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Isabelle Christiaens, réalisatrice de l'Homme au harpon

Isabelle Christiaens nous reçoit pour discuter de L'Homme au harpon, projet bicéphale constitué d'une série documentaire actuellement diffusée sur La Deux le mardi soir et d'un long métrage de 75'. Au-delà de l'histoire rocambolesque d'Alain, la réalisatrice se focalise sur la question de la réinsertion et sur les répercussions souvent dévastatrices de l'emprisonnement pour l'entourage des détenus.  

Cinergie : Pour ce tournage, vous vous êtes occupée seule de l'image et du son alors qu'on trouve généralement une personne par poste. Etait-ce une volonté délibérée de votre part pour obtenir la confiance des personnes filmées?

Isabelle Christiaens : En fait, tout cela a commencé par hasard. J'étais allée voir l'association RePR, à Schaerbeek, qui accompagne les détenus durant leur réinsertion en précisant que je souhaitais suivre une personne durant ses congés pénitentiaires. Je leur ai expliqué ma démarche et mes intentions : ne pas faire de commentaires ni d'interviews, il s'agissait véritablement d'un travail en immersion. Ils étaient emballés, mais m'ont aussi précisé qu'il serait difficile de trouver quelqu'un acceptant d'être filmé sans floutage. L'association m'a pourtant rappelée quatre mois plus tard en me disant qu'un détenu souhaitait me rencontrer. Ils m'ont juste donné son nom en me conseillant d'aller me renseigner sur Internet, et je suis tombée sur cette histoire que je connaissais car elle avait défrayé la chronique. Je l'ai rencontré à la prison de Nivelles. Son premier congé pénitentiaire était fixé deux semaines après cette entrevue, et il m'était impossible de mettre sur pied une équipe en si peu de temps. Je lui ai proposé de le suivre seule, que je n'avais jamais fait ça et qu'on allait voir si cela pouvait nous convenir. Je l'ai donc attendu en tremblant, en me demandant si j'appuyais sur les bons boutons, si le son fonctionnait correctement et j'ai quand même réussi à louper sa première sortie! Bref, je le retrouve, lui pose le micro-cravate et c'était parti. Le premier épisode de la série correspond à ce premier congé pénitentiaire.

C. : Qu'est-ce qui vous a poussé à suivre un détenu lors de ses congés pénitentiaires?
I. C. :J'avais déjà lu beaucoup sur le sujet de la réinsertion et les difficultés que cela engendre, mais entre ce qu'on lit et ce qu'on voit, il y a une différence. De plus, il existe assez peu de films sur cette thématique, et je pense que le meilleur moyen d'appréhender cette question était de le suivre en immersion, de voir ce choc. En prison, je ne dirais pas qu'ils sont dans un cocon, mais ils sont isolés du monde extérieur, d'un monde qui continue sans eux et lorsqu'ils sortent, c'est très compliqué car il faut retrouver la famille, se confronter aux problèmes qui se sont accumulés et que l'on a causés. Il faut apprivoiser tout ça en un rien de temps car en 36 heures ils doivent rencontrer un psychologue, chercher une formation, un travail... Toutes ces obligations sont impératives car sans formation par exemple, on ne peut pas se présenter devant le Tribunal de l'application des peines (T.A.P.)

C. : La confiance avec Alain s'est donc instaurée au fur et à mesure mais vous filmiez aussi toute sa famille. Cela a du être compliqué pour vous de vous faire admettre parmi eux.
I. C.: C'est très curieux car une fois qu'Alain avait accepté, ils m'ont acceptée aussi. Ils avaient le sentiment que c'était un projet collectif, qu'il était important pour tous. Je leur avais également bien précisé qu'on ne ferait pas de mise en scène, qu'on ne retournerait rien.

