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janvier 2007
12/01/2007
 

Jérémie et Yannick Renier au sujet de Nue Propriété

Voir l'entrevue filmée

22 décembre. Dernier jour de service de l’équipe avant le break de fin d’année. Par ailleurs, deux interviews sont prévues ce matin : celle des autres frérots belges « célebs » (les Renier) et celle de leur nouveau réalisateur favori et commun (Joachim Lafosse). Nue Propriété, le film qui les réunit aux beaux côtés d’Isabelle (Huppert), Kris (Cuppens), Patrik (Descamps) et Raphaëlle (Lubansu), sort en janvier. Le 24 précisément. Nos interlocuteurs ne nous ont pas attendus pour honorer la journée presse : leur suite de l’Hôtel Métropole a reconnu et salué les pas et les questions des confrères. Jérémie et Yannick nous attendent : il faut dire qu’il est vaguement 10 h 42 et qu’on a droit qu’à une demi-heure avec eux (consigne). Bonjour et gloups, on est votre rendez-vous de 10 h 45 !

Cinergie : Pourquoi avez-vous accepté de jouer tous les deux dans Nue Propriété ? Vous aviez lu le synopsis, vous connaissiez peut-être Joachim, ce qu’il avait fait et vous avez dit OK malgré les dangers potentiels qui pourraient exister ?
Yannick Renier
 : Joachim m’a d’abord contacté; il me connaissait. A Bruxelles, on s’était croisé et puis, il connaissait Jérémie par La Promesse. D’abord, on ne croyait pas vraiment au projet parce que voilà, quand on propose un projet, on attend d’être vraiment là avant le tournage parce que les choses se font et se défont. Moi, j’avais vu le court métrage de Joachim [Tribu]. Je voyais que c’était quelqu’un qui avait du talent, un grand potentiel donc, j’étais intéressé de travailler avec lui mais en même temps, on ne savait pas si c’était juste une bonne idée de nous faire tourner ensemble; est-ce que l’histoire allait être intéressante ? Et puis, au fur et à mesure, ça s’est fait, ça ne s’est pas fait, ça devait se faire avec nous, pas avec nous, avec l’un, avec l’autre… Et puis, petit à petit, quand le projet a avancé, on s’est dit : « tiens… ». Au plus, il devenait solide, au plus on a eu envie de le faire.

Extrait du film Nue Propriété avec Jérémie et Yannick Renier


Jérémie Renier
: Mais en même temps, au-delà de tout ça, c’était très excitant quand même pour nous. C’est vrai que depuis qu’on fait ce métier, on fantasmait là-dessus en se disant : « ah, peut-être qu’un jour, on tournera ensemble, on fera un film ensemble, ce serait drôle...». Et puis, plus le projet approchait, devenait concret et réel, au-delà du fait qu’on ait envie de travailler ensemble, il y avait en même temps une peur et une excitation parce qu’on ne savait pas comment on allait réagir face au travail, tous les deux. Donc, voilà, des peurs et en même temps, un côté très excitant de se dire : « merde, enfin, on va se retrouver à deux sur un même projet, à jouer en plus des frères jumeaux ! »
Y.R.
: Oui, c’est ça. Et puis, en six ans, Joachim a fait deux autres longs métrages entre le moment où il nous a parlé de ce projet et celui où on a tourné. On a eu l’occasion de faire des essais. On a vu que c’était quelqu’un qui avait vraiment quelque chose à raconter et que ce n’était pas juste un réalisateur qui avait eu une bonne idée de se dire : « ah, ben, tiens, je vais faire un film avec deux frères et ça va bien marcher. » Voilà, nous, ça nous a porté, ça nous a permis d’en avoir envie. On avait déjà l’envie de tourner à deux, on s’est rendu compte que c’était un projet qui avait l’air d’être vraiment intéressant. Et puis, [par rapport à] la peur qu’on avait de travailler ensemble, de savoir si on allait bien s’entendre et s'il n’y aurait pas tout d’un coup une comparaison qui serait difficile à vivre, on a pu dépasser ça et on a bien fait.


C : En fait, le thème des frères jumeaux, rivaux, déchirés, perdus et ennemis ne vous posait pas du tout problème?
J.R.
: On avait des envies par rapport au scénario. C’était très noir, encore plus que maintenant. Il n’y avait aucun moment où on les retrouvait en train de rigoler [par exemple]. On lui a dit : «écoute, Joachim, nous, ce qu’on aimerait quand même, c’est de rajouter [des éléments]». Donc, on a travaillé sur le scénario.

