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Interview de Nathalie Teirlinck pour la sortie de son film Le passé devant nous

Diplômée en 2007 du KASK, la jeune trentenaire Nathalie Teirlinck se lance dans la réalisation de son premier long-métrage Le Passé devant nous. Ses trois courts-métrages (Anémone en 2006, Juliette en 2007 et Venus vs Me en 2010) avaient été bien reçus dans les festivals nationaux et internationaux. Elle a également réalisé des clips musicaux pour les groupes belges Novastar et Admiral Freebee. Pour son premier long, la jeune trentenaire a choisi l'actrice Evelyne Brochu pour raconter l'histoire d'Alice, une mère qui se voit contrainte de s'occuper de son fils qu'elle ne connaissait pas.

Nathalie Teirlinck : Le film est l'histoire d'une jeune femme, Alice, qui mène une vie d'escort à Bruxelles et, après la mort de son ex compagnon, elle se voit contrainte de s'occuper de son jeune fils qu'elle n'a jamais rencontré puisqu'elle l'a abandonné à la naissance. Le film parle de la lutte dans leur intimité, la lutte de vouloir être proche, mais aussi la peur de se perdre en quelqu'un.

C. : Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Le passé devant nous ? Est-ce une manière de dire qu'il n'y a plus de présent ?
N.T. : L'aspect de la mémoire est très important dans le film et chaque personnage tente d'échapper à un passé. Ils ne savent pas que le passé fait partie du futur. Je ne crois pas aux grandes transformations dans la vie donc je pense qu'au cinéma ce n'est pas possible non plus. Elle a changé à la fin du film, mais elle n'est pas transformée car ce n'est pas ce qui se passe dans la vie.

C. : Est-ce que vous avez réalisé le film en français pour faire tourner l'actrice Evelyne Brochu dans le premier rôle ?
N.T. : Tout à fait. Je savais dès le départ que le film serait porté par Alice. Je n'écris jamais sur des acteurs, j'ai des énergies dans la tête et il faut aller chercher la bonne personne. Comme c'est une femme assez complexe, assez paradoxale, je savais que je devais chercher quelqu'un avec une palette d'émotions énormes. J'avais vu The Nest de David Cronenberg et elle était seule, nue, face à la caméra et son énergie, sa complexité m'a tellement bouleversée que j'ai décidé de lui écrire et on s'est rencontré à Montréal. L'énergie entre nous a été chaleureuse dès le début. Elle pourrait presque être ma sœur. On dit qu'on se ressemble même physiquement.
Les thèmes du film sont autobiographiques, mais le contexte fictif ne l'est pas. Quand tu écris un personnage, c'est toi le cadre de référence donc tu te mets toujours à la place du personnage. Après, tu ajoutes ses perspectives, son point de vue, sa personnalité, son histoire.
Je ne voulais ni juger ni être moraliste. Je voulais rendre compréhensible ce qui a l'air d'être incompréhensible. Des choses très évidentes dans notre société comme l'amour inconditionnel d'une mère pour son enfant qui n'est pas toujours sans complexité. J'ai l'impression, en ayant parlé avec de jeunes mamans, que nous sommes dans un monde de libertés, mais c'est encore un tabou et c'est bizarre. On veut tous être ouverts, mais on n'accepte pas le fait d'abandonner son enfant. Donc, c'est super actuel. En même temps, je suis entourée par de jeunes mères ou par des copines qui sont en train de se préparer un peu pour ça et ce que je vois c'est un monde avec des possibilités énormes et un monde où on doit adapter tous les rôles dans la vie avec une sorte de perfectionnisme énorme. Si tu faillis, c'est de ta faute car les possibilités étaient là.

Nathalie Teirlinck, réalisatrice C. : C'est la même chose pour les pères ?
N.T. : Oui sauf qu'aborder ce sujet du point de vue des femmes est plus rare.

C. : Est-ce qu'Alice a dû se séparer du monde entier, de tout lien affectif pour pouvoir s'accepter elle-même ?
N.T. : Elle a tellement perdu le contrôle émotionnel qu'elle était bloquée. C'était plus facile de ne plus bouger que de faire un pas. C'est pour ça que le film s'appelait avant Tonic Immobility, cela vient des animaux, c'est un mécanisme de défense, une sorte de paralysie instinctive pour ne pas être attaqué. C'est la même chose pour Alice, elle a trouvé un moyen de vivre sa vie sans responsabilités, avec un sentiment d'autonomie fictive. Pour elle, c'est plus facile car, à ce moment-là, c'est contrôlable et, par rapport à son job d'escort de luxe, elle a la possibilité d'expérimenter ses sentiments, ce dont elle n'est pas capable dans la vraie vie.

