Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juin 2008

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05/06/2008
 

Guy Jungblut de Yellow Now

Dans le monde de l’édition de livres de cinéma, Yellow Now est une présence incontournable et ce, depuis plus de vingt-cinq ans. Développant, au fil des rencontres et des complicités, une approche singulière autant que passionnelle du cinéma, cette maison d’édition a su créer une manière de vivre le cinéma où intelligence et impertinence s’allient sous la bannière d’une formidable curiosité. Son catalogue fourmille de petits trésors et autres perles rares, nous entraînant de monographies en encyclopédies, d’essais critiques en écrits de cinéastes en un voyage au cœur de la création cinématographique qui rend communicative une passion sans cesse renouvelée. Enfin, sa nouvelle collection « Côté film » qui, au gré d’essais autour de films connus ou moins connus énoncent des points de vue et des approches résolument novateurs, s‘impose comme ce qui se fait de mieux en matière de livres de cinéma. 

De là cette rencontre avec le maître d’œuvre de Yellow Now : Guy Jungblut.

portrait de Guy Jungblut"Pour ne pas mourir idiot. J’ai commencé en ouvrant une galerie d’art et bien naturellement par faire des livres d’artistes. Un livre d’artiste, c’est un livre qui est entièrement maîtrisé par un artiste et donc ce n’est pas un livre illustré. Cette distinction est importante parce qu’elle pose autrement la question du rapport entre un texte et des images. À la fin des années soixante, certains artistes découvrent de nouvelles disciplines qu’ils ne maîtrisent pas encore (et c’est là que c’est intéressant). Ils s’interrogent sur ce qu’est un livre, un film, une photo. Et, quand en 69, j’ouvre une galerie, elle se fait l’écho de ces questions. Je fais donc des livres d’artistes, mais j’édite aussi des livres avec des écrivains où l’image intervient et a toute son importance. Ce qui m’intéresse alors, et m’intéresse toujours aujourd‘hui, c’est comment mettre ensemble une image et un texte sans que cela ne devienne un texte illustré ou une image commentée. Ce souci d’aller voir ce qui se passe quand on juxtapose un texte et une ou des images, va se poursuivre avec mes livres sur le cinéma et un travail très particulier va voir le jour à partir des photogrammes. Le premier titre se rattachant directement au cinéma survient quand Jean-Jacques Andrien me demande de concevoir avec lui le dossier de presse de son film Mémoires, dossier de presse qui est conçu comme un petit livre et où je commence à aborder et à réfléchir le photogramme. Cela m’intéresse parce que l’image de cinéma est particulière. C’est une image arrêtée, qui renvoie à une idée de séquence et quand je l’isole, se pose alors la question de comment je vais la mettre en rapport avec d’autres images, comment je vais les organiser en séquences, comment cela va rebondir par rapport à un écrit, etc. Ces premières expériences vont se poursuivre avec un autre dossier de presse que me demande de faire Thierry Michel pour son film Hôtel particulierPuis, Philippe Dubois me propose d’éditer le travail d’une étudiante, Catherine Petit, sur Wim Wenders et ce sera le premier livre de cinéma de Yellow Now : Les voyages de Wim Wenders qui sera complété par un texte de Philippe Dubois et de Claudine Delvaux. Cela ne marchera pas trop mal sans doute parce que c’est le premier livre sur Wenders.
Tout de suite après cela, je rencontre Patrick Leboutte qui me propose de réaliser un ouvrage sur une rétrospective du cinéma du Québec qu’il organise à Liège. J’accepte et, bien sûr, nous nous retrouvons à plancher sur des photogrammes et leur regroupement thématique qui sera plus tard l’une des caractéristiques du travail de Yellow Now. À l‘époque, nous faisions des photos des films. On tirait des planches contact qu’on découpait puis qu’on mettait sur des fiches, format carte postale, pour pouvoir les organiser en séquences. C’est durant ce travail que l’on s’est dit Patrick et moi que ce serait bien d’avoir la même démarche, la même réflexion à partir d’un film. Tilt, l’idée était lancée, et la collection "Long métrage" voyait le jour trois ans plus tard. Cette collection était assez singulière. D’abord, nous laissions à l’auteur la liberté du choix du film et de la rédaction d’un essai, à condition qu’il soit le plus proche du film. Il ne s’agissait pas d’un travail de commande. Le choix de l’auteur relevait d’un rapport affectif à un film. Contrairement à la collection « Synopsis » qui a vu le jour par après chez Nathan et qui est plus pédagogique, nous voulions développer la notion d’essai singulier écrit par des auteurs passionnés.