Extrait du film Nue Propriété avec Jérémie et Yannick Renier

 

Y.R. : Et lui, il l’a demandé aussi. Il est très ouvert à ça et il l’a voulu. Au départ, les deux jumeaux incarnaient chacun des personnages très différents. Dès le début du film, il y en avait vraiment un qui tenait plus le rôle du père, qui était assez puissant et l’autre, plus introverti, [plus proche de la mère]. Donc, il y avait vraiment un schéma assez antagoniste. Et puis, même si au fur et à mesure, chacun occupe un rôle bien précis, on a voulu qu’au début du film, il y ait un vrai mélange, que ce soit plutôt une énergie globale, ….
J. R.
: C’est un réalisateur avec tout ce qu’il comporte de fou et d’incontrôlable. Mais il y a [eu] des moments où on se frottait parce qu’il a besoin parfois de rapports comme ça, d’échanges, de confrontations. Il a besoin d’être nourri pour arriver à construire quelque chose. Mais sinon, quand il veut à nouveau tous les deux… Inch'Allah, on a un projet peut-être après, avec lui aussi. Et moi, je trouve avec le recul que c’est quelqu’un de très intéressant, qui [contraste] avec d’autres réalisateurs qui vont tout le temps te dire : « c’est super » et qui ne vont pas vraiment te pousser. Là, vraiment, il y a une recherche, une envie de travailler ensemble, d’écoute, de partage, de rebond. Parfois, ça fait des étincelles mais en même temps, c’est toujours constructif.
Y. R
: Je crois que pour toute l’équipe, [ça s’est ressenti]. Parce que sur le plateau, s'il y a des moments de tension, ils sont dus au fait qu’on fait un travail très exigeant donc, on ne peut pas faire tout le temps des compromis. Parfois ça crée une opposition et des conflits. Mais on sent Joachim toujours concentré sur son travail et comme on est tous là pour faire un film et on veut qu’il soit bon, moi, j’accepte ça à partir du moment où je sens que le réalisateur [n’a pas] un ego surdimensionné, mais qu’effectivement, il est concentré sur son film, son histoire qu’il veut raconter; parfois tellement concentré qu’il en oublie les formes et qu’il devient désagréable. Mais quand même, sur le tournage, je trouve que la plupart du temps, il y a eu beaucoup de dialogues : on avait l’occasion de beaucoup parler avec lui, de façon vraiment détendue. Il y a une telle concentration sur les scènes que je trouve que ça s’est vraiment bien passé.

C : Avec Isabelle Huppert, ça s’est bien passé aussi ? Vous, Jérémie, vous aviez en fait déjà travaillé avec elle à l’occasion de Saint-Cyr
J. R.
: C’était superbe d’avoir une comédienne de cette trempe. Forcément, face à nous, c’était super enrichissant et puis, super bien pour le film aussi.
Y. R
: C’est vrai que quand on a appris qu’Isabelle Huppert était intéressée par le film, on n’osait pas. C’est une grande professionnelle, sur le plateau, il y a une concentration énorme sur le travail, sur ce qu’elle fait : elle est là pour ça et voilà, moi, j’aime ça; c’est très agréable.

Extrait du film Nue Propriété avec Jérémie et Yannick Renier


C : Est-ce que le sujet du film est de savoir qui possède l’autre ? Il y a cet amour porté à la mère et en même temps, ce refus de la voir s’en aller et de constater qu’elle devient une femme. Et puis, il y a l’autre, cette maison à laquelle on s’accroche.
Y.R. : Sur le désir de posséder et le refus de ne pas posséder, c’est ça ?

C : Le refus de ne pas posséder et le refus de grandir aussi.
Y.R.
: Je crois qu’il y a de ça et que ça parle aussi de l’héritage des conflits.
Finalement, c’est plus difficile de se débarrasser des choses qui nous font souffrir que des choses qui nous font du bien; c’est un peu paradoxal parfois. Mais là, le conflit des parents n’a pas été résolu et il se répercute sur la génération suivante. Ces jumeaux n’ont jamais eu de limites et donc, ils pensent qu’ils peuvent posséder tout, effectivement. Ils ont 23-24 ans, ils ont l’âge de vivre seuls et de prendre des responsabilités mais ils n’en prennent aucune. On ne leur a jamais appris effectivement qu’on ne possède pas tout, qu’on fait un choix et qu’il y a des choses dont on doit se priver. Et là, effectivement, il s’agit de leur mère, de la maison, du terrain autour, du voisin, d’absolument tout.
Entre les deux frères, Joachim faisait en sorte que tout dans cette maison (les vêtements par exemple) soit à tout le monde. Et que donc, à partir du moment où ils ne possèdent rien à eux, ça crée un conflit et le fait qu’aucun des trois personnages n’a proprement son espace vital. Y compris la mère : elle vit dans la maison qui n’appartient plus au père mais qui est léguée aux fils. Donc, le fait que personne ne soit vraiment chez lui et n’a une petite sphère [personnelle] fait en sorte qu’ils veulent tout posséder, qu’il n’y a pas de limites.

C : Les rôles s’inversent en fait. À un moment donné, on a l’impression que ce sont les enfants qui vont prendre possession de cette mère, qu’ils deviennent quasiment les parents spirituels, symboliques. Leurs différences s’accentuent vu qu’ils n’ont pas de repères…

J.R. : C’est surtout qu’ils ont d’un coup une grande force entre les mains : par le biais du père, c’est eux qui détiennent la maison donc le patrimoine et l’argent. Sans doute, leur père est parti tôt donc, Thierry prend sa place. En plus à la base, il a un côté paternel et comme, on lui donne la possession des lieux, il prend place et a l’impression d’être un peu le dictateur de cette maison.
Y.R.
: Et jamais, la mère ne met de limites à ça. On sent qu’il y a un rapport très ambigu dès le début dans le fait qu’elle se plaint de cette situation mais elle qu’elle ne résiste pas vraiment.

