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Interview d'Axel Comeliau, l'Education à l'image

En 2011, après 30 ans d’existence et de reconnaissance des cinéphiles, le cinéma Arenberg a dû fermer ses portes. Deux de ses anciens dirigeants ont maintenu un projet hors les murs : « Smala Cinéma », actif à Bruxelles par ses projections publiques et ses activités d’éducation à l’image. Aujourd’hui, le projet est menacé par la suppression des subsides reçus depuis 3 ans.

Cinergie : Comment s’est passé pour vous l’après-Arenberg ?
Axel Comeliau : Il a fallu réinventer et se reconstruire autrement. Quand on n’a plus de salle et qu’on a fait pendant 25 ans le métier d’exploitant de salle de cinéma et de programmation, le travail n’est plus le même. On a reçu une convention de 3 ans, qui s’applique au pluridisciplinaire. La ministre de l’époque nous y a mis puisqu’il fallait bien nous mettre quelque part, même si, a priori, notre place n’est pas vraiment là. On a fait de la programmation de manière nomade avec différents partenariats. On collabore encore aujourd’hui avec l’Université Populaire de Bruxelles : on organise toute une série de programmations proposées par des cinéastes (Bénédicte Liénard, Sophie Bruneau, Olivier Dekegel, Nicolàs Rincón…). Ils interviennent autour d’un film, d’un sujet cinématographique. Comme dans toute université populaire, ce sont des séances gratuites. Il y a aussi toujours les cours de sensibilisation à l’analyse cinématographique donnés par Thierry Odeyn [professeur de réalisation et d’analyse à l’Insas et à l’Ihecs] Enfin, on a surtout continué notre projet phare, « On se fait notre cinéma », qui prend place dans les écoles primaires. Il vient de terminer sa douzième année et son succès n’est vraiment plus à démontrer. On a développé un autre projet un peu équivalent avec les secondaires, « l’Ecole du spectateur ». Notre travail s’oriente principalement vers la pédagogie car c’est là qu’il y a un vrai manque, un besoin de la part des écoles.

C. : Comment s’organise votre travail avec les écoles ?
A. C. : « On se fait notre cinéma » se développe sur 3 axes. Il y a d’abord un axe social : on travaille dans plusieurs quartiers bruxellois avec des écoles aux pédagogies et aux milieux socio-économiques différents. Ces classes ont l’occasion de se rencontrer en partageant diverses activités : ils vont voir un Buster Keaton avec un pianiste dans la salle, au cinéma Nova. Ils partagent alors des ateliers pendant toute une matinée. Ensuite, ces classes s’invitent entre elles à découvrir leur école, leur quartier.
Puis vient l’axe théorique. Dans chaque atelier, on voit ensemble les bases, le langage cinématographique. D’où il vient, comment il fonctionne aujourd’hui, quels sont les genres, les métiers.
Enfin, arrive la partie pratique, la plus importante : on leur propose de faire du cinéma d’animation, en image par image. Ils font d’abord avec 10 classes le remake d’un court-métrage de 10 minutes. Chaque classe fait une minute de ce court-métrage et va avoir l’occasion pendant une journée de toucher à l’outil d’animation qu’est le banc titre, dans un petit studio de tournage aménagé. Ensuite, en janvier, chaque classe construit son propre film : scénario, storyboard, dialogues, décors, personnages. En mai, on part en tournage à l’Insas. Chaque classe tourne son film de 2’30 à 4’. En dehors de ça, on fait aussi des travaux sur les couleurs, on fabrique des jouets optiques.

Axel Comeliau, programmateurC. : Et pour les écoles secondaires ?
A. C. : Pour les secondaires, cela se passe souvent dans une seule école, mais avec toutes les 5e ou toutes les 6 e secondaires. Là, on doit collaborer avec un ou deux profs (français, histoire) pour participer au projet. Ils travaillent avec des cinéastes (Patrick Taliercio et Clémence Hébert) et abordent la construction, le récit de fiction. Ce sont des exercices filmés avec une caméra.

