Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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novembre 2007
14/11/2007
 

Jean-Jacques Rousseau

Rendez-vous par un après-midi de chien à La Posterie, centre culturel actif situé à Courcelles près de Charleroi, pour y rencontrer un de ses employés pas tout à fait comme les autres : Jean-Jacques Rousseau. Ce fou de cinéma compte en effet pas moins de 44 films à son actif en 43 ans, soit une moyenne d’un film par an, avec un record pour cette année ! Quand on sait les difficultés que connaissent nos pauvres réalisateurs belges, (après tout, les Dardenne n’en sont qu’à une quinzaine), on est en droit de se demander comment il s’y prend. Cinergie a mené l’enquête dans son territoire de prédilection, au cœur du Pays Noir.   

jean-jacques rousseauC. : Vous avez l’air bien occupé ? Vous courez dans tous les sens...
J-J. R. :
Oui ! Je reviens à l’instant du festival de Beauvais où j’ai présenté mon dernier film, Les maîtresses du docteur Loiseau. Nous avons eu un vrai succès là-bas ! Il faut dire qu’avec ce film, nous avons battu un record ! Nous l’avons tourné en 5 heures, monté en 1 semaine et montré à Beauvais le lendemain ! Arte nous a contactés pour venir faire un reportage sur le tournage. Seulement voilà, lorsque les gens d’Arte étaient prêts, le tournage était déjà fini ! Nous avons dû organiser une espèce de faux tournage d’une journée pour Arte et puis nous nous sommes dit que nous pouvions bien en faire un court métrage. Du coup, plein de gens ont bien voulu venir tourner. Quand vous dites  « vous allez faire un film qui va rester dans une boîte pendant 20 ans », ça n'intéresse pas grand monde, mais si vous dites que ça va passer sur Arte, alors là …
Je ne savais pas trop quel scénario choisir, parce que des scénarios, j’en ai des dizaines qui attendent comme « L’Homme qui pourrissait » ou « Le Grand Génocide », etc.

C. : C’est impressionnant, ce désir de cinéma !
J-J. R. :
Ben oui, j’ai fait 4 films cette année ! Le plus important a été Rock Mendès puisque c’est la première fois, en 40 ans, que j’ai obtenu un subside. J’avais déjà essayé d’en avoir un dans les années 70, et puis dans les années 80 aussi, mais ça n’avait jamais marché parce qu’on m’avait toujours considéré comme un cinéaste fou, qui ne respecte aucune règle ! Depuis Cinéastes à tout prix de Frédéric Sojcher, qui nous a fait monter les marches du festival de Cannes, nous avons plus de crédibilité. Et puis, après 40 ans de cinéma, toujours en train de creuser une tranchée dans la même direction, ils se sont peut-être dits « on peut quand même l’aider parce qu’on se demande bien où il va ? »

C. : Et vous justement, vous savez où "il" va ?
J-J. R. :
Vers le Nord. Je marche vers le Nord. J’ai toujours eu peur de perdre le nord. Là, pendant que je vous parle, je sais qu’il est derrière moi, je prends  toujours mes repères, mais le jour où je perdrai le nord, alors là, je serai vraiment devenu fou.

C. : Et par rapport au cinéma, la direction de la tranchée, ce serait quoi ?
J-J. R. :
Avant 1990, je ne savais pas ce que je faisais. Ça peut paraître bizarre, mais je tournais sans savoir. Ce n’est qu’après la sortie du film de Tim Burton sur Ed Wood qu’on a commencé à m’appeler le “Ed Wood belge”. Déjà à Média 10-10 à Namur, on m'avait appelé le "cinéaste de l'absurde", puis “le Facteur Cheval du cinéma”. Avec Frédéric Sojcher, je suis devenu le "Ed Wood européen". Certains disent que je me suis autoproclamé, oui, mais après avoir entendu ce qu’on disait de moi.
C’est sûr qu’il y a un mélange dans mes films, un côté baroque, un côté surréaliste... absurde, oui, bordélique ! Il y a un bruit qui court comme quoi « ce qui importe dans le cinéma de Rousseau, c’est de sauver sa peau. »
Dans mes films, j’essaie de casser mon image, de me détruire, c'est une véritable mise en abyme. Je suis l’anti-star, je ne suis rien, qu'un morceau de viande.

C. : La méthode Jean-Jacques Rousseau, comment la définiriez-vous ?
J-J. R. :
En général, je travaille sans scénario, mais j’ai une idée de base. Enfin, il y a un scénario, mais il est tenu secret. Les acteurs et les techniciens ont tous les renseignements 1/2 heure avant de tourner les scènes. Mon assistant me dit que je devrais donner les éléments une semaine avant mais je ne veux pas. Pour moi, ce qui est important, c'est le spontané. C’est pour ça que souvent mes acteurs improvisent. De même, mes personnages sont aussi pensés en fonction des acteurs qui vont les interpréter : s’il y a un voleur dans mon film, je vais engager un cleptomane, s’il y a un obsédé sexuel dans l’équipe, je lui donnerai un rôle qui ira dans ce sens. Quelquefois, les acteurs jouent des rôles sans vraiment savoir ce qu’ils sont et je crois que c’est mieux comme ça.
Pour Rock Mendès, j'ai fait une exception, il y avait un scénario. Demander une aide sans scénario, c’est pas possible. Donc j’ai écrit un scénario que j’ai découpé en plans, 400 plans pour Rock Mendès, 25 scènes. Mais c’est rare que je fasse un découpage technique, j'improvise plutôt !