C. : Le fait d'être seule constitue ici un gros avantage.
I. C. : Oui, ça change tout. J'ai l'impression qu'ils avaient oublié la caméra, sauf Papy, le père d'Alain. Papi me regardait toujours, il avait besoin de parler car cette détention a été extrêmement difficile pour lui. Je lui apportais une écoute en tant qu'inconnue, il pouvait partager ses angoisses. Je trouvais ce rapport très chouette. C'était lui qui lançait les discussions. Je voulais vraiment montrer le désarroi dans lequel il s'est retrouvé. On a du mal à imaginer les souffrances vécues par les familles. Ils sont tous mis dans le même sac, ils sont aussi coupables d'une certaine façon alors qu'ils n'ont rien demandé. Et quand on a 13 et 15 ans et qu'on se retrouve chez son grand-père...

C. : On le voit bien avec le fils d'Alain qui se laisse entrainer sur une pente glissante.
I. C. : Oui, il se met à déconner un petit peu. Je me suis rendu compte d'une chose que je n'imaginais pas qui est que la prison appelle la prison. Dans un quartier, les gens qui connaissent ces problèmes se rapprochent, les familles se comprennent et se rassurent car elles sont vues comme des parias. Il existe une solidarité entre ces personnes qui ont vécu les mêmes choses.

Isabelle Christiaens, réalisatrice de l'Homme au harpon

C. : Vous avez commencé à filmer sans savoir où vous alliez. Y a t-il eu tout de même une phase d'écriture, une demande de financement de projet. Comment avez-vous procédé ?

I. C. : J'ai pris ça comme un repérage, mais je suis vite rendu compte qu'il y avait toute la matière nécessaire. Je ne voyais pas la famille sans Alain entre ses sorties. Je découvrais les évolutions de celle-ci en même temps que lui, et il leur arrive des choses assez dingues. C'est là que j'ai eu l'idée du feuilleton. Je me suis mise à écrire, et nous avons monté une co-production avec la RTBF et Novak Films.

C. : Aviez-vous une idée précise de la façon dont vous alliez filmer ?
I. C. :
Non, je crois très sincèrement que j'ai filmé à l'instinct. Tous mes sens étaient en éveil et j'essayais de capter les non-dits, ces petites choses que l'on sent par des gestes ou des regards. Même s'il y avait des imperfections techniques ça n'était pas grave, l'important pour moi dans le documentaire est le ressenti.

C. : Vous partiez tout de même avec la volonté d'en faire un long métrage documentaire.
I. C. :
Je ne savais vraiment pas. C'est la matière que j'ai tournée qui m'a conduite à en faire un feuilleton, je trouvais que c'était la forme qui convenait à cette histoire. Je tournais non-stop, je ne m'arrêtais presque pas durant huit heures, ce qui donne environ quinze heures de rush par congé pénitentiaire. Je me suis vite aperçu qu'il se passait toujours quelque chose quand je ne tournais pas. Comme je refusais de faire de la mise en scène, je me suis dit qu'il fallait que je tourne sans cesse et que le tri serait fait au montage. Ensuite, Arte m'a demandé de faire une version de 75'. J'ai demandé l'avis d'une monteuse, France Duez, qui a accepté de faire le montage. Je voulais travailler avec quelqu'un apportant un autre regard sur cette histoire.

C. : Que pensez-vous de la version de 75 minutes ?
I.C. :
J'aime beaucoup, je ne suis absolument pas frustrée. Comme la série raconte ce que je voulais, je ne prends pas ce film comme un résumé, mais comme un autre regard. Il est plus circonscrit à la famille et le rythme est très différent. Lorsque je montais la série, je cherchais à caser des moments où l'on souffle un peu, mais je n'y arrivais pas, rythmiquement ça ne collait pas. Dans le cas d'un long métrage par contre, c'est possible.

C. : On a le sentiment, dans la série, et contrairement au film, que vous avez davantage cherché à vous rapprocher d'Alain, à le connaître.
I. C. :
Tout à fait, mais c'est parce que la série raconte aussi la façon dont je le rencontre. Je ne sais pas si ça a un rapport avec le sentiment que vous décrivez, mais j'avais l'impression de faire partie des meubles. Entre le premier et le dernier congé, nos rapports ont totalement changé, c'est comme si j'avais disparu, comme si la caméra n'était plus là. À partir du troisième tournage, ma présence n'avait plus aucune importance. Et en même temps, paradoxe, on apprenait à se connaître et comme je suis un témoin avec la caméra, une proximité se met inévitablement en place.