C. : Comment se passe le travail avec les professeurs ?
A. C. : C’est très différent en primaire et en secondaire. Je vais surtout parler du primaire, car c’est le secteur dont je m’occupe. On a une équipe d’animatrices : on est 7 personnes au total concernées pas le projet. Je rencontre toujours les professeurs qui n’ont encore jamais participé. Je leur explique ce qu’on attend, ce qu’on propose et le temps que ça prend dans l’année scolaire. On insiste sur le fait qu’il faut un suivi du professeur car nous proposons des missions et des échéances à la classe entre les ateliers. Les professeurs apprécient car c’est souvent pour eux la colonne vertébrale de leur année scolaire. Ils articulent toute leur matière et la manière dont ils travaillent avec les enfants autour de cette thématique et de ce projet cinéma. Finalement, ça les aide et ça motive bien les enfants. Au début de cette année, on avait trois élèves en total décrochage scolaire dans une classe de 6e primaire. Deux d’entre eux ont réussi leur CEB et leur professeur nous a écrit que c’était grâce au projet : ça les a raccrochés à l’école et au plaisir d’y aller. Pour moi, c’est une vraie récompense.

C. : Comment choisissez-vous les écoles ?
A. C. : On travaille chaque année avec 4-5 écoles différentes, et 10 classes pour chaque école. On peut en prendre 4 avec le budget venant de la Cocof et 6 avec celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je rêverais de travailler avec le double mais ce sont alors des moyens totalement différents et un agenda beaucoup plus difficile à tenir puisque ce projet se déroule sur une année scolaire : il y a toute une série d’ateliers, des journées de tournage.

C. : Certaines écoles reviennent-elles chaque année ?
A. C. : Oui, mais on ne travaille jamais deux années de suite avec les mêmes écoles. Tous les deux ans, ceux qui le veulent peuvent revenir. C’est agréable de travailler avec des écoles qui sont fidèles au projet parce qu’on sait que les professeurs sont motivés, on les connaît et ça apporte beaucoup. C’est vraiment important pour nous d’avoir une collaboration étroite avec les enseignants. On touche toujours de nouveaux enfants donc ça n’est pas très grave si ce sont les mêmes écoles. Mais chaque année, on essaie de faire entrer au moins une nouvelle école dans le projet.

C. : Mais cette année, une partie de vos subsides a été supprimé…
A. C. : Début 2016, les instances chargées de renouveler les conventions trisannuelles des associations ont décidé qu’on n’avait rien à faire dans le pluridisciplinaire. Mme Milquet n’a donc pas renouvelé notre convention et nous a donné 50 % de notre subside annuel à titre exceptionnel pour 2016, à charge pour nous de prendre contact avec ses services pour trouver des solutions transitoires. On s’est donc retrouvé dans une situation vraiment tendue. Aujourd’hui, nous n’avons toujours pas de nouvelles aides au niveau structurel qui permettraient à l’asbl de survivre. On reçoit depuis plusieurs années des aides de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour nos projets pédagogiques, cellule culture-enseignement. Mais ces budgets-là ne peuvent pas être utilisés pour du structurel : on ne peut pas payer notre loyer, notre téléphone, etc… On reçoit aussi le soutien fidèle de la Cocof pour « On se fait notre cinéma » depuis 12 ans et pour « l’Ecole du spectateur » depuis 2 ans. Cette année, on a obtenu aussi de leur part une petite enveloppe structurelle, mais qui n’est pas suffisante pour nous assurer une survie à long terme. On est en pleine démarche pour essayer de s’entretenir avec la nouvelle ministre, Mme Greoli. Nous n’avons jamais réussi à avoir un vrai contact avec la ministre précédente. Nous avons rencontré les membres de son cabinet et ses services, mais sans résultat concret jusqu’à présent. Pourtant, tout le monde est toujours très positif sur notre bilan, sur le travail qu’on fait. Si on nous supprime nos subsides et qu’on nous enlève d’une convention, ce n’est pas pour la qualité de notre travail. La seconde raison invoquée était le déficit de notre budget. Mais c’est un argument totalement faux parce qu’on leur a remis un bilan financier qui est fait par un bureau comptable sérieux et qui montre qu’on est clairement en bénéfice.

