Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Octobre 2004
01/10/2004
Mots-clés : rencontre,
 

Joachim Lafosse : conditions de production de Folie privée

Entretien avec Joachim Lafosse

Entretien avec Joachim Lafosse dont Folie Privée, le premier long métrage est chroniqué ici

Cinergie : Est-ce pour des raisons économiques ou esthétiques que tu as tourné en numérique ?
Joachim Lafosse : Aujourd'hui, pour un jeune cinéaste qui veut faire un long métrage, les contraintes économiques influent sur le choix du support choisi pour tourner. Avec Folie privéec'est la précarité du secteur qui a joué. J'ai décidé que ce ne serait pas l'argent qui ferait de moi un cinéaste ou non.

Ma volonté était de montrer que ce qui fait le cinéma c'est le cadre, la direction d'acteurs et de faire abstraction, éventuellement, de ce qu'on appelle la photo, quoique, même avec des petits moyens et une Béta-digit, on peut y arriver. Paradoxalement, ces contraintes font que le film acquiert une identité. Il n'est pas possible de se disperser quand on a aussi peu de moyens. A partir du moment où le cinéma n'existe que par la contrainte, on devient inventif et exigeant sans quoi on n'arrive nulle part. Il n'empêche qu'il faut insister sur le fait que les cinéastes sont là pour faire des expériences et je ne veux pas être cantonné parmi les ceux qui font des films « low budget ». Je revendique un statut, un salaire et une sécurité, or Folie privée s'est fait avec une équipe qui n'a pas été payée. Dans l'absolu cela n'est pas acceptable. Mais comment faire autrement puisqu'on ne nous donne pas les moyens d'expérimenter, de grandir ? Personnellement, je suis d'accord de faire des films avec des faibles moyens techniques, mais je ne veux pas faire des films précaires, c'est-à-dire des fictions où les personnes ne sont pas payées. On a fait une estimation, avec mon producteur, du coût réel du film, qui tourne autour des 200.000 . C'est-à-dire dix fois moins que le budget d'un film qui passe au premier collège de la Communauté française. Avec un budget qui reçoit l'aval de la Commission on en fait dix comme celui qu'on a fait en payant l'équipe (techniciens, comédiens, auteurs.) C'est l'estimation d'un tournage de trois semaines en vidéo. Cela implique évidemment un rapport à l'écriture particulier.

C. : Cela demande plus d'improvisation, un rapport à l'écriture différent ?
J. L. : Personnellement j'assume ce langage et je crois qu'il doit exister. Le cinéma est riche de sa pluralité (argentique/numérique). Mais il faut faire un constat : si on sort des types de productions habituelles c'est de la débrouille absolue. Il faut adapter les structures à cette nouvelle donne. Dans un premier temps il faut faire la preuve que c'est possible. Folie Privée est une pierre de plus à l'édifice. Vincent Lannoo, Philippe Blasband tournent sans argent aussi. A un moment donné le fait de tourner des films à petits budgets, mais où les gens sont payés, doit devenir possible. Il faut faire une place pour ce type de productions !
Plutôt que d'essayer de trouver des millions pour faire nos films il faut peut-être réfléchir à une nouvelle façon d'en faire. Le cinéma belge subit une fêlure aujourd'hui. On peut se demander pourquoi, il y a un tel silence institutionnel sur cette façon de faire des films à petits budgets. Pourquoi ne leur donne-t-on pas une place pour exister ? La plupart des films, comme C'est arrivé près de chez vous ou ceux des frères Dardenne, ont été réalisés avec des budgets limités. Il y a un déni de cette réalité-là. Aujourd'hui un film n'est rentable que s'il est financé. Ce qui fait qu'on ne parle pas de ces films autofinancés, qu'on ne leur trouve pas de place institutionnelle. Sans doute parce que c'est une façon de faire des films qui met l'auteur en avant. Réaliser un film comme Folie Privée c'est le faire avec un producteur qui accepte de s'y retrouver de la même façon que l'auteur, de prendre les mêmes risques que lui. Aujourd'hui pour 95% des films financés par la Communauté française, les producteurs ne les mettent en chantier qu'à partir du moment où le financement est mis en place.
(Il est vrai de dire qu'un film existe à partir de sa consécration publique, mais s'il n'a un rapport au public qu'à partir du moment où il est financé cela signifie qu'il y a énormément de films qui ne verront jamais le jour et dont on ne saura jamais s `ils pouvaient avoir un rapport au public ou pas. Attention, je ne tiens pas à faire un discours poujadiste du genre « tout le monde est pourri », on ne peut plus faire que des films qu'à petits budgets. Non. Il faut que Frédéric Fonteyne puisse disposer d'un budget confortable pour adapter La Femme de Gilles. C'est ce qui fait la pluralité du cinéma. Et je la revendique. Mais pourquoi est-ce qu'institutionnellement il n'y a pas d'infrastructure qui laisse de la place à ce type de production au budget limité ? Pourquoi est-ce que dans ce type de productions-là, on n'est pas payé, on n'a pas de sécurité statutaire ? Personnellement, cela fait trois ans que je suis sorti de l'école, j'écris mon second long métrage et je n'arrive toujours pas à obtenir mon statut d'artiste. Simplement, parce que je le fais gratuitement !


C. : Les deux communautés ont permis à ton film d'être kinescopé ?
J.L. : Il est vrai d'ajouter que sans les Communautés française et flamande, il n'y aurait pas de kinescopage et que le film n'existerait pas. Heureusement qu'ils sont là. Mais peut-on omettre de signaler dans les Bilans de la Communauté française que certains films ont été réalisés dans une précarité totale. Ce que je refuse de continuer de faire. Je ne veux pas faire des films précaires mais des films à petits moyens techniques. Et pour cela il est indispensable de créer une structure capable de lire les dossiers de ce type de films. Cela implique une intelligence de lecture différente, une bonne connaissance du métier, et des qualifications techniques qui le permettent. Il est évident que si la Commission de sélection avait lu le dossier de Folie privée, il ne serait jamais passé.
Pluralité, diversité, mixité doivent être au niveau de la forme et du contenu la richesse d'un cinéma belge qui revendique l'appartenance de films flamands.
C. : Ne crois-tu pas que la situation actuelle nous mène à la réalisation de films consensuels ?
J. L. : La définition du cinéma c'est la prise de risques et il y a pour le moment une volonté de rentabilité et d'efficacité au sein de la Communauté française. Pour créer, on ne peut pas avoir un rapport à la rentabilité comme dans le privé. Ou alors on est dans l'industrie ce qui n'est pas le cas puisqu'on est dans la précarité. Mais ce qu'il faut préserver à tout prix c'est la possibilité de prendre ces risques. Parce que c'est précisément ce qui a fait le succès du cinéma belge. Il y a trois ans qu'un film belge ne m'a plus surpris. Sauf Le Fils et Any way the wind blows. Là, il y a clairement une prise de risques. Et ne pas oublier que l'on obtient une politique cohérente sur le long terme. A moins d'être un génie, peu de gens font, dés leur premier film un chef d'oeuvre.

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