Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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février 2007
13/02/2007
 

Jacques Kermabon, rédac’ chef de Bref

Jacques Kermabon est le rédac’ chef de Bref, le magazine français du court métrage (édité par l'Agence du même nom) et le co-auteur (avec Jacky Evrard) d’« Une encyclopédie du court métrage français ». Sinon, dans la vie, il est sympa, prend du café le matin et a une relation toute particulière au courrier des lecteurs !  Hôtel Kyriad (63 000 Clermont-Ferrand), un certain jour enneigé de janvier, une conversation ciblée sur le court y compris belge s'organise.

Jacques Kermabon directeur de l'agence du court métrage

Cinergie : Pour resituer les événements, l’Agence du court a été créée en 83 et Bref en 89. Est-ce qu’on sentait déjà, à la fin des années 70, une envie de mettre en évidence le court métrage ?

Jacques Kermabon : Ça ne s’est pas vraiment posé en ces termes-là. A l’époque, il n’y avait pas de courts métrages à la télévision. Le mot même « court métrage » avait disparu du vocabulaire en France. Les exploitants disaient « documentaire », parce qu’il y a eu toute une tradition de courts métrages en première partie de programme et essentiellement des documentaires. C’est resté dans les mœurs. Je me souviens que quand j’étais petit, quand il y avait un court, même de fiction, l’exploitant ou le projectionniste disait : « ah oui, il y a un documentaire ». Encore aujourd’hui, des gens qui ont la soixantaine associent souvent les deux. Ils viennent me voir et me disent « à ce festival, il y a beaucoup de documentaires intéressants » ?

Donc, il n’y avait pas vraiment d’appétit pour le court mais depuis la fin des années 50, un mouvement de réalisateurs et d’exploitants avait envie que quelque chose soit fait pour les courts métrages, qu’ils soient montrés et diffusés.

Avec les événements de 68, les choses changent : le Festival de Cannes est annulé, on crée la Société des Réalisateurs de Films qui a un département de court métrage... Dans les années 70, il y a des commissions dans lesquelles on discute sur ce qu’il faudrait faire, des projets germent … Mitterrand arrive au pouvoir en 81 et Jack Lang, Ministre de la culture, décide de donner beaucoup d’argent à la culture. Les gens du court métrage sont allés le voir, ils ont proposé des projets et Lang a dit "ok". Voilà, ça s’est fait comme ça : ce n’était pas un désir spontané mais plutôt un mouvement de réalisateurs avec un côté un peu militant. Après, l’Agence a été créée sur ce mouvement et [les événements se sont mis en place] : à partir du moment où on a commencé à diffuser des films, des recettes ont été générées, des producteurs ont pu s’installer, des festivals aussi. Après, les télévisions ont commencé à s’y intéresser plus sérieusement. [Et Bref est apparu].

C : Aux débuts de Bref, l’idée n’était pas de militer tout de suite pour le court métrage mais de se rapprocher du mot « cinéma », car comme vous le disiez, les gens l’assimilaient plutôt au documentaire.  Est-ce que très vite, une ligne éditoriale a été tracée pour distinguer court métrage et cinéma ?

J.K. : C’est une très vaste question ! Il faudrait d’abord définir "cinéma", "court métrage" et "ligne". Une chose qu’on nous a reprochée : la revue est éditée par l’Agence du court métrage qui est au service de tous les films et nous, on défend un certain nombre de films qui nous plaisent, qui bousculent nos habitudes, qui sont plus pertinents et qui s’approcheraient d’un cinéma plus artistique en somme. Concernant la ligne, on imagine que c’est quelque chose d’écrit, or c’est plutôt flou, ça évolue. Ce mot me dérange toujours, car ce n’est pas le terme qui convient, il serait préférable de dire « choix », « sélection »…  D’emblée, c’était ça notre ambition : ne pas donner le sentiment d’être au service du court métrage.

C : Philippe Germain, délégué général de l’Agence du court métrage parle du nécessaire lien entre trois cercles : les réalisateurs, les diffuseurs et les spectateurs. La presse peut, elle aussi, rejoindre cet ensemble. Est-ce qu’à Bref, vous sentez qu’il y a eu une évolution depuis 89, que le public s’est découvert un intérêt pour le court ?

