Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
février 2007
13/02/2007
Mots-clés : rencontre
 

Jessica Woodworth : Khadak

Faire tomber le ciel et rétablir l'équilibre

Lorsqu'elle arrive à Cinergie, Jessica Woodworth, nous apporte une petite écharpe bleue qu'elle a soigneusement pliée et qu'elle nous offre, comme le font les Mongoles, en signe de bénédiction et de protection. Tout est là, et tout est dit, du regard qui préside au film. Dans ce geste, se dévoile la volonté de transmettre, de passer le regard. Khadak est l'histoire d"un garçon nomade au destin très particulier, qui devra devenir chamane, qui rejette son destin et qui, éventuellement, fait tomber le ciel et rétablit un peu d'équilibre dans cette société faible" résume Jessica Woodworth. Khadak est aussi un film "médium" (pour reprendre une expression de Peter Brosens, le co-réalisateur de Khadak), une fable atemporelle et onirique, où temporalité et espace sont déconstruits, pour que le regard se fasse passeur d'images, pour qu'une réalité, entre fragments et miroitements, en découvrant le réel, y révèle le sacré.

Cinergie : Khadak est votre premier long métrage de fiction. Qu'est-ce qui a engendré ce passage du documentaire à la fiction ?
Jessica Woodworth : En fait, ce grand pas s'est fait tout à fait naturellement. Nous avions ce concept de faire un documentaire long métrage sur l’aviation et le socialisme en Mongolie. Mais après avoir travaillé sur place, nous nous sommes sentis très frustrés, parce que nous nous sommes dit que nous n'arriverions jamais à coincer tout ce que nous avions découvert dans un format pour des chaînes publiques de télé, un 52 minutes. On ne le sentait plus. Nous avions aussi beaucoup plus de liberté dans la fiction pour capter cette tension qui existe en Mongolie.
C : La tension entre la culture et l'exploitation sauvage du pays ?
Portrait de Jessica Woordworth, réalisatrice de KhadakJ.W.: La Mongolie est un pays en transition, affaibli par les grosses sociétés minières, un gouvernement corrompu. Toute l'industrie a été crée par les Soviétiques, tout comme les institutions ou les infrastructures. De tout cela, il reste des traces partout aujourd'hui. C'était un pays totalement contrôlé par l'URSS, un pays satellite, même s'il n'en faisait pas partie. Aujourd'hui, c'est un pays qui se vend. Attention, nous ne sommes pas contre les mines et le développement. Il faut juste saisir à quel point et à quel prix nous pouvons exploiter la terre. Mais c'est la même question que celle du documentaire d'Al Gore, qui fait le tour du monde aujourd'hui. Tout cela se sent dans l'histoire, ce danger existe là-bas. Nous avons donc des connaissances du terrain, des amis très proches, sans qui nous n'aurions pas pu faire ce genre de travail, car les gens ne se seraient jamais risqués. Politiquement, le film est assez provocant. Si cela est subtil, pour un spectateur mongol, c'est très évident de capter toutes ces subtilités, et nous n'avons rien à cacher non plus. Et puis, les dernières images appellent clairement à une révolte, à un redressement quand tous les habitants se tiennent debout sur les immeubles et que les militaires les regardent d'en bas.
Extrait du film de Jessica Woordworth : KhadakExtrait du film de Jessica Woordworth : Khadak
C : Vous avez travaillé avec des gens du pays sur le scénario ?
J.W. : Trois amis, un journaliste, un écrivain et un producteur de cinéma ont lu toutes les versions, nous ont donné leurs commentaires et nous ont aidé à formuler l'essentiel des dialogues. Les Mongoles s'expriment avec très peu de mots, par des silences. Il fallait écrire de longs dialogues pour le financement mais nous savions que nous couperions tout. Au moment du tournage, nous avons beaucoup travaillé avec les comédiens pour trouver les dialogues les plus purs, ceux qui exprimeraient le mieux ce qui se passait dans la scène. En fait, les non-dits. Ce qui rendait fous certains de ceux qui ont financé le film et qui, à la fin, juste avant le mixage, nous disaient qu'il fallait rajouter une voix off pour un peu diriger le spectateur. Mais en tant que producteurs, nous avions le droit de ne pas suivre ces conseils qui nous semblaient complètement absurdes et qui cassaient l'esprit du film. Il s'agissait aussi de rendre un peu de respect au public. Il doit s'engager, travailler lui-même pour découvrir ce que veut dire cette histoire. Et d’après ce qu’on a vu, ça marche. Ou les gens le captent au milieu du film et s’engagent réellement, ou ils se sentent frustrés et ils perdent le fil. Mais ce n’est pas un film à consommer facilement, ce n'est pas du tout un film pop-corn et nous n'avons jamais cherché à faire ça. C'est un film qu'il faut voir plusieurs fois. Mais pour le voir plusieurs fois, il faut que la première vision soit forte et sacrée.

