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John Shank, interview du réalisateur de L'hiver dernier

Un premier long métrage est toujours une aventure délicate. Au désir de bien raconter une histoire, s'ajoute la nécessité de convaincre la production, la distribution, la presse et surtout le public qui vous découvre à peine. Pour la première partie qui lui incombe, John Shank a mis tous les atouts de son côté; lieu de tournage aux paysages grandioses, image sculptée par le scalpel aérien de Hicham Alouie, comédien au physique brut, Vincent Rottiers, musique « organique » signée DAAU et sujet universel, la transition du présent, entre passé et avenir. Le résultat est prometteur. On y aperçoit l'art de la narration, la capacité d'exprimer des sentiments aussi intimes et contradictoires que la solitude, la pugnacité et le désarroi. La crainte d'être confus ou le désir d'être épuré ont resserré la trame sur une question de rentabilité, devant laquelle les utopies humaines sont ébranlées. 

Pris au piège d'un héritage lourd à défendre Johann (Vincent Rottiers), se démène entre raison et passion. Jeune éleveur de bovins dans l'Aveyron, entouré d'anciens lassés par des méthodes de travail qui ne font plus leurs preuves, il défend, envers et contre tous, un idéal qu'il peine lui-même à réaliser. Résistant devant la fatalité, il préfèrera disparaître la tête haute que le dos courbé.
John Shank a pris le parti de réaliser un film et non de raconter une histoire. 
L'Hiver dernier est un vrai film de cinéma, à découvrir sur grand écran pour la beauté et la profondeur de son image. On attend ses œuvres à venir avec impatience. La maturité a aussi ses qualités.

John Shank :L'hiver dernier raconte l'histoire d'un monde naturel dans lequel vivent des hommes, dont Johann. Il a hérité d'une ferme, il travaille sa terre comme on le lui a appris, et comme il aime la travailler. Surviennent des changements, dus à un contexte plus global, qui remettent en question son existence. Il doit choisir entre s'adapter au monde ou rester loyal à ce qu'il aime, à ce qui lui a été transmis, quitte à s'isoler pour résister. Johann lutte contre le changement et contre lui-même, dépourvu face à un monde très vaste, à la fois sauvage et prosaïque.

C. : Le monde qu'il défend semble être un monde qu'il n'a pas connu, mais qu'il aurait voulu connaître.
J. S. : Oui, j'avais envie de travailler sur l'idée d'un monde qui est traversé par le temps. On sent dans le film que plusieurs générations ont travaillé dans cet espace, ou y vivent encore. Le monde qu'il a connu est un monde naturel dont il a besoin pour vivre car il est le support de son travail et de son existence. Ce monde-là existe toujours, ce n'est pas un rêve. La réalité contre laquelle il lutte, c'est une réalité qui remet en question des valeurs, des traditions ou des façons de travailler qu'on pourrait appeler anciennes. Je dis « qu'on pourrait appeler anciennes » parce qu'elles le sont si on décide qu'elles le sont. Johann ne place pas l'essentiel au même endroit que le monde qui l'entoure. Il rêve de la possibilité de vivre comme il a vu vivre son père et son grand-père, il y croit même. Il est prêt à s'isoler s'il le faut pour conserver ce lien. Il l'a reçu en héritage, il le porte en lui, même si c'est un poids. Le monde n'entend pas ce qu'il revendique, mais cela n'enlève rien à sa réalité, à sa vision du monde.

