Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Interview de Kadija Leclere

Ouverte et chaleureuse, Kadija Leclere nous reçoit dans une ancienne usine de plongée, aujourd’hui entièrement retapée en habitation. C’est aussi là qu’elle travaille, et fait passer des auditions dans un grand studio au rez-de-chaussée. Connue de tout le milieu du cinéma comme directrice de casting, elle est passée derrière la caméra en 2001 avec Camille, son premier court métrage. Après Sarah et La pelote de laine, Le Sac de farine, son premier long métrage de fiction, cumule les figures féminines qui irriguaient ses premiers courts. Sarah est une petite fille que son père vient chercher dans un orphelinat catholique pour l’emmener dans un pays qu’elle ne connaît pas. Elle y devient une jeune femme, à la recherche de sa mère, au pays de ses origines, loin de sa culture, en quête de sa liberté. On avait pu découvrir le film au Festival du Film Francophone de Namur, on l’a revu au FIFI, il sera bientôt en salle. L’histoire d’une rencontre difficile, d’une émancipation, d’un entre-deux douloureux. Un film calme et doux, mélodrame sans larmes au happy end sans joie. 

Cinergie : Le Sac de farine semble comme la suite, le développement de ton court métrage Sarah ?
Kadija Leclere : Oui, c’est vraiment le développement de Sarah. J’ai fait trois courts. Camille, Sarah et La pelote de laine qui racontait l’histoire d’une petite fille qui vole une petite boule de laine pour en faire autre chose. Il y avait déjà du tricot (rires). Mais Sarah est la recherche de la mère, et il est plus proche pour moi de ce dernier film.

C. : Ce film s’inspire de ton histoire ?
K.L : Oui. Sauf que je n’ai pas vécu là-bas aussi longtemps. J’y suis restée deux ans, quatre mois et dix jours… Je suis rentrée en Belgique, je suis repartie quelques mois, et puis j’ai disparu, volontairement. J’ai coupé, je n’ai plus de contact avec personne. La situation que je raconte, bien sûr, est traumatisante, mais je ne voulais pas en faire quelque chose de traumatisant parce que tout n’était pas de cet ordre.scène du film

C. : Dans Sarah, il me semblait que tu alternais des grands plans d’ensemble et des plans plus rapprochés qui obstruaient les lieux, sans intermédiaire entre le très loin ou le très proche. Le Sac de Farine semble trouver des espaces de transitions. Comme si l’impossible rencontre dans le premier avait été digérée dans le second.
K.L. : C’est chouette de le voir comme ça… C’est possible. En tous cas, il y a des histoires qu’on doit digérer, qui prennent du temps, et j’ai eu besoin de beaucoup plus de temps pour faire Le Sac de Farine. J’ai commencé l’écriture il y a longtemps… La première productrice qui m’a fait confiance sur ce film, c’est Catherine Burniou de Stromboli. Elle a vraiment été l’initiatrice. Elle m’a encouragée à le faire. Quand j’écrivais et que je lui montrais mon travail, elle ne me disait jamais « Ah, mais ça, ce n’est pas bon ! » Elle partait toujours du positif, et cela redonne confiance. Surtout à l’accouchement, qui est une période difficile.

