Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2003
Mots-clés : rencontre,
 

Iao Lethem

 Iao Lethem, lors d'un bref entretien sur le tournage de Mamaman, son dernier film, nous confiait : « Est-ce que nos rêves ne deviennent pas réalité ? Toutes ces actions et interactions, le hasard, les choses qu'on espère qui deviennent vraies, est-ce que c'est parce qu'on les a vraiment espérées ? Où est-ce le hasard, plus bêtement ? On ne le sait pas. C'est ce qui m'intéresse : l'entre deux. » Ces lignes nous ont rappelé La vie criminelle d'Archibald de la Cruz récemment revu. Coïncidence ? Le film de Buñuel s'amuse des ambivalences pulsionnelles de son personnage doté d'un inconscient qui l'amène de crimes manqués en crime manqués. Ce qui frappe et nous paraît être l'enjeu de Mamaman est précisément une ambivalence dans les relations entre les deux personnages principaux aux prises tant avec les contingences de la vie qu'avec leurs pulsions profondes.
Contrairement à Archibald de la Cruz, Iao a la mémoire qui flanche. Il est incapable de se souvenir du premier film vu en salles et avoue n'avoir pu regarder ce qu'il désirait à la télévision « que de toute façon nous n'avons eue que lorsque j'avais 7-8 ans. Le truc c'est que comme mes parents sont dans le cinéma (Gerda Diddens sa mère a été longtemps assistante avant de s'occuper de castings, quant à son père, Roland Lethem, comme il nous est impossible de vous le présenter en deux mots nous vous renvoyons à l'annuaire des réalisateurs présent sur notre site) j'étais sur les plateaux de cinéma, poursuit-il, avant d'avoir vu des films en salles ou sur la lucarne, dont je me souviens en particulier. »
  Il nous confie qu'ils allaient aux  Samedis du Cinéma, toutes les semaines où il a eu l'occasion de découvrir énormément de films. « Je me souviens y avoir vu un film d'animation qui m'a fait très très peur. Cela a été ma première sensation de peur au cinéma. C'était un film slovaque ou tchèque dont j'ai oublié le titre. Sinon, je me souviens de vieux films d'horreur : des Godzilla, des King Kong que je regardais à la télé. Bien qu'on ne pouvait pas regarder ce qu'on voulait  : certains dessins animés étaient jugés trop bêtes, les séries américaines jugées trop connes. »
Gosse, il a été sur le tournage de Mama Dracula de Boris Szulzinger dont certaines séquences se tournaient rue Wiertz. « Pour moi ce ne sont pas des souvenirs agréables. Je m'y ennuyais. La première fois que j'ai mis les pieds dans une salle de montage cela a été pareil. C'était chiant à mourir : de la pellicule qui défilait d'avant en arrière avec des bubelbelbel. Insupportable ! Petit, le cinéma ne m'amusait pas. Du coup, bien qu'on aille voir davantage des films choisis plutôt que de grosses productions américaines, (souvent des films d'auteur), je présume que cela m'a poussé dans une certaine direction mais ça ne m'intéressait pas outre mesure. Pour moi le cinéma c'était un boulot ça ne me faisait pas rêver, ce n'était pas fascinant, glamour ». Ceci étant, il voit la série des Star Wars mais est déçu lorsque plus tard l'occasion lui est offerte de les revoir. « Ce sont des films que tu vois lorsque tu es jeune mais lorsque tu les revois, tu te dis bof ! »
« En fait, je ne me suis pas intéressé au cinéma avant d'avoir vingt ans. Je ne m'y intéressais pas parce que je l'avais chez moi. Ce qui m'intéressait était ce que je n'avais pas. » Iao fait ses humanités, comme beaucoup de monde. « Tout le monde allait à l'Université, j'y ai donc été. Tout le monde était intéressé par l'argent je me suis dit que moi aussi je voulais gagner beaucoup d'argent. » Il commence des études d'ingénieur commercial à la KUL de Leuven - parce que cela lui permettait de quitter Bruxelles - et assez vite se rend compte en fréquentant ses condisciples qu'il n'a pas envie de passer le restant de sa vie avec eux. Il préfère raconter des histoires et pouvoir s'exprimer. Il n'a guère envie de passer sa vie dans un bureau de 8 heures à 18 heures, même en gagnant plein d'argent.
