Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
13/07/2011
 

Ignacio Ramonet à propos de l'écosystème médiatique

Le festival Millenium invitait Ignacio Ramonet : une conférence passionnante sur le rôle des media.

Millenium, le festival bruxellois de cinéma documentaire qui tenait, ce mois de juin, sa troisième édition, souhaite, entre autres objectifs, sortir le documentaire des cases qui lui sont habituellement assignées et se veut un lieu de rencontres et d’échanges d’idées sur le rôle que le cinéma documentaire peut jouer aujourd’hui.

C'est dans ce cadre qu'Ignacio Ramonet était invité à tenir une conférence sur l'évolution récente du paysage médiatique. Pour analyser ce qu'il appelle « l'écosystème médiatique », on peut difficilement trouver observateur plus pointu que celui qui, pendant plus de vingt ans, a dirigé la rédaction du Monde Diplomatique et, à ce titre, fut un des principaux acteurs de la mutation profonde de ce mensuel. Pour toute personne intéressée par l’information, et en particulier pour tout journaliste soucieux du devenir de son métier, entendre ce grand professionnel exposer ses vues sur l’évolution moderne des médias est un privilège qui ne se refuse pas. Mais quelle est donc la vision d’Ignacio Ramonet sur ce monde en constant devenir ?

 

Portrait Ignacio RamonetL'orateur commence par rappeler le rôle primordial qu'a joué la presse dans le développement du parlementarisme démocratique. Selon lui, la montée en puissance de ce régime politique tout au long des 19ème et 20ème siècles est allée de pair avec l'extension des grands organes de presse. En assurant la publicité de la vie politique et la communication entre le pouvoir et le citoyen, le journalisme a permis alors le développement d'un acteur appelé à jouer un rôle essentiel dans la vie politique : l'opinion publique. L'importance de cet acteur allait croître avec la diffusion de ces médias de masse, faisant véritablement de ceux-ci le quatrième pouvoir de la démocratie. On a vraiment pu écrire à cette époque que « la liberté d'expression n'allait pas sans la liberté d'impression ».
Mais un double phénomène a profondément modifié la donne, à tel point qu'aujourd'hui, on peut se poser la question de savoir si les médias sont toujours la garantie d'un meilleur fonctionnement démocratique ou, au contraire, s’ils ne sont pas devenus son principal problème. Le premier et le plus important facteur de ce changement fut la mondialisation de l'économie sur une base ultralibérale qui a fait passer le pouvoir économique des systèmes industriels aux systèmes financiers. Acteurs économiques, les médias dits « traditionnels » ont été parmi les artisans de cette mondialisation, mais en ont subi de plein fouet les effets. La perte d'influence des grands courants d'opinion (socialiste, démocrate-chrétien, libéral) qui finançaient la presse de masse, combinée à la baisse des tirages, a fragilisé le secteur avec, comme conséquence inéluctable, les rationalisations et, via les rachats, la constitution de grands consortiums de presse à stature internationale, aux mains des grands groupes économiques.

Le rôle des journaux s'en est trouvé profondément modifié. Si l'orientation, le contenu de l'information reste un outil au service des intérêts des propriétaires de journaux, l'information n'est plus aujourd'hui leur core business.
Ramonet mediaL'immense part du financement des médias provient des recettes publicitaires. En toute logique, la philosophie des dirigeants a changé. Il ne s'agit plus aujourd'hui de gagner sa vie en vendant de l'information à ses lecteurs, mais en vendant son lectorat aux annonceurs. Cette révolution s'est faite en même temps qu'arrivait la révolution numérique, autre facteur fondamental d'une profonde mutation de la presse. D'une part, elle a entraîné la perte de la spécialisation de l'information, d'autre part, Internet a profondément changé les habitudes de consultation de l'information. Autrefois, on parlait de presse écrite, parlée, audiovisuelle, chacune avec un rôle, une place spécifique et surtout une manière propre de traiter l'information. La « démocratisation » de la technologie a eu pour conséquence la création de puissants groupes multimédias internationaux.Le journaliste appelé à traiter l'information travaille aujourd'hui pour différentes branches du même média (écrit, radio, TV, Internet) avec, pour conséquence, la standardisation de l'information. Et plutôt que de prendre le temps de « lire » un journal, « d'écouter » un JP ou de « regarder » un JT, on profitera de quelques minutes de temps libre pour aller consulter sur Internet, parfois plusieurs fois par jour, mais quelques minutes seulement. On demandera donc des contenus plus immédiats, davantage formatés et dont l'analyse reste sommaire.Parlons-en, justement, de cette info que l’on retrouve dans les médias de masse. Ignacio Ramonet, qui la voit bien malmenée par la logique économique qui prime la logique d’information au sein des grands journaux, en dresse un portrait apocalyptique. L’objectif des éditeurs étant de vendre des citoyens aux annonceurs, l’information diffusée par ces médias « traditionnels » n’est plus qu’un produit d’appel destiné à « racoler » du public, en d’autres termes, une supercherie. On va privilégier ce que les Américains appellent infotainment, l’information distrayante, aguicheuse : l’info spectacle. On privilégiera également l’info bon marché. Dans la logique d’un système où l’information sert à attirer le « chaland » pour le mettre à disposition des annonceurs, les éditeurs de journaux sont de moins en moins disposés à mettre le prix pour une information de qualité. C’est la quasi-disparition du journalisme d’investigation qui consistait à payer, de longs mois parfois, un reporter qui allait sur le terrain faire un travail de recherche pour ramener l’information pertinente et percutante. On habitue d’ailleurs de plus en plus le consommateur à recevoir de l’info événementielle et gratuite, ce qui démontre bien le rôle subalterne désormais dévolu à celle-ci. Le signe le plus flagrant du glissement des médias de la sphère politique dans la sphère économique, Ignacio Ramonet le voit dans le changement d’attitude des journaux vis-à-vis des hommes et femmes politiques, de plus en plus malmenés, et avec de moins en moins de retenue. L’orateur en déduit une perte de puissance des « politiques », car si la presse ne se prive pas de s’en prendre à eux, elle ne s’attaque pas, ou si peu, aux grands acteurs de la vie économique.Faut-il, dès lors, considérer l’information animatrice et actrice de la vie sociale comme appartenant désormais au passé ? Heureusement pour la démocratie, l'orateur voit, avec l’arrivée d’Internet, en dépit du rôle négatif qu’a pu jouer la toile mondiale, des signes d’une mutation profonde, porteurs d’espoir. Le développement d’Internet, c’est la fin des dinosaures, la disparition à terme d’une manière d’informer héritée des deux derniers siècles, laissant la place à des pratiques moins monolithiques, moins rigides, protéiformes. Il cite tout d’abord une information créée en direct par ce qu’il appelle les « webacteurs » qui contournent la censure des médias. C’est Fukushima, par exemple, où la censure officielle a été battue en brèche par des centaines de témoignages venus des lieux de la catastrophe et qui laissaient entrevoir un état de la situation bien moins lénifiant que ce qui transparaissait des médias officiels.