scène du film avec SmaïnC. : Le Sac de farine filme une société où le destin des femmes n’est pas très enviable. Comme la cousine de Sarah qui ne rêve que de mariage…
K.L : Mais pourquoi pas ? J’aimerais aussi qu’on voit le film en se disant : pourquoi pas ? Au Maroc, J’ai eu des discussions avec des femmes très intéressantes. Elles n’avaient pas du tout envie d’étudier. Ça ne les intéressait pas, tout simplement. On peut parler ensuite des influences d’un milieu, d’une culture, tout ça, il y a toujours dix mille raisons. Ce qui m’intéresse moi, c’est ce que me raconte une personne au moment où je la rencontre - sinon, on refait toujours le monde. Ces femmes me renvoyaient qu’en Occident, nous faisons des enfants, mais nous ne nous en occupons pas. Cela m’avait étonnée parce que de notre côté, on dit souvent que ces gens font des enfants, mais que c’est la famille qui s’en occupe. Ces femmes me disaient que nous n’élevons pas nos enfants, mais que c’est la société qui s’en occupe. Ils vont tout petit à la crèche, puis à l’école. On ne les voit qu’une heure le soir. Puis, on se lève, et on les habille et on les y remet directement. Et c’est comme ça toute leur vie. Toutes ces différences, ce sont des choix de vies. Dans les débats, les festivals, on me parle souvent de la culture musulmane et de la culture catholique, ce que je pense de la femme arabe, du printemps arabe, du Maroc… Mais je ne suis pas une spécialiste du Maroc. Le Maroc d’aujourd’hui, je ne le connais pas. La femme musulmane ou la femme catholique non plus d’ailleurs (rires). Ce sont quand même de grands sujets, et je peux juste donner une perception à mon niveau. C’est surtout la méconnaissance d’une culture comme de l’autre qui pose problème, à mon sens.

scène du filmC. : Mais le personnage de Sarah lutte pour échapper à ce milieu. Elle tente de construire une identité de femme en dehors d’une destinée de femme, non ? En ce sens, il ne s’agit pas de choix.
K.L : Oui, mais c’est la situation sociale qui est très dure. Pas les gens. Que ce soit la tante, la cousine, la grand-mère… C’est aussi ça que je voulais raconter. Je pense que la différence sociale est plus forte que la différence culturelle. Les gens très riches, ou qu’ils soient, envoient tous leurs enfants dans les mêmes écoles, s’achètent les mêmes marques, fréquentent les mêmes lieux… C’est juste une question de moyens. Même ici, aujourd’hui, il me semble que les vraies différences sont sociales.

C. : Le Sac de Farine est aussi un film de femmes ?
K.L. : Je ne me le suis pas dit, mais oui. Ça a été une belle rencontre… Pas toujours de tout repos. Mais je le comprends, je n’ai pas été très présente pour les comédiennes. Hiam Abbas était avec moi depuis le début du projet, elle a essayé d’apporter beaucoup de choses au film, elle était très attentive : pas qu’à son rôle, à l’ensemble du film. Moi, n’ayant pas le temps de faire des essais, de réfléchir, à un moment, j’ai du foncer, je n’avais pas le choix. J’ai tiré, il fallait me suivre jusqu’au bout, et c’était tout. Je sais que c’était un peu frustrant pour elles. Elles auraient voulu parler plus des personnages, faire plus de propositions. Je n’ai pas laissé beaucoup de place à tout ça. C’est que nous avions commencé à travailler avec un chef opérateur qui a fait toute la partie belge et qui s’est désisté pour un autre projet. Nous avions fait toute la préparation ensemble. Il est parti avec tout ce temps de travail que je ne pouvais plus retrouver. Ça a amputé le film de toute sa préparation. Finalement, j’ai appelé Gilles Porte qui est arrivé à la dernière minute sans avoir fait de repérage. Il allait voir les lieux le soir pour les scènes du lendemain. On n’avait plus le temps de répéter avec les comédiens.

scène du filmC. : Tu es femme, réalisatrice, tu racontes le destin d’une jeune fille dans un pays qui lui est étranger. Et tu tournes dans ce pays. Comment s’est passé le tournage au Maroc ?
K.L : Franchement, ce n’était pas facile. La différence culturelle, je l’ai sentie dans la manière de communiquer. Là-bas, tout fonctionne plus sur le non-dit, ce qui est difficile, parce qu’il faut un bagage culturel pour saisir ces silences. Nous, nous sommes dans une société où on dit les choses. En tous cas, moi, j’en ai besoin. Je n’arrive pas à deviner les non-dits. Et en tant que femme, il fallait beaucoup plus s’imposer, c’est vrai. Je me suis découverte comme une guerrière (rires) - je ne me connaissais pas comme ça ! Parfois, il fallait se faire respecter, surtout par des hommes, dire non, et crier plus fort. Mais ça s’est fait presque naturellement. Une seconde nature est apparue en moi (rires) ! J’avais la rage d’arriver au bout. C’était mon film ! Il s’est passé tellement de choses ! Il y a eu aussi le printemps arabe au même moment. Nous tournions les manifestations et le procureur du Roi est venu nous dire d’arrêter. Ils avaient peur d’une contamination. Nous ne connaissions pas l’ampleur du phénomène. On s’arrêtait dans un poste à essence pour aller vite voir, sur les petites télés, ce qui se passait en Tunisie (rires).