C. : Elle entretient quand même une relation amoureuse avec son voisin. Elle a une attirance physique qu'elle n'a pas avec ses clients.
N.T. : À cause de son fils, il y a une chaleur qui arrive et qui est impossible à négliger. Pour moi, c'est pour cela qu'elle ose accepter une sorte d'intimité qui est vraie, mais en même temps, certaines choses sont encore trop complexes dans sa vie à ce moment-là donc elle ne peut pas vraiment se jeter là-dedans.

C. : Quel est le rôle de l'Alzheimer du père qui ne reconnaît plus sa fille ? C'est un événement supplémentaire qui doit la déstabiliser car elle n'a plus de références par rapport à ses racines à elle, à ses parents.
N.T. : La relation avec le père est très paradoxale. Il y a là une intimité qu'elle désire tellement mais qui n'est pas possible à cause de la maladie, et en même temps, il y a l'aspect de la mémoire qui chez lui est perdu. À ce moment-là de sa vie, elle voudrait bien perdre la mémoire. Il y a une sorte de conflit entre ces deux relations-là qui sont métaphoriques dans le film.

C. : À côté du scénario, l'image occupe une place de premier ordre. Vous êtes également plasticienne. Comment fait-on des images aussi aussi dorées, lumineuses ?
N.T. : La vie est pleine de contrastes, de beauté mais ce n'est jamais seulement la beauté. J'aime bien raconter une histoire par les aspects visuels et sonores car pour moi, cela stimule l'imagination du spectateur. Avec Franck, mon chef opérateur, je travaille beaucoup avec des photos. Je suis entourée de photos quand j'écris, ça stimule mon imagination. Cela me force à imaginer les hors cadres de toutes les photos.

C. : Quelles photos avez-vous mises sur le mur pour imaginer ce film ?
N.T. : J'avais des tas de photos, j'essaie de créer l'univers du film par des photographes différents. C'est ma manière de communiquer avec l'équipe, avec les acteurs. C'est vraiment important pour moi de travailler de cette manière.

C. : Comment avez-vous convaincu Evelyne ?
N.T. : C'était assez simple. Je lui ai envoyé le scénario et elle était très enthousiaste car pour une comédienne, c'est un rôle complexe à jouer. Il faut trouver l'équilibre entre la froideur et la générosité. Ce qui est particulier, c'est que pendant le tournage, on avait décidé de travailler sans répétition parce que je trouvais cela bizarre de reconstruire quelque chose que tu avais déjà créé avant dans un contexte tout à fait différent. Cela n'a pas de sens pour moi. Donc, on a décidé de travailler sur les scènes et le script et de travailler beaucoup sur cela. Pendant le tournage, on a seulement travaillé avec la mémoire de ce qu'on avait dit. Et c'est juste comme ça pour tous les acteurs sauf avec le petit avec qui j'ai un peu plus travaillé. C'était très important pour moi de laisser de la place au hasard des lieux. On a tourné à Bruxelles pendant le lockdown, donc il y avait beaucoup de sirènes et, au lieu de couper le son, on a décidé de prendre le réel. À chaque prise, on faisait la scène du début jusqu'au bout, on le jouait de manière tout à fait différente.

Nathalie Teirlinck, réalisatriceC. : Comment avez-vous écrit le scénario ?
N.T. : Je l'ai écrit seule et puis j'ai reçu l'aide de Molly Stensgaard, la monteuse de Lars Von Trier avec qui j'ai surtout travaillé à la fin car elle était aussi là pendant le montage. C'était intéressant car, en tant que monteuse, tu as une espèce de rythme, tu peux sentir le film d'une façon différente. Les scénaristes sont rarement capables d'anticiper virtuellement quelque chose qui sera palpable à la fin.

C. : Le rituel du garçon qui s'habille attire l'attention du spectateur. On se dit qu'il y a quelque chose d'intéressant et qui passe presque inaperçu, mais cela rythme le film. C'est venu dès le départ ?
N.T. : Oui, dès le départ, je voulais travailler avec des ritournelles, des routines chez Alice parce qu'il est évident que pour elle, c'est une manière de contrôler, de structurer une vie qui est hors émotions. C'est quelque chose de très infantile de vouloir préciser, calculer le temps. C'était clair que je voulais travailler ça avec le petit Robin aussi.

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