C : Et le film est dédié « à nos limites »...
Y.R.
: Ben, voilà, justement, à ces limites qui sont ou non données.
C
: Et qu’il s’agit d’explorer aussi.
Y.R.
: Qu’il s’agit d’explorer à partir du moment où on les a vécues. Si on ne vit pas la limite à un certain âge, après, on la vit par la vie forcément à part peut-être certaines personnes qui n’ont jamais connu de limites. Mais après, c’est plus difficile. Je crois que si la contrainte et les limites ne sont pas vécues très tôt parce que c’est une réalité, si on essaye d’éviter ça aux enfants et de leur faire croire qu’il n’y a pas de limites dans la vie et que la liberté est totale, ça devient un problème pour vivre en communauté. Voilà. Même si tôt ou tard, on se rend bien compte qu’il y a des limites, ça peut être vécu de manière beaucoup plus douloureuse et conflictuelle si elles n’ont pas été acquises.

C : Par ailleurs, on sent que les rapports sont très complices à partir du moment où il y a deux personnages en co-présence. Mais dès qu’il y en a un troisième qui surgit, il y a conflit.
Y.R.
: Ce que nous avons cherché, c’est que les familles fonctionnent d’une certaine façon quand les gens sont juste entre eux. Et que dès qu’il y a un personnage extérieur, on n’ose pas vraiment fonctionner.
C
: Vous avez parlé d’une collaboration au niveau du scénario. Comment avez-vous travaillé avec Joachim ?
J. R.
: On a fait un mois d’écriture avec lui sur le scénario, sur la forme, sur des choses à rajouter. On a écrit beaucoup, on s’est posé beaucoup de questions. Après, on a fait des essais.

C : Vous avez créé vos personnages avec lui ?
J. R.
: On a essayé de comprendre les personnages, mettre un vrai niveau entre eux. Au départ, Thierry était le plus présent et tout le film tournait autour de lui. François était vraiment en dessous, trop écrasé. On a voulu mettre une justesse là-dedans, on a voulu rajouter des choses plus légères de notre vécu. Après, on a beaucoup répété sur le décor et on a travaillé aussi ensemble.
Y. R.
: Quand on a vu les premiers rushes à deux, moi, j’ai été très ému parce que tous les deux, on a vu qu’il y avait quelque chose qu’on n’avait pas maîtrisé mais qui était à l’écran. Il y avait une grande cohésion entre nous deux, il y avait vraiment un lien qu’on voyait et on s’est dit : « ah, c’est bien, il y a quelque chose qui prend ». C’était bon à voir mais après ça, on a continué à vraiment discuter avec Joachim de chacun des personnages, de l’évolution du scénario et des personnages. On essayait vraiment de préparer les choses et après, d’analyser pour essayer d’avancer. On avait envie et on l’a fait : avoir une démarche vraiment active dans la création du film.

Extrait du film Nue Propriété avec Jérémie et Yannick Renier
C : Une nouvelle relation s’est créée entre frères à travers ce film ?
Y. R.
: Humainement, c’était une très belle expérience. On était quand même là pour faire un film. Moi, j’aime beaucoup ce film donc, c’est vraiment un bonheur d’avoir vécu cette expérience-là et en plus, le travail est de qualité. Donc, ce n’est pas seulement dire : « ah, on est deux frères et on est content de se retrouver ». Voilà, là, ça aurait été un cadeau : la vie nous offre ça. Mais en plus, on était là pour faire un film et ce film, je le reconnais totalement. Enfin, je le reconnais…

C. : Et le travail avec Kris Cuppens ?
Y. R.
: Kris Cuppens. Je l’ai rencontré avant parce que voilà, il travaille dans tous les films de Joachim. On avait aussi tourné une séquence dans le Sud de la France pour Emergence [l’université d’été internationale du cinéma] et on a eu l’occasion de le rencontrer. C’est un être humain super attachant et puis, c’est un acteur incroyable.
J. R.
: Comme Isabelle : tout de suite, il y a une crédibilité.

C : Chacun vit profondément son personnage et on sent la tension du début à la fin. Et on a envie que ça éclate justement. Vous nous amenez à cette libération.
Y. R.
: Ça, c’est ce que Joachim cherche vraiment. Quand on voit ses films, je trouve qu’on sent vraiment ça. (… ) Moi, dès le début de son travail, je me suis toujours dit : « il sait diriger, il sait choisir ». Les comédiens qui sont à l’écran dans ses films, on ne peut pas dire qu’il ont fait un mauvais choix. Moi, je les trouve justes, biens et intéressants.

Propos recueillis par Dimitra Bouras et Katia Bayer, filmés par Ian Menoyot grâce au matériel du CBA.

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