C. : Le film de 75' est une commande d'Arte. Quelles sont ses possibilités de diffusion ?
I. C. :
Il sera diffusé le 26 juin sur Arte et nous avons réalisé une version anglaise donc on espère qu'il pourra vivre dans d'autres pays car la problématique est un peu partout la même. Il me paraît intéressant de voir comment cela fonctionne ou ne fonctionne pas dans d'autres pays.

C. : A votre avis, pourquoi Alain a t-il souhaité être filmé? Par narcissisme?

I. C. : Je n'en ai pas l'impression. Au moment du procès, beaucoup de gens ont voulu faire des documentaires autour de cette histoire peu commune et il a tout refusé en bloc. Je crois qu'il a été très blessé par des articles peu fouillés et propageant des rumeurs ou des faits incorrects et ce, sans avoir interrogé les membres de sa famille. Je crois aussi qu'il s'est dit qu'il était important de témoigner parce qu'il n'est pas représentatif de la population carcérale, il est formé et éduqué. Pourtant, c'est extrêmement compliqué pour lui, alors imaginez pour les autres. 75 % des prisonniers sont analphabètes ou n'ont pas de formation, que peuvent-ils faire en sortant ? La réinsertion est une mission impossible pour eux. De plus, Alain avait véritablement la rage, il voulait sortir le plus vite possible. Il le devait à ses proches.  

C. : Le film a bénéficié d'une avant-première en salle, d'autres projections sont-elles prévues ?
I. C. :
On va projeter le film à l'UCL et à l'ULB. Le but est d'organiser des discussions avec des étudiants en criminologie, en psycho ou en droit afin de susciter des débats autour de cette question. J'ai fait une projection du 75' avec les maisons de justice, et c'était très intéressant parce qu'ils rencontrent les détenus mais ne voient jamais l'envers du décor. Certes, l'histoire d'Alain est particulière, mais le processus avec les familles est sensiblement identique pour tous. Bien que ça soit des gens travaillant dans le milieu de la réinsertion, ils n'ont pas accès au T.A.P., et là, ils pouvaient voir comment se déroule une audience.

C. : D'ailleurs, hormis le T.A.P., on ne voit jamais la prison.
I. C. :
Non et c'était une demande d'Alain, mais je trouvais la contrainte intéressante et je ne suis pas sûre que j'aurais utilisé la matière si j'en avais eu car entre chaque épisode, on imagine qu'il est incarcéré et nous n'avons pas besoin de le voir pour le sentir.

C. : Alain parle beaucoup lorsque vous êtes ensemble sans la famille, comme si la caméra libérait la parole.
I. C. :
Il n'arrête jamais, mais il avait très peu de contacts avec les autres détenus. Il travaillait mais ne se mélangeait pas vraiment à eux, il n'allait pas en promenade et il était en cellule individuelle donc il passait beaucoup de temps à ruminer dans sa tête. Comment sortir de là et arranger les choses ? Dès qu'on se retrouvait à deux dans les transports, il démarrait spontanément. Une fois à la maison, ce n'est plus pareil car nous n'avons plus de rapport particulier, nous ne sommes plus en tête-à-tête et il bouge dans tous les sens tant il y a des choses à faire. C'est dur pour lui de parler car on n'évoque peu de choses comiques, on ne parle que des difficultés. À chaque sortie, il s'attend au pire et il se dit que c'est de sa faute. C'était le pilier de la famille, et on lui demande de reprendre son rôle de père mais 36 heures par mois ! Ses enfants ont grandi, ils acceptent qu'il leur fasse la morale car ils en ont besoin, mais pas trop non plus. Il n'a pas été là pendant des années. La scène où il se dispute avec son fils est très intéressante car il doit reprendre sa place de père tout en étant très mal placé pour donner des leçons.

