Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/03/1997
 

Jean-Philippe Toussaint

Après avoir participé à l'adaptation cinématographique de son premier roman, La Salle de bain (réalisé par John Lvoff), après avoir lui-même transposé sur grand écran ses deux livres suivants, Monsieur et L'Appareil-photo (devenu La Sévillane), après avoir coréalisé un film sur Berlin, Berlin 10:46, Jean-Philippe Toussaint a écrit un scénario original qui a reçu une aide de la Communauté française et dont le tournage devrait avoir lieu l'été prochain. Entre-temps, il a signé un roman très drôle et spirituel, La Télévision, où il est aussi question de télévision.

Cinergie : Votre précédent roman, La Réticence, remonte à cinq ans. Pourquoi un tel délai? A cause du cinéma?
Jean-Philippe Toussaint :
J'ai tourné La Sévillane juste après ce livre que j'avais du mal à faire, qui m'avait terriblement fatigué, et j'étais saturé, je ne voulais plus écrire. Je me trouvais alors à Berlin où j'avais été invité pour un an par un organisme culturel. J'ai rencontré un jeune réalisateur allemand qui voulait adapter L'Appareil-photo, ce que je venais de faire. Il m'a proposé d'écrire quelque chose pour lui. J'ai accepté à condition qu'on le réalise ensemble. Cela a donné Berlin 10:46.

C. : Cette lassitude de l'écriture provenait-elle aussi de l'accueil mitigé de la critique pour votre livre?
J.-P.T. : Cela a renforcé mon sentiment. C'est vrai que c'était la première fois que j'avais une mauvaise critique. On reprochait à La Réticence son manque d'humour, comme si, dès lors, tout s'écroulait. Or il y a là, je cois, une véritable angoisse paranoïaque, un peu comme dans Lost Highway de David Lynch : on ne sait pas très bien ce qui se passe mais il plane en permanence un danger, tout est menaçant. Les gens s'estimaient trompés alors que cela a été pour moi une expérience radicale passionnante qui m'a libéré pour La Télévision, mon livre, je crois, le plus drôle.

C. : Pourquoi aviez-vous adapté vos livres?
J.-P.T. :
Cela avait pour moi quelque chose de rassurant. Faire un film, c'est difficile, j'avais peur de ne pas être à la hauteur, et je savais que si je massacrais mes livres, ce serait moi la victime. Je viens de terminer un scénario original et je considère véritablement cela comme un progrès. J'aurais presque envie de dire que ce sera mon premier film parce que c'est mon premier projet conçu d'emblée pour le cinéma. Et c'est aussi une forme de bilan personnel. Je vais avoir quarante ans cette année et, à l'instar du livre où l'on voit un écrivain à l'oeuvre, le thème du cinéma sera très présent dans ce film.

La télévision

C. : Vous ambitionnez d'être aussi considéré comme un cinéaste, comme l'est Robbe-Grillet par exemple?
J.-P.T. : C'est vrai, je serais heureux d'être reconnu comme un cinéaste à part entière, ce que je crois être quand je fais des films. On a dit que j'étais un écrivain qui faisait du cinéma parce que je suis d'abord reconnu comme romancier et que mes films n'ont pas rencontré un gros succès malgré de bonnes critiques. Mais s'ils marchaient bien, je serais découvert par des gens n'ayant pas lu mes livres ou ne me connaissant pas comme écrivain. En fait, mes deux films ont en général déçu ceux qui avaient lu les livres. Et inversement, ceux qui ont vu les films en premier ont ensuite été déçus par les livres.

C. : Pourquoi La Télévision aujourd'hui?
J.-P.T. :
D'une part parce que la première phrase du livre, "j'ai arrêté de regarder la télévision", correspond à ma situation. D'autre part parce que, pendant que j'écrivais La Réticence, situé dans un village et dans l'esprit du narrateur, je me disais que mon prochain livre devrait avoir une ampleur plus grande et traiterait du monde entier. Et, en effet, ce roman est deux fois plus épais que les précédents et le sujet est très vaste. Au thème de la télévision, s'en ajoutent d'autres, le portrait d'une ville, Berlin, la création artistique et même le pouvoir politique.

C. : Bien que montrant la puissance de la télévision même sur les gens les plus déterminés, comme votre narrateur, et même s'ils ne la regardent pas, vous ne remettez pas en cause son existence...
J.-P.T. :
Non, bien sûr, même si je dresse un vaste tableau de ses méfaits, je prône pas un retour au "temps béni" où elle n'existait pas, où l'on s'éclairait à la chandelle, etc. Le livre montre son côté totalement envahissant bien qu'il ne soit réellement question d'elle qu'une dizaine de fois sur 260 pages. La grande difficulté était d'intégrer ces réflexions dans le roman sans ralentir celui-ci.

C. : Comment avez-vous construit votre roman qui fourmille de digressions et de parenthèses?
J.-P.T. :
C'est un mélange entre une grande maîtrise et une véritable liberté. Je n'écrivais que lorsque j'étais porté par un élan, sans me sentir obligé de construire telle ou telle scène pour exprimer quelque chose. Quand cet élan venait, je partais en me laissant guider. Le livre, que j'ai mis trois ans à écrire, est plein de ma propre vie. Et même les scènes qui, apparemment, ne possèdent pas d'utilité dramatique - comme celle où le personnage lave les vitres que j'ai écrite après avoir fait de même chez moi - sont reliées au reste du livre - le laveur de vitres improvisé apercevant un téléviseur allumé dans l'immeuble d'en face.

C. : Quelle est l'importance de Berlin?
J.-P.T. :
Je voulais parler de cette ville sans la moindre référence historique, en évitant tous les clichés du type "capitale du Reich", etc. Vous ne trouverez pas, par exemple, une seule fois le mot "mur". Je voulais montrer des choses très concrètes, un parc, une piscine, des magasins. Berlin n'est qu'un des thèmes du livre mais c'est important, pour moi, de le situer là-bas car c'est une ville qui m'attire, dont j'avais envie de parler, de faire le portrait.

 

Tous les romans de Jean-Philippe Toussaint sont édités chez Minuit

commentaires propulsé par Disqus