J.K. : Les trois pôles que désigne Philippe sont nos lecteurs a priori. Mais c’est toujours très informel, très ponctuel [de sentir les choses]. A un moment, on a même été obligé d’écrire nous-même le courrier des lecteurs parce qu’on n’en avait pas (rires) ! Le [secteur] est trop petit pour qu’on puisse faire des sondages. De fait, je suis allé dans des festivals pour voir les courts métrages et les spectateurs. [Effectivement,] l’image du court métrage a changé.

C : Au niveau du contenu de la publication, il y a une nette volonté de mettre en évidence ce métrage-là en mentionnant par exemple les diffusions télés et les nombreux festivals qui l'accueillent.

J.K. : Oui, ça donne une visibilité du secteur. Les gens qui découvrent la revue (même les gens du cinéma) sont toujours surpris par l’abondance de la partie agenda : ils n’en reviennent pas du nombre de lieux où l’on peut voir des courts.

Ce qui énervait toujours François Ode [réalisateur et fondateur de la revue], c’est que quand on allait voir une revue de cinéma, on nous disait : « on ne peut parler des courts métrages parce que les gens ne peuvent pas les voir ». Alors que s'ils parlaient des films, ça donnerait envie aux gens de les voir et les salles se décideraient à les montrer. C’était un cercle vicieux. Quand on a commencé, on imaginait qu’on allait disparaître. Quand François a créé Bref, il a dit : « on va parler des films, on va contribuer à les montrer régulièrement avec des séances à Paris et on espère que ça donnera envie à d’autres personnes de les présenter et qu’enfin, d’autres revues de cinéma s’intéresseront à ce secteur. Alors, on n’aura plus lieu d’être ». L’envie, c’était vraiment de montrer que c’était un secteur qui vit, qu’il y avait des choses à découvrir. 

C : C’était un pied de nez en fait, ce titre « Bref » ?

J.K. : Ce n’est pas moi qui ai trouvé le titre mais François et je ne sais pas pourquoi, ça s’est imposé. Il aimait bien ce titre mais ce qu’on ne savait pas, c’est qu’une revue de ce nom avait déjà existé, c’était celle que Jean Vilar faisait dans les années 50. C’est Agnès Varda qui nous l’a dit.

C : C’est le moment de demander : c’est quoi, le « court métrage » ?

J.K. : On ne peut pas dire que ce soit un genre, parce que si on essaie de le définir, on n’y arrive pas. C’est un film court et efficace. C’est un espace beaucoup plus large en terme de création, de diversité d’ambition que le long métrage. (…) On me dit souvent que le court et le long, c’est un peu la nouvelle par rapport au roman. Pourquoi pas ? Mais ce n’est pas spécialement vrai en terme de densité; même un long métrage peut n’être qu’une nouvelle dans ce sens-là. Couverture du magazine bref numéro 76

C : La notion de « liberté » lui est souvent associée…

J.K. : On le dit souvent espace de liberté. Ce serait bien, sauf que ça ne l’est pas toujours, ou pas suffisamment. En fait, j’aime bien la contrainte, je trouve qu’il en faut un peu pour faire des courts.

C : On peut poursuivre avec l’idée de carte de visite ou d’antichambre du long métrage,… Est-ce que vous ne croyez pas pour autant qu’aujourd’hui, le court peut vivre en tant que tel puisqu’il y a des réalisateurs qui font des longs et qui reviennent au court quand d’autres lui restent fidèles ?

J.K. : Je suis d’accord avec vous. Le problème, c’est qu’il y a cet esprit ancré parfois dans la tête des réalisateurs : ils vont jusqu’à faire des films pour montrer ce dont ils sont capables, histoire de se montrer à l’industrie. Dans la presse, il y a aussi les questions sur les potentiels. Question fréquente : « alors, dans ce que vous avez vu, quels sont les grands réalisateurs de demain ? ». Ça m’exaspère un peu; il faut regarder ce qu'il se passe, ne pas anticiper.

