qui, pour leur passage en Belgique, ont été confisqués par l’Inquisition et jugés pour hérésie…

Goya's ghosts de Milos Forman - 2006

Avec : Javier Bardem, Natalie Portman, Stellan Skarsgard, Michael Lonsdale et Randy Quaid

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