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Février 2005
01/02/2005
Mots-clés : animation
 

Gros Plan de Raoul Servais



Devenu une figure emblématique de la culture belge, Raoul Servais n'a eu de cesse de se réinventer, et de pousser l'animation dans ses retranchements, au cours d'une carrière qui se trouve aujourd'hui résumée dans une indispensable "Intégrale des Courts Métrages", un DVD événement que Cinergie peut vous faire gagner ce mois-ci. Fort d'une carrière de plus de quarante ans, Raoul Servais reste une personnalité pleine de projets et d'envies, un homme charismatique, poli et blagueur avec qui nous avons remonté le fil du temps.

C'est par l'entremise de son père - qui possédait un projecteur et organisait des séances tous les dimanches pour son fils - et du facétieux Félix le Chat, que le petit Raoul va être confronté à un mystère passionnant dont il ne sait pas encore qu'il présidera à sa destinée. Ce mystère, c'est le fait du dessin, par nature figé, en mouvement. "Je déroulais les films format 9,5mm qui appartenaient à mon père, et je voyais ces centaines d'images avec une infime différence entre elles. J'avais compris qu'il fallait beaucoup de dessins, mais pas comment, quand mon père se mettait à tourner la manivelle de son projecteur Pathé Baby, ils venaient à la vie. (…) Au point que je me souviens que j'avais emprunté une caméra 8mm et j'avais disposé une série de dessins à terre, pris la caméra et m'étais baladé le long des dessins. Au retour du labo, grande déception puisque ça ne donnait qu'un stupide panoramique sur des dessins immobiles!". Une anecdote pleine de présages puisque c'est cette incrédulité qui va pousser Raoul Servais à explorer par lui-même la technique de l'animation dans toutes ses dimensions, au fil des courts-métrages.
A l'époque, "ce qu'on trouvait en Belgique en matière d'animation c'était surtout de pâles imitations de Walt Disney. Ayant reçu une formation de peintre dessinateur, je connaissais tout de même un peu les possibilités de l'art contemporain et je me disais qu'on devrait pouvoir s'inspirer de la peinture contemporaine. J'ai alors commencé à réfléchir à un style différent, et les premiers films sont nés, avec des moyens de fortune". Et cette exploration le mènera jusqu'à créer sa propre technique, la servaisgraphie.



La servaisgraphie, c'est un procédé unique consistant à incruster physiquement, chimiquement, des prises de vues réelles en noir et blanc dans les celluloïds des dessins animés et de les y colorier. Le procédé avait été mis au point pour l'ambitieux long-métrage Taxandria (1994) dont l'incroyable gestation de presque quinze ans à vu l'arrivée des ordinateurs. La technique, encore inusitée, devenant petit à petit obsolète, elle se retrouve sous-exploitée dans le film fini. Mais à quelque chose malheur est bon puisque, loin de sortir épuisé ou découragé de cette expérience, Raoul Servais n'a plus qu'une envie, laisser la servaisgraphie prendre le contrôle total d'un film pour prouver ses qualités. Ainsi naîtra Papillons de Nuit (1998), qui lui permet de littéralement "faire bouger les dessins" de Paul Delvaux. La boucle est bouclée. "Faire vivre les personnages de Delvaux comportait un certain risque car sa peinture est quelque chose de très figé, ses femmes sont presque des statues. Est-ce que je n'allais pas trahir l'esprit de ce grand peintre? J'ai résolu le problème par le scénario en commençant et finissant sur un monde figé. Et entre-temps, j'opérais le petit miracle de la cinématographie. " De fait, le film est autant un hommage au peintre qu'au cinéma, lorsqu'une élégante dame masquée invite son reflet à la danse, l'extrayant du miroir sous un cône de lumière vibrant, rappelant irrésistiblement celui du projecteur.

Ayant prouvé que la servaisgraphie était viable, son créateur se sent plus libre d'explorer désormais la technologie numérique dont il a entrevu le potentiel en travaillant sur Taxandria (on en retrouve un long extrait sur le DVD.) Avec Atraksion (2001), c'est une expérience encore radicalement nouvelle qu'il tente, en incrustant des prises de vues réelles mais oniriques dans un décor dessiné.