C : On essaye peut-être de se dire que les réalisateurs sont à la recherche d’une maîtrise, que leurs idées bouillonnent et qu’ils expérimentent un format avant de se mettre à autre chose.

J.K. : Oui, c’est sans doute ça. Mais c’est vrai qu’on pourrait très bien imaginer qu’on prenne ça pour ce que c’est. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire de longs métrages, mais c’est le systématisme qui est un peu terrible.

C : Est-ce que le public se dit la même chose ?

J.K. : Je ne sais pas. Quand je vois les spectateurs de Clermont-Ferrand, ils ne viennent pas du tout dans cet esprit-là. Ils adorent les courts métrages, ils viennent d’année en année pour en voir des dizaines et assister à plusieurs séances dans la semaine. Ce qui les intéresse, c’est de voir des films, et je ne pense pas qu’ils se demandent si ces gens vont devenir de grands réalisateurs après. Le critère, ce n’est pas ça ,mais apprécier le film, l’exercice et la variété, pouvoir applaudir ou siffler.

C : C’est effectivement frappant : le public est critique, très réactif, connaisseur. Il a déjà une culture du court puisqu’il revient d’année en année.

J.K. : Tout à fait. On voit bien que c’est l’équivalent d’un grand public. Ce qu’on arrive à faire à Clermont, on pourrait le faire ailleurs, peut-être à une plus grande échelle. Je ne pense pas que les gens de Clermont aient des gènes particuliers qui les prédisposent au court métrage. Mais ce qu’on voit bien, c’est que si on montre des films à un grand public, il vient les voir, il les apprécie et puis, il revient.

C : C’est un travail d’initiation en fait.

J.K. : Oui, c’est sur le long terme. Je pense que si on faisait des programmes de courts métrages à la télévision à une heure de grande écoute, les gens suivraient.

C : Pour revenir à Bref et à son équipe, vous avez la particularité de ne pas avoir de comité de rédaction mais de faire appel à des critiques externes.

J.K. : Au début, il n’y avait pas de spécialistes du court métrage donc, on a demandé à des critiques d’autre revues de venir voir des films et d’écrire [à leur sujet]. On a eu beaucoup de gens de quotidiens, de revues de cinéma etc. C’est devenu assez lourd à gérer et ils ne pouvaient pas toujours se déplacer. Finalement, on a constitué une équipe qui bouge et comme on était [à l’époque] un trimestriel, je n’ai jamais ressenti l’utilité d’un comité de rédaction. Et puis, moi, je n’aime pas les réunions ! (rires). Donc, on se réunit avant chaque numéro et on voit les films ensemble. (…) Il n’y a pas de comité de rédaction, il y a des collaborateurs et puis c’est moi qui décide tout (rires) !

C : Voilà ! Et c’est vous qui envoyez des lettres au courrier des lecteurs !

J.K. : C’est ça !

C : Il est bien, ce Kermabon !

J.K. : Oui (rires)!

C : Même si Bref reste évidemment attentif à ce qui se fait en France, il y a des coups de cœurs pour les productions étrangères. En tout cas, vos collaborateurs ou vous-même avez suivi le travail de plein de belges comme Knauff, Akerman, Lanoo, Lafosse, Wald, etc. Est-ce que vous sentez qu’il y a une particularité dans le cinéma du voisin ?

J.K. : Oui, c’est un peu difficile à définir, mais il y a une tradition dans le court métrage en Belgique. Mais cette particularité est peut-être liée à un cinéma qui est plus de l’ordre du comportement, je trouve.
C : C’est-à-dire ?

Jacques Kermabon directeur de l'agence du court métrage

J.K. : On sent que c’est un milieu qui se prend moins au sérieux que le milieu du cinéma français. Il y a quelque chose de plus dégagé, de plus spontané, de plus humble, de plus franc. Enfin, je sais pas comment qualifier ça, mais c’est moins de l’ordre de la stratégie. On sent vraiment tout un cinéma en France qui relève de la stratégie, de la posture. Je ne dis pas l’imposture mais ce n’est pas loin (rires)! Il y a, sans doute, plein de raisons à [cette situation] mais je sens moins ça en Belgique parce que je pense que les conditions de production sont différentes, le milieu est plus petit, etc.

