Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

Holy Motors de Leos Carax

Pour la beauté du geste !

 

En 2012, les hasards du calendrier mettaient au même moment, sur les écrans, deux personnages emblématiques domiciliés dans une limousine. De l’autre côté de l’Atlantique, Eric Packer dirigeait et contrôlait, depuis sa voiture high-tech, un monde froid et sans vie (Cosmopolis de Cronenberg). À l’inverse, sur le vieux continent, Monsieur Oscar, à l’arrière de la sienne, embarquait le monde entier, foisonnant, vivant, bouillonnant, un monde de cinéma, des cinémas (Holy Motors de Leos Carax).

Tout commence par un rêve de cinéaste.

scène du film Holy motorsPrologue : Dehors, se font entendre cris de mouettes et rivages maritimes. Leos Carax himself s’éveille dans une chambre tapissée d’une forêt de papier peint. Les arbres qui l’entourent cachent une porte qui le conduit au balcon d’une salle de projection… Le ton est donné, le rêve éveillé continue, ou plutôt un enchevêtrement de rêveries folles, belles, absurdes et cohérentes à la fois.

Car Holy Motors abrite dix films en un seul et par là se joue de tous les risques de sa vaste entreprise sans jamais faillir. On embarque là, immédiatement, dans les multiples vies de Monsieur Oscar.

Monsieur Oscar (l’immense Denis Lavant) entre dans sa longue limousine blanche en homme d’affaires richissime. Au volant, Céline (Edith Scob) le conduit à son premier rendez-vous. Premier arrêt : grimé en mendiante boiteuse, Monsieur Oscar part faire la manche sur le pont Alexandre III. L’homme d’affaires devenu mendiante exprime déjà tous les écarts : de genre (masculin devenu féminin), de langue (du français au roumain), d’apparence (la limousine, signe « extérieur » de richesse, n’est à l’intérieur qu’une roulotte de bohémien). De nouveau dans sa voiture, il se rend à son deuxième « rendez-vous », affublé cette fois d’une combinaison munie de capteurs de mouvements où il livrera un combat érotico-surréaliste à une créature directement inspirée du dessin La sirène d’Odilon Redon.

On l’aura compris, les rendez-vous annoncés par Céline seront autant de films dans le film, comme si aujourd’hui, un film ne pouvait plus être qu’un objet franchement hétéroclite, sauvagement disparate.

Chacune des apparitions de Monsieur Oscar est une surprise, un miracle de cinéma. De station en station, la limousine fait disparaître les images pour laisser la place à d’autres, toutes plus sidérantes les unes que les autres. Car Leos Carax, tout comme son comédien, fait tout avec brio, un mélo à la Douglas Sirk, une comédie musicale, un conte surréaliste de genre, un polar à l’humour noir façon Coen, un drame psychologique français, cruel oh combien… Du coup, Denis Lavant se glisse de peau en peau incarnant ici un père sadique, un vieil homme mourant, un voyou moustachu, un amoureux déçu ou un satyre barbu.


(Entracte : Là, au beau milieu du film, Carax déballe un entracte musical, un concert d’accordéons dans une église. Lavant, toujours lui, guide les musiciens, hommes et enfants pour une marche musicale en son direct. Moment d’extase, de grâce. Un plan-séquence en travelling arrière circulaire d’une beauté époustouflante. Trois, douze, merde !, lance Lavant à ses musiciens ! La liberté de tout dire, de tout faire.)

 

Pour autant, Holy Motors n’est jamais une démonstration, et il est bien trop vivant pour être un simple hommage au cinéma ou à son acteur. Le film, sans cesse, célèbre la vie et ses illusions, la vie comme une succession vertigineuse de rôles, un tourbillon de personnages réalistes, fantaisistes ou fantastiques. Shakespearien en diable (« Le monde entier est un théâtre, 
Et tous les hommes et les femmes seulement des acteurs;
Ils ont leurs entrées et leurs sorties,
 Et un homme dans le cours de sa vie joue différents rôles... »), il risque parfois un lyrisme merveilleusement excessif, des décalages provocants, d’incroyables hyperboles. Baroque donc, dans le vrai sens du terme, Holy Motors efface volontiers les frontières entre la vie et la mort, le rêve et la réalité, le vrai et le faux. Il imagine le monde comme un théâtre, la vie comme une comédie, le cinéma comme le réceptacle de tous les possibles.

Dans une société du spectacle et de l'apparence, où l’illusion détrône la vérité, le divertissement la connaissance, et la mise en scène de soi, la morale, quel air pur soudain. Car ce qui compte, n’est-ce pas, comme Oscar le confie, de faire les choses « pour la beauté du geste ».

Holy Motors n’est pas un film, c’est une œuvre d’art.

Bonus 

Holy Motors doit être vu au cinéma. Mais le film en DVD, c’est déjà ça. Et l’avoir chez soi, c’est se réjouir de la possibilité d’y revenir sans cesse, quand les écrans déçoivent et que l’on commence à croire que le cinéma est mort, qu’il n'a plus rien de nouveau à offrir. Voir et revoir Holy Motors, s’est s’assurer que le cœur bat et le sang coule, que la vie et la liberté sont là. C'est simple, on devrait se le passer en boucle.

Le making-of du film proposé dans cette édition, Drive in Holy Motors de Tessa Louise Salomé, nous montre les scènes du film… sans leur magie… C’est assez instructif, notamment les interventions de Caroline Champetier, la chef opératrice. Denis Lavant, Edith Scob et Kylie Minogue témoignent, Leos, lui se tait, comme toujours. On le comprend, il a tout dit avec son film.

 

 

 

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