Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Février 2006
01/02/2006
 

Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

Extension des territoires de la peur

Il est des films importants qui se signalent à nous autant par la pertinence de leur ton que par la force, voire la violence de leur propos. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, le dernier documentaire de Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau est certainement de ceux-là. Partant d’un enjeu précis, raconter la souffrance due au harcèlement au travail, Roudil et Bruneau ont réalisé un film qui, rendant compte de situations particulières et individuelles, réussit à toucher à l’essentiel de notre socialité. Là où trop souvent le documentaire nous avait décrit le monde du travail sur le mode passéiste d’un constat se limitant à la disparition du travail vivant et de la classe ouvrière, Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés refuse toute nostalgie et crée les conditions d’un point de vue radical et séditieux.

 

L’idée de départ du film est simple : filmer lors d’une première consultation avec un thérapeute, des patients en difficulté qui tentent de raconter ce qui leur est arrivé sur leurs lieux de travail. Situation difficile et périlleuse, car face au thérapeute et aux deux cinéastes, ce sont des femmes et des hommes cassés, détruits qui se confient et se dévoilent. Des femmes et des hommes issus d’horizons sociaux très différents (allant du travail à la chaîne au cadre d’entreprise) mais qui tous portent en eux une souffrance extrême. Et leurs récits sont terrifiants. Implacable, une nouvelle forme de gestion du travail les a progressivement dépossédés d’eux-mêmes. Jouant de leur crainte de perdre leur emploi et de leur honte de ne pas être à la hauteur de la tâche, elle les a isolés puis soumis, les faisant travailler jusqu’à l’épuisement. Et dominés par la peur, ils ont accepté ces nouvelles techniques de management, allant jusqu’à intégrer cette exploitation à outrance et celle de leurs collègues comme condition naturelle de leur travail. Et puis un beau jour, anéantis, ils se font virer au nom de la rentabilité comme on jette un torchon qui n’a que trop servi.

Face à cette banalisation du mal où toute solidarité disparaît au profit de la communauté fictive de l’entreprise, face à cette évidence d’une violence quotidienne qui anime jusqu’aux silences de celui ou de celle qui se livre, l’acte de filmer demandait plus que de la pudeur ; une distance complice. Et c’est précisément cette justesse dans le point de vue, dans la position de cinéaste que Roudil et Bruneau ont su trouver. La rigueur de leur regard, la tension, dans leur écoute, la cohérence de leur montage font qu’une parole peut survenir et s’installer, s’entendre et se partager.

Et pourtant, au-delà de ces mots difficiles qui disent ces vies malades de ne pas vivre, au-delà de ces images qui veulent combattre la peur et de ces témoignages qui sont déjà cela, il y a nous, spectateurs, qui recevons cette souffrance faite à autrui comme à nous-mêmes et qui demandons que cela cesse, qui nous demandons comment faire pour que cela cesse. C’est ici que le film de Roudil et Bruneau prend tout son sens.

En une dernière séquence presque improvisée, ils filment des thérapeutes en train de confronter leurs expériences avec celle plus théorique de Christophe Dejours, sociologue du harcèlement au travail. Et soudainement tout bascule. Nous quittons l’espace confiné des souffrances individuelles, nous arpentons ces territoires de la peur en pleine expansion et prenons la mesure de cette lutte permanente contre un lien social pathogène et mortifère. D’un seul mouvement cinématographique, Roudil et Bruneau nous ramènent à l’émotion de nos vies et nous font comprendre que c’est là qu’est la peur et que c’est là qu’elle peut être éradiquée. Cinéma du conflit assumé, cinéma de la fin de l’innocence, Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés parle de cette guerre à mort qui nous est faite et nous met devant le fait que face à elle, le simple constat critique n’est plus de mise.

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