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06/11/2011
 

Ici-bas de Comes Chahbazian

Etat des lieux

Comment échapper à ces questions identitaires qui conjuguent nationalisme et patriotisme quand on essaye de parler du lieu où l’on vit, du lieu où l’on a vécu et qui constitue nos racines, notre mémoire voire nos origines ?

Comes Chahbazian, pour son film documentaire Ici-bas, a trouvé une façon originale et inattendue d’échapper à ces lieux communs des enjeux « cocoricants » de ceux qui sont nés quelque part, surtout quand ce quelque part charrie une histoire conflictuelle pour le moins déterminante.

ici-bas, un film de Comes Chahbazian

Avec Ici-bas nous sommes en Arménie, à Erevan, dans cette ville en pleine transformation, où les monuments d’hier sont les ruines d’aujourd’hui sur lesquelles se construit un présent aux allures de naufrage. Etat des lieux, radioscopie sans concession d’un quotidien malmené, le film de Comes Chahbazian se présente comme une série de petites séquences sans lien apparent et qui, s’emboitant les unes aux autres, font apparaître un regard, une façon de voir qui nous raconte ce qui se vit là-bas. Tout est dans ce là-bas si étranger pour nous que Comes Chahbazian nous rend proche et comme propre à nous par la qualité de sa démarche et la rigueur de son écriture cinématographique.

Voyageant de vies aussi singulières que celle d’un garagiste, d’un réparateur de montres ou d’une employée de la cinémathèque locale, s’arrêtant aux propos de joueurs d’échec, aux conversations d’une secrétaire de ministère ou aux cris de colère d’une manifestante dans la rue, Comes Chahbazian lie ces différents moments en les confrontant à un instant très particulier : celui qui s’intéresse à ces familles qui persistent à vivre dans les décombres de leur maison en voie d’expropriation et qui symbolisent, à elles seules, toute la dimension tragique d’une situation impossible. De cette femme qui lave son bébé dans un campement de fortune, à cet enfant qui frappe son frère plus jeune sur fond de murs lézardés, de ces tranchées à vif où se devinent à l’œuvre des pelleteuses mécaniques, à ce petit garçon qui déchire un livre et en jette les pages, Ici-bas plonge au plus profond d’une histoire collective avec des images fortes qui dépassent le simple constat. Renvoyant à un imaginaire violent, elles donnent au film une cohérence et une pertinence qu’aucun commentaire ne pourrait nous faire partager. Travail scrupuleux du cadre, choix judicieux des personnages et des moments, fluidité et intelligence du montage, Ici-bas réussit ce petit tour de force de nous plonger au cœur même du vivant arménien. Il nous en parle non comme d’une question relevant d’une réalité géopolitique où résonnent encore et toujours génocide et dictature, mais bien à partir de là comme d’une part de nous dont nous ne pouvons ni faire l’économie, ni le déni.

Cinéma politique, il pose la question de ce qui nous fait défaut, là-bas comme ici, pour eux comme pour nous, ici-bas.

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