Axel Comeliau, programmateurC. : Pensez-vous que le changement de ministre pourrait changer quelque chose ?
A. C. : On l’espère toujours… Nous faisons un travail dont on retrouvait déjà les grandes lignes dans le discours de Mme Milquet : ils sont en train de développer l’éducation aux medias, au cinéma en milieu scolaire, cela fait partie de leur programme « Bouger les lignes ». Ils réfléchissent à des structures qui permettront à des associations comme les nôtres de rentrer dans des cases. Nous avons un outil qui fonctionne, mais il n’y a pas de case dans laquelle nous mettre et qui nous fournirait les moyens d’exister et de travailler. On n’est pas extrêmement gourmand mais par essence on fait du non-marchand : ça ne peut pas être rentable et on ne peut pas demander aux écoles de payer pour ce qu’on fait. Il n’y a pas d’autre solution que d’aller aux guichets ministériels pour trouver les moyens de se développer. Le public qu’on touche montre régulièrement que ce qu’on fait est utile. Ça n’est pas pour rien qu’on a obtenu cette année-ci deux prix à l’étranger avec « On se fait notre cinéma ».

C. : Quels sont ces prix ?
A. C. : Cette année, c’était la première édition d’un festival de films scolaires : « Cinécourts en herbe », mis sur pied par le lycée français Jean Monnet, à Bruxelles en collaboration avec le lycée français St Louis de Stockholm. Ils ont voulu diviser en deux : à Stockholm, les films des établissements primaires, et à Bruxelles, ceux du secondaire. Ils ont reçu un peu plus de 200 films d’Angleterre, de Suède, de France, de Belgique… J’ai donc envoyé quatre films, trois d’entre eux ont été nominés à Stockholm, et deux ont reçu des prix. Finalement, à Bruxelles, le jury a voulu élargir à des films du primaire parce qu’ils trouvaient que ça en valait la peine : on a eu un film nominé pour le grand prix à Bruxelles (qui ne l’a pas eu, mais qui faisait partie des quatre finalistes). On est allé ensuite dans l’école remettre un diplôme à chaque enfant qui avait participé aux films primés, on a fait une petite cérémonie avec le directeur et les profs. C’est d’abord à eux que tout ça doit revenir…

C. : Vous sollicitez les compétences des enfants dans une mission interdisciplinaire qui se développe dans le temps. C’est tout à fait en adéquation avec les attentes ministérielles et ce qu’ils appellent la « pédagogie de projet ». La coupe de vos subsides n’est-elle pas alors vraiment paradoxale ?
A. C. : C’est surprenant et dommage, oui… Et les professeurs ne demandent qu’à recommencer. On a fait circuler une pétition avec 200 cosignataires, qui a recueilli un millier de signatures. L’urgence de la situation finit par mettre en péril tous ces projets. On est prêt pour l’année prochaine : il y a des enfants qui attendent de démarrer avec nous et une équipe d’animateurs qui compte sur nous aussi, parce que ça leur fait des revenus. On espère trouver un créneau ou au moins que la Fédération Wallonie-Bruxelles trouve la possibilité de nous maintenir en vie jusqu’à ce que ces nouvelles structures prennent forme et qu’on puisse entrer dans ces cases. Ils nous ont dit qu’ils commençaient à y réfléchir, de ne pas hésiter à remettre un projet pour 2017… Mais est-ce qu’on va pouvoir vivre jusqu’en 2017 ?

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