Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2006
09/06/2006
Mots-clés : rencontre,
 

Gros Plan du réalisateur Emmanuel Jespers

Avant de revenir en long et en large dans ce même numéro sur Personal Spectator, son dernier et excellent court métrage actuellement en cours de finition, Cinergie a souhaité rencontrer à nouveau le réalisateur Emmanuel Jespers, en le soumettant à la traditionnelle question de la rubrique « Gros Plan ». Flash-back sur la carrière d’un talentueux réalisateur et interview décontractée autour d’un pack de Carlsberg.
Emmanuel sort diplômé de l’IAD en 1985 et entame une longue carrière dans le film d’entreprise, la publicité et plusieurs documentaires. Il se distingue, en 2000, en signant un excellent court métrage fantastique Le Dernier Rêve, une œuvre ésotérique et angoissante à souhait, révélant, au passage, une certaine Cécile De France, avec laquelle il tournera encore Nervous Breakdown, un autre court à suspense qui fait partie de l’anthologie Les Mythes Urbains. Grand amoureux et défenseur du cinéma de genre, il s’apprête donc à terminer Personal Spectator, un nouveau court tourné en anglais qui sortira dans l'année 2006, et entamera, début juillet, le tournage de  Deux Sœurs, un ambitieux film de trouille tourné en forêt.

Cinergie : Peux-tu nous parler un peu de toi ?
Emmanuel Jespers : Je suis né en Ukraine, de parents juifs non pratiquants. Toute ma petite enfance fut placée sous le signe de la pauvreté et du besoin d’évasion. Chaque jour, j’observais les trains de marchandises passer devant la maison familiale. Mon père et moi chargions les wagons de charbon, jusqu’au jour où la société de chemin de fer a accusé mon père de détournement de charbon pour usage personnel. Il fut renvoyé et nous nous sommes retrouvés sans argent pendant plusieurs mois, survivant grâce au bois de notre maison qui nous permettait de nous chauffer. Mon père fut ensuite emmené au goulag. Tout mon cinéma s’inspire de cette jeunesse difficile, de cette détresse. C’est à cette époque que j’ai trouvé un substitut d’amour familial avec l’adoption de Phil, une marmotte, que j’aimais beaucoup et qui a longtemps été ma meilleure amie. Mon père s’est finalement évadé du goulag, et nous sommes arrivés à Ixelles où nous avons changé de patronyme pour devenir les Jespers. J’avais 10 ans, et tout ce que je viens de raconter est une pure fiction comme on vous le rappelle chaque fois à la fin des génériques. (rires)

C. : Quels sont les films, les réalisateurs, les acteurs qui t’ont donné envie de faire du cinéma ?
E.J. : T’as pas une question un peu moins bateau ?

C. : Non, tu te débrouilles…
E.J. : Bon… Je pense que le tout premier film qui m’a donné envie de faire du cinéma, c’était Pinocchio et la Baleine Bleue…. Je suis allé le voir avec ma mère, quand j’étais enfant.

C. : ???
E.J. : Pinocchio et la Baleine de l’Espace, pardon… J’ai dû me faufiler aux toilettes pendant le film, et quand je suis revenu, j’ai suis passé devant l’écran qui montrait la gueule immense de la baleine de l’espace, avançant vers Pinocchio pour l’engloutir. Un instant inoubliable, entre effroi et fascination, une vision fantastique qui m’a marqué à jamais et qui m’a fait tomber amoureux du septième art. Je pense que c’était l’un des meilleurs film des Studios Disney, encore aujourd’hui. Mais est-ce que c’était dans l’espace ? Je me souviens plus…

C. : Si c’était le Walt Disney, non… Le titre c’est Pinocchio tout court, et ça se passe en mer. Comme souvent les histoires de baleines…
E.J. : Tu dois être meilleur cinéphile que moi. Sinon, après Pinocchio, quand j’étais ado j’allais au Cinéma Studio de Tervuren et j’allais voir tous les films qui sortaient, une vraie frénésie de cinéma. Je m’y rendais en vélo, je me souviens très bien…

C. : Tu vas pas te mettre à pleurer ?
E.J. : Si ça peut améliorer cette interview, je peux ! Mais plus sérieusement, le film qui a marqué à jamais ma mémoire d’adolescent c’est le western parodique My Name Is Nobody (Mon Nom est Personne - 1973), un film de Tonino Valerii, produit par Sergio Leone, avec Henry Fonda et Terence Hill. J’adorais l’humour complétement absurde de ce film, qui s’éloignait de ce que Leone avait fait jusqu’à présent, ainsi que l’idée d’un personnage sans passé, sans nom, et qui s’invente toute une légende bâtie sur du vent. Je me rappelle surtout de la mythique scène des baffes, hilarante ! C'est d’ailleurs une des quelques scènes du film réalisées par Sergio Leone lui-même. J’avais 14 ans à l’époque, je commençais ma puberté sur le tard, et j’étais en grande souffrance d’identité. M’identifier à Terence Hill m’a aidé à surmonter la mort tragique de Phil, ma marmotte, écrasée par accident par les roues de mon vélo. Puis j’ai grandi, j’ai attrapé des poils partout.

C. : Tu as donc eu des cheveux un jour?
E.J. : Oui, oui, contrairement à ce que l’on peut croire, j’ai eu un jour des cheveux mais ils sont tombés vers 20 ans. Pour répondre sérieusement à ta question, Stanley Kubrick a eu une influence incroyable sur ma passion pour le cinéma. Mais les deux films qui m’ont le plus marqué après ça, sont le Rocky Horror Picture Show, de Jim Sharman (1974) et surtout Phantom of the Paradise de Brian De Palma (1974). The Rocky Horror Picture Show est un film que j’allais voir et revoir avec une bande de fous furieux qui hurlaient les répliques et chantaient en même temps que les acteurs à l’écran. Toute la salle était vêtue de porte-jarretelles ou de guêpières, et les spectateurs jetaient du riz vers l’écran lors de la scène du mariage. Une ambiance festive électrisante pour un film devenu culte et qui, aujourd’hui encore, génère des générations de fans et des conventions partout dans le monde. J’ai vu ce film à Forest au Cinéma Movy où il est resté très longtemps à l’affiche et où des soirées spéciales lui étaient consacrées. Quant à Phantom of the Paradise, j’étais fasciné par son caractère malsain, maléfique presque, son extraordinaire virtuosité cinématographique et le scénario extrêmement noir de De Palma. Un scénario qui mêle plaisir et horreur, ce qui donne au film son caractère diabolique, surtout quand on découvre la jouissance satanique du personnage de Swan (Paul Williams ) à détruire d’autres vies. Et puis cette musique au synthé tout à fait électrisante… Vraiment effrayant ! J’ai passé des années à réécouter en boucle la bande originale du film en 33 tours sur ma vieille platine Dual.

C. : Ces films t’ont-t-ils influencé dans ton travail à toi ?
E.J. : Pas du tout ! (rires) Ou alors inconsciemment. En général, quand j’arrive sur le plateau le matin, je n’essaie pas spécialement de me souvenir d’un film que j’ai vu quand j’avais 15 ans.

 

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