Isabelle Christiaens, réalisatrice de l'Homme au harpon

C. : Une fois le crime établi, la peine prononcée, arrive la question de la seconde chance…
I.C. :
Oui et c'est très difficile... Peut-on laisser une seconde chance à quelqu'un qui a franchement déconné ? Faut-il laisser sortir des gens qui ont payé le prix de leurs actes ? Nous sommes de ce point de vue-là dans une société qui n'est pas très avancée, nous avons un regard très dur sur la prison. J'ai eu des discussions homériques lors de dîners qui partaient rapidement en cacahuètes quand je parlais du film. " Quoi ! Sortir au bout d'un tiers de la peine, mais c'est impossible, c'est honteux, etc." J'essayais d'argumenter en disant que, d'une part, c'était la loi et que d'autre part, de demander que peut devenir un détenu après avoir purgé une peine de 14 ans ? On en a fait un animal ! Rien n'est mis en place en prison pour réinsérer les détenus ou très très peu de choses, vraiment une goutte dans l'océan. Qui va engager un ancien détenu ? Qui loue un logement à quelqu'un qui sort de prison ? Du coup, si les besoins vitaux ne sont pas satisfaits, ils deviennent des bombes à retardement. Un chiffre m'a surprise : 18.000 détenus sont libérés chaque année toutes peines confondues, donc il y a au moins autant de familles qui sont touchées par ce problème, ce qui est énorme.  

C. : L'un des écueils dans ce genre de débat provient aussi d'un manque d'empathie, il existe un sentiment assez largement partagé que ce cas de figure ne se produira jamais au sein de se propre famille, que la prison n'est là que pour les autres. Le cas d'Alain est de ce fait très intéressant car c'était un homme tout à fait intégré et tranquille.
I.C. :
Absolument, il avait une famille, un travail, des amis, des occupations associatives, pas de casier judiciaire... Ce n'est pas une petite frappe qui aurait toujours plus ou moins tourné autour du pot. Il avait quarante ans quand il a commis cet acte ! Il était parfaitement intégré dans la vie active et d'un coup, quelque chose dérape. On pense toujours que cela n'arrive qu'aux autres. Je me suis posé ces questions mille fois durant le tournage. Au fond, suis-je capable de dire que je ne ferai jamais cela ?

C. : On peut espérer en tout cas que ce type de film puisse relancer les débats.
I.C. :
Oui, je le souhaite très sincèrement. J'ai eu l'occasion de rencontrer Jean-Marc Mailly qui est un ancien détenu, auteur de la pièce Un homme debout et qui effectuait un travail avec les étudiants de l'ULG autour de cette question. Il était stupéfait parce que beaucoup de jeunes étaient opposés à la libération conditionnelle et qu'une partie d'entre eux étaient favorables à la peine de mort. Il se mettait à raconter son histoire, et à l'issue d'une longue discussion où l'on va voir un peu plus loin que le bout de son nez, nombre d'entre eux avaient une opinion différente, en se disant que si l'on ne fait rien pour réinsérer les détenus, ceux-ci ne peuvent que recommencer et que l'absence de mesures facilitant la réinsertion incite au délit.

C. : Ce projet a été réalisé en dehors de votre travail habituel pour la RTBF. Est-ce parce qu'il représentait une réelle nécessité pour vous ?
I.C. :
J'aurais très bien pu proposer ce projet dans le cadre d'un programme habituel. Cela dit, ça me titillait depuis longtemps de travailler seule. Et plus le temps passe, plus le travail en immersion m'intéresse. J'ai eu la chance de pouvoir le faire sur la durée, ce qui est loin d'être évident. De plus, mes dépenses immédiates, pour et durant le tournage, étaient faibles. Par contre, il faut préciser que si j'ai tourné seule, le travail de post-production a été très important. Il ne faut pas négliger le travail d'étalonnage, celui du monteur son qui a beaucoup souffert, bref il fallait rattraper toutes ces erreurs. Je n'avais pas la possibilité d'éviter les contre-jours par exemple, la maison est trop petite. Je filmais avec un monopod et un grand angle ce qui m'a beaucoup aidé vu l'exiguïté de la maison. Alain portait un micro-cravate et j'enregistrais le reste du son avec le micro de la caméra. Ce minimalisme m'a permis d'être au plus près d'eux, avec eux. Le revers de la médaille étant une faible qualité technique qui a nécessité un gros travail de post-production.

Léo Dupont et Dimitra Bouras
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