C. : Tu as projeté ton film au Maroc ?
K.L : Oui, bien sûr, le film est une coproduction marocaine et nous l’avons montré au Festival de Tanger. L’accueil a été très dur, on est sorti sous les huées. Les gens n’ont rien aimé dans le film.

C. : Qu’est-ce qui, dans ton film, a bien pu provoquer ça ?
K.L : Je ne sais pas, il n’y a pas eu de vraies discussions, on n’a pas parlé de cinéma. Je me souviens d’un monsieur qui m’a dit : « Mais pourquoi vous parlez du mariage de papier ? Maintenant, ils vont tous savoir ». Mais tout le monde sait ça ! D’abord, ce n’est pas le sujet du film, et puis, ce n’est un secret pour personne ! J’ai l’impression que c’est le fait d’avoir mis des mots et des images dans cette culture du non-dit à nouveau qui a provoqué cette violence. Je crois, pour ma part, que dire les choses est très thérapeutique, c’est déjà le début d’une guérison. Une société a besoin de s’autocritiquer pour évoluer... À partir du moment où les choses sont dites, elles deviennent réelles, on les reconnaît, et on agit. On ne parle d’ailleurs jamais du rapt dans mon film. On n’explique jamais rien à Sarah. À nouveau, à la fin, elle dort, on vient la réveiller, elle part et on ne lui dit rien.

scène du filmC. : Cette fin est à la fois très belle et très triste. Sarah quitte le pays comme elle le désirait, mais cela signe l’échec d’une rencontre, avec cet amoureux ou ce pays.
K.L. : Exactement. Mais je le pense ! Il y a des intersections possibles. Mais c’est comme lorsqu’on parle d’intégration, il ne s’agit pas de prendre les gens et de les mélanger, ce n’est pas du hachis porc et veau (rires) ! Il y a des endroits où on peut se rencontrer et puis d’autres où il faut juste se respecter. On parle beaucoup de respect, mais on ne sait même plus ce que cela veut dire. J’espérais aussi, par mon film, montrer le quotidien de l’autre. Parce quand on ne connaît pas l’autre, on imagine tout et n’importe quoi. Comment il vit, mange, dort, comment se passe sa journée. Ce sont des trucs bêtes du quotidien. Quand on ne le sait pas, ça laisse la porte ouverte à tout.

C. : Réaliser ce film, est-ce pour toi une sorte d’acte de retour ?
K.L : Non, hein ! Je suis ici (rires). Mais c’est un témoignage. C’est aussi un privilège que d’appartenir à deux cultures. Je n’aurais pas été capable avant de penser comme ça : j’étais dans le rejet, la peur. Mais la vie passe, on digère, on comprend mieux des choses. Les rapts familiaux arrivent dans tous les milieux, et beaucoup plus souvent qu’on le croit. Ce sont aussi des actes d’amour désespérés. Je ne voulais pas montrer ce père juste comme un salaud. Il la ré-abandonne, oui, il n’envoie pas d’argent. Mais il est impuissant, il ne sait pas comment faire, son acte est plus un regret, un remord. Elle, elle est beaucoup plus forte que son père. Elle a plus d’âme. Elle a grandi dans ce pays. La première génération qui est venue en Europe pour travailler, avec les valeurs de leur culture, pensait ne pas rester. Ces gens espéraient vraiment repartir. Et puis les quatre ou cinq ans théoriques, quand on vit dans un pays, qu’on rencontre des gens, qu’on fait des enfants, deviennent des vies. Certains arrivent à repartir, mais d’autres non. Ou ils reviennent parce qu’ils ont construit ici.

 

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