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2 DVD d'Henri Storck - CINEMATEK

Après Images d'Ostende et Misère au Borinage, deux DVD et Blu-ray vont permettre à une nouvelle génération de découvrir Henri Storck. Cinematek (royale) et la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles proposent deux nouveaux DVD sur le père incontesté du cinéma belge : Symphonie paysanne et Art&cinéma (Paul Delvaux, Rubens, Herman Teirlinck).

couverture dvd Symphonie paysanneSymphonie paysanne acquiert donc une visibilité qui va permettre de vérifier les sources de différentes approches. Le film a suscité une polémique intempestive, il y a dix ans, à la télévision et dans les journaux. Henri Storck a réalisé ce documentaire pendant la période grise de l'occupation allemande. Sur ce point précis, Bruno Benvindo, historien, dans Henri Storck, le cinéma belge et l'Occupation (éditions de L'ULB) a étudié et analysé le cinéaste et son époque, ses années d'avant-guerre et pendant l'Occupation. Storck a adhéré à la Gilde (organe de contrôle cinématographique de l'occupant). Symphonie paysanne a donc été réalisé avec de l'argent allemand, comme tous les films des pays dans lesquels régnait l'ordre allemand : la UFA finançait le cinéma en Europe via la société Tobis. Pour autant, le film n'a rien à voir avec les films consacrés au territoire national comme les films du terroir allemand ou les tragi-comédies pétainistes sur les beaux villages de la France profonde où l'avidité de quelques-uns spécule en abusant une collectivité de type médiéval (1).
Dans Symphonie paysanne, on perçoit un côté lyrique du cinéma soviétique qu'Henri Storck connaissait probablement grâce à Joris Ivens avec lequel il a coréalisé Misère au borinage. Par ailleurs, les films soviétiques étaient montrés à Bruxelles dans la salle du "Club de l'écran". Storck a rencontré Joris Ivens en 1930, au Congrès international du film indépendant. Il dit, en 1989, dans Jeune Cinéma : « Ivens était un aîné prestigieux (...) auréolé de son amitié avec Eisenstein et Poudovkine » (3). Reste aussi le boulet des cours de Storck à l'Inraci/Narafi. L'école est fondée à l'initiative de Jozef Van Dijk le 12 août 1939, et Storck en est un des fondateurs. La section flamande devient rapidement propagandiste de l'Ordre nouveau, défendant une collaboration "honnête" avec le National Socialisme. Côté francophone, Storck, qui y enseigne, refuse que l'idéologie domine l'enseignement. Il entend montrer à ses cours des films de Charlie Chaplin, John Ford, Joris Ivens, Eisenstein et Poudovkine et dira qu'il n'a pas reçu de directives dans ce genre de prose nationaliste du côté francophone de l'école (2). Bref, nous ne sommes pas à un paradoxe près en Belgique entre des territoires aux langues différentes. Sur les contradictions du cinéma belge de cette époque, Benevido écrit ceci : « Plutôt que de tracer à gros traits des voies extrêmes teintées de noir et blanc, sans doute faut-il tenter d'esquisser ces mille et un chemins, souvent tortueux qui jalonnent l'Occupation. »
scene du filmPuisque Storck s'intéresse avant tout à la mise en scène, regardons sous cet angle Symphonie Paysanne, un documentaire réalisé en noir et blanc au format 1.37. Symphonie paysanne suit le cycle de l'année, printemps, été, automne, hiver : quatre saisons et une noce paysanne. Plans d'ensemble sur la ferme et les paysans qui travaillent la terre (souvent dans des diagonales ou un plan large en plongée). Les images deviennent métaphoriques en jouant sur un gros plan, un détail isolé : les mains dans l'avoine, les insectes sur le dos des bestiaux, le doryphore dans les feuilles, les mulots dans la paume d'une main, le cercle du tonneau et de la roue d'une charrue. Ce sens du détail vrai va inspirer Luc de Heush lorsqu'il réalisera Les gestes du repas. Cette façon de filmer la terre et ce souci des détails, on le trouve dans La Terre de Dovjenko, mais surtout dans les vingt premières minutes de La Ligne Générale, le documentaire muet de Serguei Mikhaïlovitch Eisenstein. Le souci des gens simples, des événements d'une vie quotidienne marquée par le travail au rythme de la nature, et surtout les détails comme métaphore (le soc de la charrue médiévale plutôt que la herse en fer moderne) : les mains des paysannes et ceux des paysans en gros plan comme des fragments qui renvoient à un ensemble organique. Le lait qui coule dans le seau, la traite d'une vache et les paysans qui s'en occupent. Le tout à partir de ce que William Blake, poète préromantique, appelait "la sainteté du détail infime" et l'architecte Mies van der Rohe, "Dieu est dans les détails".
Réalisé en 1943, à l'époque du cinéma sonore, Symphonie Paysanne offre un commentaire sur le monde paysan tel qu'on les faisait à l'époque, c'est-à-dire emphatique. À vrai dire, la mise en scène et les plans nous intéressent davantage au point que nous avons baissé le son pour revenir au cinéma muet. Le film tient la route. Ce qui n'a rien d'étonnant puisque Storck a démarré au cinéma avec des films muets et a donc un bon tempo dans la construction du film.
Ajoutons que juste avant la guerre, Storck avait espéré partir à Hollywood afin de réaliser l'un de ses projets les plus chers, Bula Matari, une fiction basée sur Henry Morton Stanley découvrant le Congo. Son coproducteur, René-Ghislain Le Vaux, rencontre, en 1939, John Ford qui s'enthousiasme pour le sujet et propose de réaliser le film avec Storck comme assistant. (3)
La guerre 40-45 va empêcher ce projet d'aboutir. En 1947, Storck réalisera son seul long métrage de fiction, le Banquet des fraudeurs.
couverture dvd Art & Cinéma d'Henri Storck
Un second DVD et Blu-ray est consacré aux documentaires sur l'art d’Henri Storck qui fut l'un des pionniers d'un genre qu'on nomme les films sur l'art. Dès 1944, il réalise Le Monde de Paul Delvaux, avec une musique d'André Souris sur un scénario de René Micha. Quatre ans plus tard, un long métrage consacré à Pierre-Paul Rubens avec Paul Haesaerts. Une façon analytique d'offrir au spectateur, via des morceaux, différentes significations, différents desseins implicites de la forme artistique. Les plans de Rubens (1948) sont en noir et blanc et, au début du film, se divisent en deux : à gauche les attitudes raides du style gothique, et à droite, la souplesse et l'abandon de la Renaissance et du baroque. L'austérité de Van der Goes et l'opulence chez Rubens, la rigueur de Memling et l'élan chez Rubens. Deux significations du monde qui divergent; l'une est close et l'autre prodigue et fluide comme le cours de la vie. Ensuite, les plans s'emparent des éléments et de la forme circulaire, en tourbillon, en rosace chez Pierre-Paul Rubens : ce qui passe inaperçu dans la globalité et qu'on peut découvrir en étant attentif aux fragments de la toile.