Ensuite, on retrouvait toujours joint à l’essai, un travail sur les photogrammes. Il y avait à chaque fois un cahier central que nous avions appelé « arrêt sur images » et qui était une autre manière de percevoir le parfum, la texture, les organisations séquentielles du film. Enfin, quelques éléments chronologiques, fiche technique, filmographie et bibliographie venaient compléter l’essai et le cahier. Il y a eu 19 numéros de "Long métrage" et puis, on a dû arrêter suite à l’une des multiples crises financières qu’une petite structure d’édition est appelée à connaître. Ces crises financières sont en général liées à des crises de distribution, c’est-à-dire quand un distributeur fait faillite. De 83 à aujourd’hui, nous en avons connu une dizaine dont la dernière en date est celle de ce cher Léo Scheer qui a tout simplement, en fin de contrat, décidé de ne pas payer les arriérés. Et je ne suis pas le seul à avoir fait les frais de ce monsieur, nous sommes nombreux, aussi disons-le.
Bref, Long métrage a connu un réel succès. Nous avons tiré le premier livre Les vacances de Monsieur Hulot à 3000 exemplaires et sa réédition ira jusqu’à 5000. Cela nous ramènera un peu d’argent qui nous permettra de lancer les livres suivants. En fait, il faut peut-être préciser ici que Yellow Now est une structure un rien amateur, personne n’y gagne sa vie. Nous avons tous un boulot à côté, et l‘édition se fait un peu au coup par coup de nos enthousiasmes.
De là cet éclectisme et cette irrégularité de parution qui, dans le monde de l’édition, nous fragilise mais aussi nous rend plus apte à supporter les aléas de la distribution. Donc, Long métrage marche et dans l’euphorie du succès, puisque l’imprimeur est payé, nous nous lançons dans d’autres collections. Il y aura la collection de Charles Tatum Jr. « Banlieue » qui concerne les marges du cinéma, puis la série des Encyclopédies avec Les cinémas de Belgique ou Le nu au cinéma. Il y aura aussi la collection de parti pris, ces livres en petit format, un peu précieux, collection couverture bleue sans image, avec uniquement des textes qui se voudront incisifs ou pertinents. Puis surgiront les hors collection comme le livre sur Monte Hellman. C’est l’enthousiasme et ça marche. Il y a en moyenne 15% d’invendus, ce qui inquiète un peu les diffuseurs mais bon, c'est pas la fin du monde. Jusqu’à la fin des années 80, début des années 90, il y aura un net engouement pour les livres de cinéma. Et puis on va voir les chiffres chuter.
On fera une erreur. En plus des faillites de distributeurs,
l’Encyclopédie du nu au cinéma explosera son budget et nous nous retrouverons face au mur.
Mais comme nous sommes une structure associative sans but lucratif, nous pourrons nous permettre d’attendre, d’éditer moins, de faire autre chose pour colmater les brèches. De plus, depuis la création de Yellow Now, des réseaux se sont créés en même temps qu’une certaine façon d’aborder le cinéma qui est devenue une sorte de signature. Cela s’est construit avec les collaborateurs, de livre en livre, en fonction d’affinités, de complicités. Ce n’est pas délibéré, mais constituer une maison d’édition, c’est choisir ses collaborateurs et avec eux, réussir à créer des liens forts. Et c’est grâce à ces complicités et aussi grâce à une périodicité un rien aléatoire que Yellow Now va pouvoir attendre quand le mur surgira.
En 2000, Yellow Now reprend ses activités avec de nouveaux collaborateurs. Emmanuel d’Autreppe qui est venu faire son stage de fin d’années d’étude, y a trouvé sa place. Et avec lui, je redéfinis la structure éditoriale de Yellow Now. Indépendamment du cinéma, j’avais continué à faire des petits catalogues, à être présent dans le domaine des arts plastiques et, tenant compte de ces activités, nous concevons Yellow Now comme un carré à cinq côtés : un "Côté art", un "Côté photo", un "Côté cinéma", un "Côté film" et un cinquième côté qui accueille ce qui se passe autrement et que nous allons appeler "À côté". C’est une façon de redémarrer, et si par le passé la collection "Long métrage" avait été essentiellement auto-produite, ce qui va se développer avec les « Côtés », donne la part belle aux coproductions qui viennent très souvent de l’ancien réseau qui n'a absolument pas disparu. Et cela se sent clairement dans « Côté cinéma » pour rester dans le domaine du livre de cinéma. On y trouve des rassemblements d’écrits critiques (Philippe Arnaud, Alain Philipon), des écrits de cinéastes (Marcel Hanoun, Noël Godin, André Labarthe, Glauber Rocha), des monographies (Joa César Monteiro, Edgar Ulmer) et des essais (cinéma américain contemporain). On y mélange les genres, les auteurs, les approches et c’est assez varié, vivant, d’aujourd’hui. Et puis il y a "Côté films" qui rappelle la collection "Long Métrage".

