Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/1997
 

In Mortem

J'ai failli titrer : L'Incroyant. J'ai hésité puis y ai renoncé. Après tout si le cinéma cessait de me fasciner, de garder, à mes yeux, un aspect magique sinon ludique, je n'y consacrerais pas autant de temps. Comme toute représentation ou toute fiction, le cinéma fait appel à la croyance. Sa mise en boîte, le tournage, est une liturgie complexe, une sorte d'ars perfecta - l'art parfait d'embaumer le temps - dans laquelle il est difficile pour un outsider de participer surtout s'il est photojournaliste, c'est-à-dire, par métier, un incroyant.
Un tournage, ce n'est pas seulement une équipe au sein de laquelle chacun a un rôle précis et le connaît - chacun ayant été choisi par le réalisateur en fonction de ses compétences et de sa sensibilité -, c'est aussi une tribu qui, pendant la durée du film, invente ses propres rites. Lorsque surgit un intrus observant le travail et la vie du groupe, un malaise - aussi diffus soit-il - s'installe. Donc prudence. La première, la deuxième, la troisième règle est d'essayer de passer inaperçu et d'en faire le moins possible. Pas évident lorsqu'on veut comprendre dans quel film on est tombé, lorsque personne ne vous a transmis le scénario, mais lorsqu'en plus le studio de 600m2 dans lequel vous pénétrez chez Monev est plongé dans une obscurité totale déchirée par de brefs éclairs de lumière - obscurum per obscurius - ,que vos baskets se prennent dans un câble parce que vous ne voyez rien et trébuchez - "Attention, mec !" - que votre tee-shirt est trempé de sueur à cause de la chaleur, que votre sac vous creuse l'épaule droite et vous déséquilibre et que vous entendez une forme s'exclamer quelque part à votre gauche: "Putain ! C’est quoi ce bordel !"... A ce moment précis, vous vous cognez à une ombre que vous n'êtes que trop heureux d'identifier, Aldo Piscina, le chef-op. du film, rencontré sur de précédents tournages et qui vous glisse à l'oreille : "Pas mal comme entrée en matière!". Puis, avec un large sourire : "Que penses-tu de la lumière ?" Et il se fend la pipe, complice.Jean-Henri Compère et Hugues Hausman dans In Mortem de Daniel Cooreman © JMV

Ascenseur
Le plateau se rallume. Devant moi, à dix mètres, Jean-Henri Compère est prisonnier d'un ascenseur constitué de trois panneaux mobiles. En face de lui, une Moviecam Super America MK1 pour enregistrer la scène. "Pas mal", lance Daniel Cooreman, le réalisateur, " on ne répète plus, on peut la tourner? O.K. On y va !" On éteint. De brefs éclairs de lumière permettent de distinguer Vadek qu'interprète un Compère gesticulant, le visage déformé par la peur, se prenant la tête dans les mains, se cognant aux parois. Ses mouvements sont saccadés comme dans un film muet. Un effet stroboscopique hallucine la scène. " C'est un plan subjectif, me confie le réalisateur, une sorte d'hallucination, ce sont des images de ce qui va se passer quelques secondes ou quelques minutes plus tard, des flash forward. Il faut impérativement que visuellement on sente une différence entre ce qui se passe ici et maintenant dans l'ascenseur et tout ce qui ne s'y passe pas ou pas encore. Dans le plan suivant, Vadek, qui ne veut pas admettre qu'il est mort, se regarde dans le miroir et ne se voit pas. De rage il tape du poing dans le miroir mais n'arrive pas à le briser".

Mort
On change d'axe et on installe un objectif Cooke de 75mm sur la caméra qui cadre Vadek de face, comme s'il était vu à travers le miroir. "Ton poing un peu sur ta droite" - Compère donne un coup de poing "Pas mal ! Tu préfères qu'il regarde le miroir ou son poing" demande le cadreur au réalisateur. " Son poing, c'est logique". Compère refait le geste lance son poing en avant, "Un poil moins bas ça aurait été parfait... comme ça ! O.K. On peut la tourner. - Un moment on fait le point sur son poing ! - Okay ! Silence !"
"Vadek se rend compte, poursuit le réalisateur , que cet ascenseur est immatériel. Au début du film l'ascenseur a une taille normale mais très vite l'espace s'élargit, l'ascenseur est le fruit de son imagination. Il se regarde et ne se voit pas dans le miroir. Lorsqu'il frappe dedans celui-ci devient liquide. Vadek regarde sa main, elle n'est pas mouillée. Il a peur parce qu'il se rend compte qu'il n'est plus parmi les vivants. Il va découvrir la réalité comme une hallucination : il se voit étendu dans l'ascenseur cassé. Un pompier va retirer un panneau pour dégager son corps. Ça c'est la réalité et il la refuse. Très vite une sorte de messager va entrer dans son imaginaire pour lui faire comprendre que tant qu'il n'acceptera pas cette mort il restera dans ses souvenirs, en l'occurrence celui de l'ascenseur qui s'écrase. Lorsqu'il se décidera à accepter sa mort et qu'il renoncera à tous ses souvenirs, il passera dans une dimension que je ne connais pas, pas encore !"

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