C: Le travail sur la temporalité et l'espace construit le film autour du vide.
J.W. : Ce vide était un aspect très important. Il fallait trouver les moyens de l'illustrer, le capter. Cela est très clair à certains moments du film. Quand par exemple Bagi croise ces deux missionnaires blancs occidentaux dont l'un tend une pomme. Dès qu'il y a une transition aussi violente dans un pays, qui débarque ? Les organisations humanitaires et les missionnaires. Ils sont les premiers et deviennent les plus puissants. Ce vide, la tragédie de ce peuple, se remplit tout de suite par d'autres forces venues de l'extérieur. A un autre moment, une vieille femme nomade se suicide et saute de son balcon. On ne le voit pas, on assiste juste à l'après. Le fait qu'une personne qui vivait sur la terre puisse arriver à ce point, ça montre aussi que ce vide bouffe la vie, l'espoir. Et le grand-père le dit juste après la mort de cette femme, dit qu'ils sont si désespérés qu'ils en arrivent à un point de non-retour. Il dit ainsi à son petit fils "Nos ancêtres rêvent de nous". Il y avait une construction assez harmonieuse dans les steppes : terre, animal, homme. Une famille. Et à la deuxième étape, cette mère travaille dans cette mine, elle accepte de s'adapter. Elle travaille dans cette machine monstrueuse, dont le bras fait 90 mètres, en plein milieu des steppes. Et le grand-père, lui, n'arrive plus à parler. Et le garçon doit gérer lui-même son destin. Tous se retrouvent isolés et seuls, sans pouvoir.

C: D'où ce titre qui est comme un appel à un retour aux origines, à la culture de ce peuple ?
J.W. : Pendant l’écriture, même à la post-production, le titre du film était La Couleur de l’eau, et un beau jour, pendant le mixage, le dernier jour en fait, on s’est rendu compte que ça n’allait plus, et que le film devait s’appeler Khadak ou"Radak" en mongol...  Ça avait beaucoup plus de sens pour nous. On ne dit pas dans le film ce que c’est un "radak", on le voit plusieurs fois, ça signifie quelque chose, mais ceux qui veulent découvrir ce que veut dire ce mot peuvent le faire en 30 secondes sur Internet. Nous trouvions aussi important que le titre ne soit pas traduisible. Qu'il reste toujours le même. Quand on a présenté le film à Venise, pour la première mondiale, nous avions réussi à faire venir 12 Mongoles, un chiffre que nous aimons bien (rires). Le garçon était là, celui qui joue le rôle principal de Bagi. Il n’avait jamais mis le pied en dehors de la Mongolie. C’était la première fois qu’il prenait l’avion, qu’il voyait la mer, qu’il voyait des femmes italiennes, c’était vraiment bouleversant, et puis la première fois qu’il voyait des prises de son propre visage. On ne leur a jamais montré des prises pendant le tournage, pour éviter qu’ils commencent à se juger. C’est trop difficile sur un écran digital, c’est tout à fait différent sur un écran normal et donc, il n’avait jamais rien vu et on l’a invité sur scène pour partager sa première impression du film, et il a dit : « Pour moi, ce film est un radak, mon peuple souffre, mon pays est malade et pour moi ce film doit fonctionner comme un radak pour sauver et protéger mon peuple ».
Et tous étaient très très touchés. Nous avons fait ce film aussi avec et pour les Mongoles, nous ne sommes pas allés filmer des beaux paysages. Ce n'était pas du tout notre esprit. Mais c'est dur de distribuer un film dans un pays où il n'y a qu'un cinéma ! Nous avons organisé deux projections et elles ont été annulées. Mais nous y arriverons.

C : Vous travaillez actuellement sur un nouveau film ?
Extrait du film de Jessica Woordworth : KhadakJ.W : Oui, Fragments of Grace, qui est de nouveau une fiction. Nous en sommes  au tout début du financement, à la première version du scénario. Il s'agit d'une co-production entre l'Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique, mais peut-être cette fois avec la France, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Nous aimerions tourner l'année prochaine. Nous allons enfin tourner en Belgique ! Nous avions envie de faire un film ici et il se passera entre le Pérou et la Belgique. Le film est assez différent de Khadak, mais certains thèmes y sont repris, dont celui de l'exploitation de la terre.Mais le film se passe dans la société quetchua, le rôle principal sera une femme, européenne ou américaine. Mais cela peut durer trois à cinq ans de notre vie, et nous ferons peut-être d'autres choses entre-temps. Pour le moment, nous repartons au Pérou.
C : Votre démarche reste documentariste.
J.W : Le monde réel offre trop de choses, il ne faut pas s'enfermer pendant un an pour écrire un scénario, il faut faire un travail de terrain, presque comme un documentaliste. Des scènes du prochain film sont directement transposées de la réalité. Tout comme dans Khadak. Le décor est là, les histoires existent.

Katia Bayer et Anne Feuillère
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