Par contre, il me semble qu’en Belgique, on est plus du côté de l’artisanat, on sent moins le poids de cette espèce de surmoi du cinéma d’auteur. (…) Et c’est vrai que pendant très longtemps, en Belgique, les courts métrages étaient des espaces beaucoup plus « hors normes, hors conventions » que ce qu’on faisait en France. Thierry Knauff, Olivier Smolders, Xavier Diskeuve font des choses étonnantes, très particulières. [Le cas de] Diskeuve est intéressant parce c’est quelqu’un qui n’a pas été aidé du tout par les commissions. (…)

Maintenant, c’est toujours difficile d’avoir des impressions générales mais le sentiment que j’ai en voyant les films belges plus récents, c’est qu’ils commencent à ressembler aux films français, ces films aidés par les commissions. On ne peut pas faire autrement que passer par les commissions, mais, en même temps, on a vu combien, en France, ça avait contribué à normaliser le cinéma. Et sur les dernières productions belges, j’avoue que j’ai senti un petit peu ça.… Mais bon, on verra !

C : Petit exercice : devant le programme des films belges repris par la rétrospective de Clermont, je vais vous demander de m’indiquer très vite les films qui vous ont plu et les réalisateurs que vous suivez.

J.K. : OK. Alice et moi : du comique comme ça, on n’en a pas en France. C’est à la fois un truc qui n’a rien coûté et qui est drôle. Je ne sais pas pourquoi on n’arrive pas à faire ça. Walking on the wild side d’Abel et Gordon : on avait beaucoup aimé ce film-là. (…) Nicolas Provost, je suis son travail aussi. Flatlife, sélectionné à Cannes, un petit bijou vraiment. Bouli Lanners : oui, il y a vraiment un ton très belge, un côté drôle et désespéré en même temps.

C : Et si on terminait par «  La petite collection » que vous lanciez en janvier ? Comment l’idée est-elle apparue ? Le premier DVD consacré aux courts belges (francophones) est sans doute lié à la rétrospective du festival… J.K. : Ça fait des années que je pensais à mettre un DVD dans la revue mais il fallait que tout le monde soit convaincu et que ce soit financièrement viable. Là, on a trouvé un moyen de le faire donc, on a décidé d’en mettre un dans chaque numéro. On a commencé par la Belgique : quand j’ai vu qu’il y avait cette rétrospective belge, j’ai sauté sur l’occasion. L’envie, c’est de contribuer à faire connaître les films c’est-à-dire qu’on va essayer d’articuler les DVD autour des articles critiques. Quand on parlera d’un certain nombre de titres, il y en aura quelques-uns qui seront sur le DVD, mais il y aura sans doute des choses en plus. Par exemple, il y aura, chaque fois, un ancien court métrage sauvegardé et restauré par les Archives du Film du Bois d'Arcy, le pendant de la Cinémathèque française. Et dans le prochain, il y aura en plus un film d’Agnès Varda parce qu’elle sort tous ses courts métrages en DVD.La petite collection Dvd du magazine bref

En fait, on s’est rendu compte qu’on a toujours voulu faire des articles critiques sur les films mais les lecteurs nous disaient : « on ne les lit pas toujours parce qu’on n’a pas vu les films ou alors, quelques semaines après, on va dans un festival et on ne fait pas toujours le lien [avec l’article]. » Donc, on s’est dit que le plus simple était d’ajouter un DVD à la revue. Comme ça, les lecteurs voient le film tout comme des [programmateurs de] salles de cinéma qui le découvrant (pas seulement l’article critique) auront peut-être envie de le montrer. Je pense que ça peut contribuer à la diffusion.

C : Donc, vous maintenez l’idée du lien.

J.K. : Oui, toujours.

 


- Le site de Bref : www.brefmagazine.com

- "La petite collection" est mise en vente par Chalet Pointu au prix de 15 euros : http://www.chaletfilms.com/

- "Une encyclopédie du court métrage français" (Jacky Evrard - Jacques Kermabon) : Festival Côté Court / Yellow Now - Côté cinéma.

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