Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/04/2008
 

Johan Van Der Keuken, coffret n°4 de l’édition intégrale de son œuvre cinématographique

Lire le texte à propos du Coffret n°3
 
Une poétique du réel
Jaquette du coffret DVD n°4 de Johan van der KeukenLa sortie du quatrième coffret DVD consacré à l’intégrale de l’œuvre du cinéaste hollandais Johan Van Der Keuken est un événement cinématographique à lui seul.

Documentariste de génie, Van Der Keuken a fait du cinéma une manière de nécessité où règne le plaisir des rencontres, des voyages et de ces complicités rares où la vie commune se découvre dans tout son foisonnement et où les limites qui la contraignent, se vivent comme autant d’invitations à contester l’ordre établi et à expérimenter la beauté du vivant.

Arpenteur de la diversité des mondes, Johan Van Der Keuken invente une poésie du regard et une déclinaison si particulière du « je » qu’elles placent le spectateur dans une relation de personne à personne avec le cinéaste. Sa présence à la caméra appelle la nôtre dans cette étrange conjugaison entre celui qui filme, celui qui est filmé et celui qui regarde le film. Communion périlleuse qui, ici, se cherche et s’invente sans cesse pour mieux nous donner à vivre ces communautés d’hommes et de femmes confrontées à leurs multiples identités et aux conflits qu’elles génèrent.

La sélection de ce quatrième coffret rend particulièrement bien compte des thématiques récurrentes de l’œuvre de Johan Van Der Keuken et des multiples formes cinématographiques qu’il a élaboré. Richesses des situations et des hommes rencontrés, mais aussi profusion des couleurs et variété des styles font de son langage très visuel une aventure de chaque film et le surgissement d’une parole qui ne s’arrêtera jamais de questionner et célébrer le réel.Cinéaste politique au beau sens du terme, celui qui parle des changements et questionne leurs évolutions, Van Der Keuken filme l’autre, les autres, comme une partie de lui, comme ce lien essentiel qui rompt nos solitudes et refusent nos isolements. Et se faisant, film après film, il élabore une expérience unique, poétique et généreuse, critique et innovante où la maîtrise d’un art de faire et la force d’un engagement ouvrent à ces moments fragiles et rebelles qui laissent entrevoir l’espace d’un geste commun ce que d’aucuns appellent le bonheur.

Que ce soit des films expérimentaux comme Le maître et le géant (1980 - 70’), documentaire fiction où mythe et réalité président à la confrontation de deux univers : celui du libéralisme made in Amsterdam et celui de collectivités du Sahara tunisien, et à leur éventuelle transformation mutuelle; La tempête d’images (1982 - 85’), radioscopie de la contre-culture à partir d’un de ses lieux emblématiques, le Melkweg d’Amsterdam, en un chaos de créations débridées pour un hymne à la liberté d’expression, ou encore Le temps (1984 - 45’), une création sonore du compositeur hollandais Louis Andriessen sert de fil rouge à un collage de longs travellings où s’ébauche une autre compréhension du temps), ou dans des films plus attendus comme La leçon de lecture (1973 -10’), les images d’Epinal de nos abécédaire se voient progressivement envahies par celles de la réalité sociale en un court-circuit subversif ou Les palestiniens (1975 - 45’), film de soutien à la cause palestinienne qui étonne par la radicalité de son point de vue, l’art de Johan Van Der Keuken échappe à toutes banalisations et annonce les chefs-d’œuvre que sont :

Les vacances du cinéaste - 1974- 39’. En vacances dans le sud de la France, JVDK filme sa famille et un couple de vieux paysans. L‘acte de filmer appelle d‘autres films, une autre mémoire, d‘autres temps et d‘autres lieux. Souvenirs communistes de son grand-père et de son goût pour la photographie, blues noir et blanc de son hommage au saxophoniste Ben Webster, poème de Lucebert échappé d’un de ses films. Progressivement, se dévoile l’univers personnel du cinéaste en un jeu de correspondances où sa démarche esthétique et son engagement s’incarnent dans des images à la présence presque charnelle. Véritable hymne à la vie nue, chant poétique solaire à la douceur inattendue, ce film conjugue la légèreté des improvisations champêtres à cette gravité de ceux qui savent la beauté de l‘instant.

À découvrir ou redécouvrir pour mieux comprendre pourquoi parfois le cinéma emprunte les chemins de la magie, cet art immémorial du lien.

La jungle plate - 1978 - 90’. Qu'en est-il du progrès industriel et de cette société du rendement et du profit, de ces conséquences, de ces aléas ? Question vaste et combien parcourue que Johan Van Der Keuken aborde par le petit bout de la lorgnette en filmant la Waddenzee, cette région de terres humides entre Hollande, Allemagne et Danemark. Il filme les lieux, sa faune, sa flore, ses habitants, cette étrange communion des êtres au rythme lent des marées et du temps. En un montage époustouflant, il nous fait pénétrer cet espace de terre et de mer où lentement, s’énonce la fin d’un ordre ancien et ce passage douloureusement incongru vers ce développement à tout prix qui ignore et la beauté des vents et la tendresse des êtres.

Porté par l’émotionnel free jazz de Willem Breuker, La jungle plate se vit comme un cri retenu où tremblent les formes de vies anciennes et grandit le spectre d’une terre malmenée. Splendidement racontée, cette présence d’une nature où hommes et habitats se confondent encore en une même pulsion est plus qu’une leçon d’écologie appliquée, c’est tout simplement de la vie qu’il s’agit... et c’est magnifique.

Vers le sud - 1981 - 143’. Carnet de voyage vagabond où résonne la question de l’enracinement, d’être d’un lieu, et de devoir le quitter, s’exiler ou l’exiler de soi, Vers le Sud est une longue dérive vers ces terres solaires et ces lieux de l’ailleurs porteurs de vies autres et qui ne nous sont pas si étrangères. Partant d’Amsterdam où il filme des squatteurs en lutte contre la politique urbaine de la ville, Johan Van Der Keuken pose d’emblée l’acte d’habiter comme une dimension fondamentale du pouvoir vivre ensemble. Entre les revendications des squatteurs, un ouvrier immigré dans le Paris difficile de La goutte d’or, un paysan de la Drôme ou une femme italienne d‘origine éthiopienne, le cinéaste met en place les premiers fils d’une trame qui, de petits récits en instants de vie, va refuser le jeu identitaire des nations autant que la normalisation d’un capitalisme en pleine affirmation pour nous faire ressentir chaque contrée comme moment d’une diversité dont nous faisons partie.

La force du cinéma de Johan Van Der Keuken est d’échapper à tout moralisme, à tout didactisme. Ce qu’il veut nous raconter, il nous le fait découvrir au travers d’instantanés de la vie des gens. Pierres précieuses qu’il collecte et rassemble, toujours proche, toujours là, à l’écoute, en empathie avec ceux qu’il filme. Et ces morceaux de lumière, ces fragments de présence s’enchâssent et se répondent pour former une façon de dire à la fois révolutionnaire et poétique.
Du cinéma à l’état pur qu’il est bon de voir et de revoir, expérience essentielle d’une conscience commune qui se nourrit de chacune de nos singularités.

Coffret d'ARTE Edition, diffusé par Twin Pics

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