image du film

La fenêtre ouverte (1952) nous montre, à partir d'une musique
de Georges Auric, différentes œuvres picturales, de Jerôme Bosch à Edouard Manet en passant par Breughel (La chute d'Icare). Le film utilise le technicolor. La caméra bouge avec des travellings avant, des panoramiques qui jouent sur des diagonales de bas en haut et de gauche à droite. Il s'agit de montrer la fécondité pérenne d'une œuvre d'art, et, bien sûr, les données historiques du contexte dans lequel elle se déploie; le processus de la vita nuova d'une œuvre, pourquoi elle persiste. Les films d'art permettent à Storck de continuer le processus qu'il a découvert en réalisant Symphonie paysanne; l'implicite se découvre dans les détails de la forme globale. Ajoutons que Storck n'est pas seulement quelqu'un qui se souvient de son enfance ostendaise autour de peintres comme Spilliaert, Permeke et Ensor, et connaît bien l'art pictural, il veut transmettre ses passions et est un pédagogue qui a enseigné à l'IAD et à l'INSAS, nos deux autres écoles de cinéma.


(1) Autour du mythe germanique du "heimatfilm" (le sol, la terre comme berceau), entre les films de divertissement et les films de propagande, seuls surnagent ceux de Walter Ruttmann pour les documentaires, et en fiction Frisennot de Peter Hagen à l'antisoviétisme radical. Dans l'après-guerre, celle de l'ère Adenauer (République fédérale allemande), les films du terroir se sont développés avec beaucoup plus de succès. La Bavière étant comme avant la guerre, le chantre de films « tralalahouhou » dans lequel Sissi semble avoir été réalisé par un Orson Welles local tant il dépasse les films de prairies et de fenêtres des chalets où les jeunes filles recherchent les jeunes garçons et vice versa.

(2) Sur les films de propagande, lire Une histoire mondiale des cinémas de propagande, éditions Nouveau Monde avec en DVD 4 heures d'archives visuelles.
Sur la querelle entre deux résistances ou collaborations possibles, actives et passives, qui alimente celle entre André Cauvin et Henri Storck lire Henri Storck, le cinéma belge et l'Occupation de Bernard Benvido, éditions ULB, mais aussi La Kermesse Héroïque du cinéma belge de Frédéric Sojcher, éditions l'Harmattan, 3 tomes.

(3) Dans Jeune cinéma, p.9, "Henry (sic) Storck témoin fraternel" cité par Bruno Benvenido.

(4) Bula Matari, un rêve d'Henri Storck, de Vincent Geens, édité par Yellow Now-Côté cinéma.

Symphonie paysanne, Art & Cinéma, édités et diffusés en DVD et Blu-ray par La Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Fonds Henri Storck & Cinematek.

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