Du coup, il s'inscrit à l'IHECS  une école qui touchait un petit peu à tous les métiers de l'information et de la communication. « Et je découvre que raconter des histoires en images ou avec du son me procure du plaisir. S'il faut recommencer à zéro autant que cela soit dans quelque chose qui me plaise. Et puis c'est un milieu où l'on rencontre des cons comme partout, mais il y a plein de gens bien et plus intéressants que dans d'autres milieux. On a fait une nouvelle radiophonique qui n'était pas mal et mon mémoire de fin d'études est consacré à la relation entre l'information et l'image. Qu'est-ce qu'on montre ? Qu'est-ce qu'on dit ? On a opéré de multiples entretiens avec Marcel Ophuls, Hughes Le Paige et plein de gens comme cela. Ce qui a alimenté notre réflexion. Après l'IHECS, j'ai travaillé comme assistant, je me suis trouvé un stage sur Max & Bobo de Frédéric Fonteyne. C'est une rencontre importante parce qu'il m'a donné envie de faire des films, par son talent, par sa générosité, sa simplicité ».
Il travaille sur les plateaux pendant un an et demi puis file à Londres à l'International Film School. « J'ai réussi à y faire un film de 35mm, de 10', en noir et blanc, In between the sheets, basé sur une nouvelle de Ian McEwan. Le sujet est un peu controversé puisqu'il s'agit d'un homme d'une quarantaine d'années qui se découvre des désirs pour sa fille. Le sujet est de décrire le combat intérieur face à ce désir que le père ne peut assouvir mais qu'il ressent. Je crois que les gens ont été davantage perturbés que scandalisés d'autant que la nouvelle de McEwan avait paru depuis un bon moment déjà ». Avant cela, Iao avait réalisé Psssst !, un petit film dont le challenge consistait à faire réagir les gens en un minimum de temps.
Chuintement discret du café noir qu'on verse dans une tasse blanche. « Rentré à Bruxelles, j'ai recommencé à travailler comme assistant pendant plus d'un an. Puis j'ai montré In the between the sheets à Patrick Quinet qui m'a encouragé à venir le voir avec un scénario original. Ce que j'ai fait ». Après une première tentative infructueuse, il écrit Mamaman. Le film a été reçu par la Commission de sélection et a été tourné à l'automne 2001. "Dès le début, je savais que le film allait tourner autour des 20'. La durée n'a pas vraiment posé de problème. Il y a des histoires qui se racontent en cinq minutes et d'autres qui ont besoin de davantage de temps."
Lorsque nous lui faisons remarquer que Mamaman est dans la lignée de ses films précédents (perturbants avec une pointe de rudesse), il promène un regard sceptique sur la pièce avant de préciser : « De toute façon on ne se fait pas de cadeau dans l'intimité. On ne joue pas. Ce sont des pulsions ou des choses enfouies au plus profond de nous-même et qui doivent sortir. Quand on s'engueule, on s'engueule ! Ce qui m'a fait plaisir c'est que lorsqu'on voit les gens après une projection, beaucoup viennent te trouver en te disant : « c'est bizarre, on dirait que cela s'est passé chez moi ou « Je reconnais ma mère » ou encore « je reconnais ma fille ». Donc on s'y retrouve pas mal. D'autant que les deux personnages ont aussi des bons cotés, et ne sont pas seulement des harpies. On n'est pas noir ou blanc. Ce qui m'intéresse c'est de jouer avec tous les gris de la palette. Pour moi, il fallait montrer une relation qui ne fonctionne pas mais avec des nuances ».
Comment faire accepter l'inacceptable. C'est quelque chose que j'ai envie de décliner sous toutes ses formes. Où se trouve la frontière et jusqu'où peut-on la repousser ? »
Nous ne pouvons donner que raison à Iao Lethem : les films qui nous marquent sont ceux derrière lesquels se développe un enjeu. Pour la suite, Iao a une idée qu'il développe. Nous n'en saurons pas plus.
Mamaman, sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand, au FIPA, passera sur la deux/RTBF dans l'émission « Tout Court » de Renaud Gilles, le 26 mars prochain et vient d'obtenir le Grand Prix du Festival d'Angers.

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