yellow nowCette nouvelle collection est née d’une proposition de Fabrice Revault et Marcos Uzal qui voulaient refaire "Long métrage" mais de manière plus simple. Dans "Long Métrage", il y avait trois parties, un cahier de photogrammes, un essais et des documents. Dans cette nouvelle formule, l’essai et le travail sur les photogrammes priment, surtout la conjugaison des deux. Nous allons à l’essentiel, plus radicalement, et le point de vue sur les films reste singulier, souvent inattendu. Nous avons aussi essayé d’ouvrir la réflexion à la vidéo, au cinéma documentaire ou expérimental. Nous avons voulu rendre compte d’un certain foisonnement, d’un éclatement des approches, des démarches. Mais, en même temps, nous devions constater que, si, dans les années 80, il y avait 800 cinéphiles, en 2008, il y en reste à peine 500 et c’est eux nos lecteurs. Je pense que la cinéphilie se meurt, qu’elle va peut-être ressurgir sous d’autres formes mais que cela ne se fera plus au travers du livre de cinéma.La raison tient à mon avis, dans la profusion de DVD. Les bourses ne sont pas extensibles et certains DVD sont bien foutus question bonus ou livrets qui les accompagnent. Pour nous, il y a peut-être un avenir avec les éditeurs de DVD, un terrain à découvrir et des coproductions à envisager. Ainsi, j’ai une proposition d’une société qui s’appelle La vie est belle et qui va éditer en DVD quelques courts métrages de Joseph Morder. Cela m’intéresse de joindre un livre à un DVD. Le livre sera un vrai livre. Il est coordonné par Dominique Buller qui travaille sur l’autobiographie et qui connaît bien le travail de Joseph Morder. Ce sera un ouvrage sous forme d’encyclopédie. Nous avons aussi le projet de refaire Lettre à mes amis restés en Belgique de Boris Lehman, et il est aussi question de faire un DVD. Bien sûr en parlant de ces deux projets, des complicités se dessinent, des résonances surgissent, des airs de famille s‘imposent. C’est normal, c’est ça les réseaux qui se sont établis et qui continuent de fonctionner. C’est pourquoi l’avenir de Yellow Now s'énonce simplement : on continue. Et s'il y a comme une façon de faire « Yellow Now», c’est d’abord le résultat de nos coups de cœur, de nos enthousiasmes et de ces liens privilégiés que nous avons su créer avec nos collaborateurs. Il n’y a pas de plan, pas de stratégie à long terme. C’est notre moyen d’exister, c’est notre jardin secret et c’est notre façon d’être, au jour le jour, pour ne pas mourir idiot, en fait pour ne pas mourir du tout, tout simplement". 

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