On le voit, parti d'une animation techniquement traditionnelle (et engendrant des chef-d'œuvres comme Chromophobia (1966) ou To Speak or not to Speak (1970)), Servais à dérivé jusqu'à un cinéma majoritairement composé de prises de vues réelles, mais qu'il continue à assimiler à l'animation. "Je dois dire qu'après chaque film, j'étais frustré. J'étais dans l'impossibilité de réitérer une expérience avec la même vision graphique. Je changeais donc à chaque fois et j'ai fini par estimer que j'avais épuisé mes possibilités de recherches graphiques. C'est alors que j'ai commencé à m'introduire dans ce no man's land situé entre l'animation et les prises de vues réelles, un monde qui se développe beaucoup aujourd'hui grâce aux ordinateurs. Ma première expérience dans ce sens fut donc Harpya (1979)".

Les personnages de ce film (un homme harcelé dans Bruxelles par une harpie antique, une démone oiseau) sont filmés traditionnellement et animés image par image. "Ce fut une expérience difficile, très difficile, mais très intéressante et qui m'a donné le goût de continuer dans cette voie. Et jusqu'à présent je suis toujours dans cet intermédiaire entre les deux cinématographies. " L'on peut d'ailleurs remarquer que cette libération des genres permet aux influences surréalistes, de celui dont la deuxième passion est plus que jamais la peinture, de s'exprimer, enfin, pleinement.

L'évolution se fait aussi au niveau du contenu. D'abord plus politiques, les films de Servais touchent désormais directement à l'existentiel. "Etant jeune j'avais une plus grande combativité politique qui se traduisait dans les scénarios que j'ai écrits. Après, est-ce une question d'âge ou le fruit de mes recherches plastique, de mon penchant pour la peinture, cet aspect fut supplanté. "



Mais malgré une variété de techniques, d'esthétiques et de propos, l'œuvre de Servais, on s'en rend compte en la voyant aujourd'hui compilée, est loin d'être décousue. "Le principal argument reste l'être humain, l'homme. Je crois que c'est cela qui m'a toujours le plus intéressé et qui forme la continuité de mes films, mon engagement envers l'être humain." Un être humain exploré sous toutes les coutures avec tout de même un penchant net pour ses faces obscures, ses violences intérieures et extérieures. Depuis le musicien de rue négligé par les nantis jusqu'aux prisonniers d'un monde fantasmagoriques qui s'évadent vers une nouvelle prison symétrique, en passant par l'homme qui voulait bouger plus vite que son ombre ou les militaires criminels de Opération X-70 (tristement d'actualité en 1971 et aujourd'hui.)

Mais nous voici arrivés au terme de notre voyage. Pendant que Servais était au travail, le monde de l'animation a connu un renouveau grâce à la découverte des productions japonaises ("Ce que j'en ai vu est magnifique car en plus d'une maîtrise technique digne des Américains, ils ont une tradition poétique très riche. Je suis aussi attaché aux films de poupées animées de Kihachiro Kawamoto") puis à l'explosion des images de synthèses ("Au départ, c'était surtout les infographistes qui s'occupaient de ces films, croyant que l'instrument suffisait à faire un chef-d'œuvre. On a maintenant compris qu'il fallait des artistes et ce genre progresse à une vitesse phénoménale, permettant l'abandon de techniques plus lentes. Il reste encore à l'ordinateur à conquérir la spontanéité du trait de crayon".)

Aujourd'hui, grâce à l'initiative du festival Anima, les courts-métrages de Raoul Servais, agrémentés de très bons bonus, sont accessibles à un tout nouveau public. Une excellente façon de prendre le train en marche, car Servais, c'est notre "scoop", ne compte pas faire de cette rétrospective un adieu. "Je suis en phase d'écriture d'un long métrage. Dans ce film que j'espère réaliser je fais un pas de plus vers la prise de vue réelle tout en gardant l'esprit de l'animation. J'utiliserais des acteurs réels avec des effets spéciaux qui feront sûrement appel à l'ordinateur, bien entendu". Et, bien entendu, le rendez-vous est pris.

Matthieu Reynaert

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