C. : Comment décidez-vous du cadre si vous n’avez pas de découpage technique ?
J-J. R. :
Je décide sur place. Je fais jouer l’acteur en face de moi et j’imagine mon cadre en fonction de la façon dont il se déplace. C’est pas évident, parce que je ne sais pas forcément ce que les acteurs vont dire. Je ne peux pas dire « on la refait » parce que les acteurs ne vont pas dire la même chose. S’il y a un texte, c’est facile, mais quand il n’y en a pas… Je suis la plaie des monteurs parce qu’ils n’ont pas de scénario sur lequel se baser. Mais bon, le monteur propose un montage et nous sommes plusieurs à regarder si tout va bien, moi je regarde le sens de l’histoire, un autre va faire attention au son, Jean-Claude (Botte) va faire plus attention au jeu des acteurs. Les monteurs en général ne montent jamais très longtemps pour moi, parce qu’ils sont très vite énervés.
Pour Rock Mendès, là, ça a été facile. Nous sommes allés chez Cobra Films, chez Daniel De Valck, le producteur du film, et ça a duré dix jours.

C. : Et quand on a l’habitude de tout faire tout seul, et que tout à coup, on a des professionnels avec soi, est-ce que ça change quelque chose ?
J-J. R. :
Ben j’ai fait 35 films tout seul. Je faisais les prises de vues, j’étalonnais, je montais et je faisais même la post-synchronisation où je devais faire plusieurs voix. Je devais suivre les lèvres : quelquefois, comme je n'avais pas de scénario, je me disais « mais qu’est-ce qu’il dit ? ». Ça donnait un côté olé olé au film. Je pense que toutes ces erreurs sont devenues des qualités en fin de compte. Je travaillais en reversal, en pellicule réversible, avec un thermo colorimètre à la main et je faisais les corrections pendant la prise de vue parce que ce n’était pas possible après. C’était d’un compliqué ! Il fallait faire attention, déplacer l’acteur plusieurs fois pour être sûr du cadre et ne pas gaspiller de la pellicule. A cette époque, je projetais mon original, je sais pas si vous vous rendez compte !
Quand je filme moi-même, je ne vais pas dire que je me heurte à mes propres limites, mais je sais ce que je veux et tout peut arriver, même des choses qui ne sont pas forcément logiques. Quand j’ai travaillé avec des professionnels, beaucoup de choses ont changé. Nous avons eu du matériel, une bétacam, et surtout une équipe :  donc vraiment, le luxe !
Les professionnels, ils sont habitués aux écoles de cinéma, ils connaissent, ont des habitudes. Avec moi, ils faisaient des petits croquis : plan 1, plan 2, plan 3, et ça nous a permis de gagner du temps. Ils faisaient un story-board à la séquence. C’était quand même beaucoup plus facile que d’habitude. Et puis, il faut dire qu’on avait une équipe géniale, ils faisaient tous des heures sup’ pas payées.

C. : Même sans aide, vous faites des films. J’imagine que c’est difficile pour vous de trouver un producteur.
J-J. R. :
Oh oui, pour la production, c’est difficile. Un producteur qui investit dans un de mes films, il est sûr à 99% de ne pas récupérer son argent. Mais je ne suis pas le seul à ne pas avoir d’argent, la différence, c’est que même sans argent, je fais quand même mon film. Et là, je dois dire que l'équipe de La Posterie et surtout son directeur, Marc Leclef, me font confiance et me permettent de continuer. Ce qui se passe en général, c’est qu’on est tous producteurs des films : les acteurs, les techniciens... tout le monde participe.
En général, ça marche par cycle de trois. Les gens travaillent ou donnent de l’argent pour trois films et puis ils s’en vont. Ceux qui restent pour plus que trois, ils restent pour toujours.
Et puis, j’ai sûrement mauvaise réputation. Les producteurs se disent « Rousseau attention ! » Un producteur a toujours peur qu’on dépasse le budget. Et pourtant, avec moi, c’est l’inverse qui se produit. Vu que j’ai toujours été habitué à faire des films avec pas grand-chose… le budget que nous avons eu avec Rock Mendès, c’était Byzance ! Nous n'avons pas dépassé.
Heureusement qu'il y a des gens qui prennent des risques. Je pense aussi à Paul Geens qui s’occupe de la collection Belfilm. Lui, c’est un Flamand, il a pris mon film Wallonie 2084 qui raconte la guerre entre Wallons et Flamands. Geens a édité le film en DVD avec Irkutz 88 en bonus. J’avais écrit Wallonie 2084 en 1984 et le scénario a circulé pendant 20 ans, il est passé d’une main à l’autre, d'abord Jean Louvet, puis Patrick Moriau qui a fait des modifications, enfin, il a atterri chez Henry Ingberg. Il a voyagé comme ça de 1984 à 2002 ! Finalement, j’ai fini par faire le film à mes frais et Paul Geens a bien voulu l'acheter à prix coûtant. Il a les droits jusqu’en 2084... C’est dommage qu'on ne puisse pas le projeter, parce que je me dis aujourd’hui que ce film est presque un film prophétique. C’est comme pour le canard, quand j’ai imaginé la grippe du canard, ça faisait rigoler tout le monde, mais maintenant on ne rit plus avec ça…on ne rit plus !
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