Moubarak dégage RamonetC’est également le rôle joué par Internet dans les printemps arabes, en Tunisie, en Egypte et aujourd’hui en Syrie. Non seulement les communications via le web ont eu un rôle puissant dans l’organisation de ces mouvements, mais le travail des webacteurs a permis de faire connaître à l’étranger ce qui se passait. Et de fait, Internet rend de plus en plus difficile le confinement de l’information. Un autre exemple n'a pas manqué d’interpeller l’orateur : Wikileaks. Il trouve dommage que l’on se soit davantage intéressé au média et aux problèmes (d’éthique, de légalité…) suscités qu’au contenu diffusé, et surtout au message sous-jacent : l’existence de cette initiative n’est-elle pas la démonstration la plus flagrante qu’aujourd’hui, les médias dits « d’investigation » ne font plus leur boulot ? Enfin, Ignacio Ramonet pointe l’émergence de différentes formes de journalisme à but non lucratif permettant à des médias professionnels de s’affranchir de la contrainte de la publicité. Aux USA, plusieurs exemples existent d’initiatives de personnes ou de groupement inquiets de l’avenir de la démocratie sans l’aiguillon d’une presse libre. Ils financent, par le biais de donations ou de fondations, des journaux en lignes qui privilégient les informations à contenu et rétablissent une certaine forme de journalisme d’investigation. On cite Pro Publica et son récent prix Pulitzer. En France, plusieurs exemples existent (Mediapart, NdlR) de paiement (partiel) d’une presse libre directement financée par ses lecteurs.

couverture l'explosion du journalismeEt comment l'orateur pourrait-il manquer de faire état de l'expérience du Monde Diplo, cogéré par ses rédacteurs (qui détient 25% du capital) et ses lecteurs (la société des amis du Monde diplomatique : 24%, le quotidien le Monde conservant les 51 % restant du capital) et dont les statuts limitent la part de la pub à un maximum de 5% du chiffre d’affaires.C’est donc sur une note d’espoir que conclut l’orateur. Espoir mitigé cependant car l’avenir de ces initiatives est encore bien incertain. Et Ignacio Ramonet d’appeler à l’engagement de chacun. La démocratie est l’affaire de tous, il n’y aura pas de démocratie de qualité sans une information de qualité, et une information de qualité a un prix qu’il faudra bien, sous une forme ou sous une autre, accepter de payer. (1)
Et puisqu’on est dans un festival de cinéma, les organisateurs proposaient, pour suivre, un film qui est sans doute la plus parfaite illustration des propos de l’orateur. Burma V raconte plus de dix ans de rébellions populaires et de répressions sanglantes en Birmanie, vus à travers les caméras de jeunes étudiants improvisés vidéo-journalistes. Armés de petites handycams, ils ont filmé, au péril de leur vie, dans les rues de Rangoon. Sorties clandestinement du pays, ces images ont permis au monde entier de voir et de prendre conscience de la bestialité du régime des militaires birmans et de la sauvagerie avec laquelle ils répriment toute velléité de rébellion. Ce qu’on nous montre là, soigneusement compilé par le Danois Anders Ostergaard, aucun journaliste professionnel occidental n’aurait pu en être l’auteur, et le résultat est glaçant. Une fameuse claque, d’ailleurs récompensée au festival par le plus beau des prix : celui du public.

  1. Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet : le livre d’Ignacio Ramonet "L’explosion du journalisme (des médias de masse à la masse des médias)" est disponible aux éditions Galilée.

 

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