John shank réalisateur de L'hiver dernier

C. : C'est le personnage le plus jeune qui défend cette idée, les anciens, eux, ont déjà renoncé.
J. S. : C'était important pour moi de ne pas faire un film sur la mort du monde rural. Je n'y crois pas, je n'ai pas envie d'y croire en tout cas. Je ne voulais pas faire un film sur une ancienne génération qui est en train de partir. Johan est un jeune d'aujourd'hui qui sent qu'il vient de quelque part, qui sent qu'il est lié à un passé qui lui a légué un présent, avec amour, et que c'est à lui de s'en occuper. Mon idée était celle d'un jeune personnage fortement enraciné dans une terre et dans des traditions. J'avais envie de raconter quelque chose qui parle de racines, de cette notion d'héritage. Cette notion est fondamentale. Je ne viens pas de rien, je me sens très fort. Le monde d'aujourd'hui ne vient pas de rien non plus, on l'a construit. Ce n'est pas que j'ai une allégeance ou un amour incroyable pour l'endroit d'où je viens, mais pour trouver ma place dans le monde, j'ai besoin de ça. Ça me porte, et, en même temps, ça m'écrase parce que ça me situe à un endroit où je n'ai pas forcément envie d'être. Je ne vois pas comment on peut aller vers le futur sans connaître et regarder le passé. J'ai besoin de comprendre l'histoire, de comprendre comment on traverse le temps. J'ai besoin de sentir qu'en tant qu'individu, je fais partie d'un tout pour pouvoir affronter le monde. Il m'arrive parfois de me sentir sans lien, sans attache au monde, je ne sais plus quelle est ma place. Si je ne considère que ma personne, je ne sais pas ce que je dois faire demain, je n'en ai aucune idée. J'ai besoin de me situer par rapport au passé autant qu’au futur.

John Shank, réalisateur de L'hiver dernierC. : Le monde rural a-t-il un écho particulier en vous ou est-ce pour son paysage que vous avez eu envie de situer l'histoire dans l'Aveyron ?
J. S. : Ni l'un, ni l'autre. Je suis attaché au monde rural, évidement, j'en viens. Mais on en vient tous. Le monde rural peut raconter quelque chose par rapport au monde dans lequel on vit. Ce personnage n'est pas lié uniquement à cet endroit, ce jeune homme pourrait vivre en ville, la position du marginal est partout. J'ai choisi de filmer dans le monde rural parce que j'ai une sensibilité personnelle face à la puissance de la nature, l'immensité de l'espace et la place de l'homme, une place qui est beaucoup plus frontale qu'en ville. Le monde rural permet d'aller vers des sensations physiques et émotionnelles essentielles sans avoir les parasites de la ville. Sans oublier que la nature est d’une très grande beauté, mais elle peut être aussi violente qu’apaisante. On peut parler du film comme d’un adieu à des liens qui se défont, un adieu teinté d'une certaine tristesse. J'avais envie que ce geste d'adieu à des liens d'amour et d'appartenance soit beau. Il me semble qu'on ne trouve pas ce film beau parce qu'il l'est plastiquement, mais parce que l'homme y a sa place. Le monde est devenu la maison de cet homme-là. C'est ce que voulais faire, pouvoir dire : « Sur cette terre, il y a une place pour toi».

C. : Comment avez-vous travaillé avec Hicham Alaouié, à la caméra ?
J. S. : Hicham et moi, on travaille ensemble depuis très longtemps. On travaille à trois avec ma chef décoratrice qui fait aussi la direction artistique du film. On construit l'image du film à trois. Évidement, il y a un scénario, mais on le travaille avec des réalités basiques du cinéma qui sont l'image, le son et l'espace. Si on veut que le spectateur sente qu'il fait froid et que le personnage est tout seul, on décide de comment on va recréer ce monde. Au cadre, avec Hicham, on écrit la lumière avant de commencer à tourner, c'est un travail très artisanal. On décide d'un mouvement lumineux, d'un cadre. Une fois sur place, on s'adapte, on cherche et on échange. C'est un vrai travail de construction du film. L'émotion du film naît parce que le personnage est tout seul dans un espace très vaste, large, isolé au milieu de quelque part et puis, tout à coup, on est au milieu de son visage, très proche de ses yeux, de son regard. J'ai la chance d'avoir des collaborateurs qui veulent aller vers ce cinéma, certainement ténu et délicat. Mais quand on arrive un petit peu à ce qu'on cherche à faire, on peut donner au spectateur une expérience de cinéma : il n'est pas au milieu d'une histoire, mais dans un espace cinématographique. L'image du film est quelque chose qu'on fait à trois et que je serais incapable de faire sans eux, et inversement.

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