Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
02/03/2015
 

Entrevue avec Marc Umé, administrateur délégué de Digital Graphics

Les orfèvres de l'ombre

Les récentes nominations aux Oscars et aux Césars du Chant de la Mer, dernier film du réalisateur irlandais Tomm Moore, ont de quoi réjouir l'équipe de Digital Graphics qui s'est consacrée, pendant neuf mois de dur labeur, à la colorisation, au texturing, aux effets spéciaux et au compositing du film. Cette société belge spécialisée dans la post-production d'image pour le cinéma n'en est pas à son premier coup d'essai. Après plus de vingt ans d'expérience, ces orfèvres, tapis dans l'ombre paisible du château-ferme de Hombroux à Alleur, ont acquis une renommée internationale dans le domaine du cinéma d'animation et des effets spéciaux.

Le studio de Gigital GraphicsC'est en 1994 que deux frères, Marc Umé, ingénieur dans l'aérospatiale, et Serge, architecte, décident, avec le soutien de leur père, de créer Digital Graphics. Ces deux « frères Lumière » contemporains, n'ayant peur de rien, se lancent d'abord dans la sous-traitance de projets de dessin et de visualisation 3D en architecture, ce qui, à l'époque, était rare.

De fil en aiguille, les projets en audiovisuel pour la télévision et des documentaires voient le jour. C'est le début d'une longue aventure qui commence avec le court métrage Une nuit de cafard de Jacques Donjean, en 1999. La société compte aujourd'hui près de 70 films, d'animation et de fiction, parmi lesquels Brendan et le secret de Kells, premier film de Tomm Moore, nominé aux Oscars en 2010, le magnifique Ernest et Célestine, nominé aux Oscars en 2014 et Mort d'une ombre de Tom Van Avermaet avec Matthias Schoenaerts, également nominé aux Oscars la même année. Des récompenses bien méritées pour ces heures de travail innombrables, à cliquer frénétiquement sur les amies de Célestine, la petite souris, derrière des écrans d'ordi.

Le petit secret de Digital Graphics, c'est Marc qui l'a élaboré : SoftAnim, un logiciel créé de ses propres mains et qui répond parfaitement aux besoins de la société, un logiciel qui évolue au gré des projets, qui s'adapte aux désirs des réalisateurs. Une arme secrète qui permet à cette société de conquérir, doucement mais sûrement, le monde de l'animation. C'est ainsi qu'Ernest et Célestine a pu voir le jour. Car comment respecter les volontés de Gabrielle Vincent, auteure des livres originaux, qui voulait que ses aquarelles ne soient jamais dénaturées lors d'une éventuelle adaptation cinématographique, sinon en enrichissant le logiciel de nouvelles fonctionnalités, explicitement destinées au traitement de l'aquarelle.

Marc Umé, administrateur délégué de Digital Graphics

Du sur-mesure et de la qualité, voilà ce qui fait la force de Digital Graphics. Sans compter sur le personnel : une équipe solide de neuf salariés et d'une dizaine de free-lance qui travaillent d'arrache-pied pour conserver un savoir-faire acquis au fil des années. Comme le souligne Marc Umé, il y a, en Belgique, "une logique de concentration de différentes structures de postproduction qui permet à notre pays de créer de la concurrence vis-à-vis d'autres pays et vis-à-vis de grosses structures qui s'installent en Belgique par l'attrait du Tax Shelter". Ce n'est pas évident de tirer son épingle du jeu. "L'important, c'est de se démarquer en gardant un souci qualitatif et en tentant d'optimiser le processus de fabrication, de créer des partenariats avec d'autres structures, d'autres sociétés qui sont complémentaires à la nôtre et qui permettent d'étendre notre éventail d'activités ainsi que de nous étendre géographiquement en Belgique et au Luxembourg principalement et éventuellement vers la France. On tente de s'exporter progressivement. Les productions sont multipays et l'aspect éventail de services doit également être intégré dans des processus éprouvés. C'est-à-dire que si nous travaillons sur une partie du processus et qu'une société partenaire travaille sur une autre partie, il faut que ça communique bien, que ça puisse être considéré comme une espèce de prestataire unique vis-à-vis d'un producteur et de projets plus importants où on a une cohérence plus large et donc on peut être plus intéressants et plus concurrentiels".

Un savoir-faire technique qui a séduit le réalisateur Tomm Moore. Après une première collaboration fructueuse sur Brendan et le Secret de Kells, le réalisateur irlandais fait encore une fois appel à Digital Graphics pour son dernier film, présenté cette année au festival Anima: Le Chant de la Mer, une coproduction entre la Belgique, l'Irlande, la France, le Luxembourg, le Danemark. Pour ce film, Digital Graphics a également joué un rôle dans la production puisque Marc Umé est actionnaire de Big Farm, la société de production qui produit le film en Belgique avec Isabelle Truc de Iota Production.

Pour le travail sur Le Chant de la Mer, Marc Umé explique que l'approche avec le réalisateur s'est effectuée à deux niveaux: " il y a eu un travail préparatoire assez important au niveau graphique et, pendant la fabrication, il y a eu, à la fois, une présence à distance grâce à tous les outils de communication qui permettaient de valider l'ensemble de la fabrication mais, en général, on trouvait assez pratique de faire venir le réalisateur Tomm Moore sur place pour pouvoir entamer des validations, des modifications en direct, avec lui et de manière plus efficace. Donc, à ce moment-là, il passait quelques temps chez nous dans notre magnifique ferme dont il pouvait disposer et on était à son service pour donner les dernières touches au film et lui donner tout l'attrait esthétique voulu".

studio digital Graphics

Actuellement, Digital Graphics travaille sur deux projets représentatifs de leurs activités : un long métrage d'animation : Un Monde truqué de Tardi. Ils sont en charge de l'aspect compositing (intégration des différents éléments, création de toutes les ambiances de couleurs, de lumières ainsi que de tous les effets spéciaux : fumée, pluie, etc.) C'est un long métrage en cours de fabrication qui sera normalement terminé vers fin mars début avril, dans le style de Tardi, donc style punk et Art déco, un peu plus classique par rapport à un film comme Ernest et Célestine. Le second film est Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael avec Benoît Poelvoorde. Sur ce projet, ils sont chargés de l'ensemble des effets spéciaux du film avec une structure en Belgique et une structure au Luxembourg.

Si la renommée de leur studio n'est plus à faire, (seul studio non américain à avoir contribué à quatre nominations aux Oscars), Marc et Serge Umé ne se reposent pas sur leurs lauriers pour autant. Privilégiant des réalisations à grand potentiel artistique, les deux frères et leur équipe sympathique sont parés pour nous en mettre encore plein les mirettes. 

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