Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
12/05/2011
 

Karminsky Grad, de Jean Jacques Rousseau

Faut qu'on se lâche

 

Pourquoi le parallèle entre Jean-Jacques Rousseau, cinéaste souvretois et son homonyme douanier, Henri, est-il si rarement fait ? La comparaison est à la fois bateau et osée, j'en conviens. La vision de Jean-Jacques apparaît aussi noire et cynique que celle d'Henri est tendre, et naïve ? Mais à bien y réfléchir, face aux "professionnels", ces marginaux que sont le peintre naïf et le cinéaste de l'absurde ne jouent-ils pas un peu, le même rôle dans leurs formes d'art respectives ? Ne sont-ils pas tous deux des aiguillons, des miroirs ou, comme le disait Jean-Jacques, des arbres penchés dans une forêt d'arbres droits. N'ont-ils pas, avec la réalité, le même rapport brut, transposé sous une forme hautement symbolique ?

Ces questions reviennent à la vision de Karminsky Grad. Un Charleroi où la crise et la désaffection économique ont contraint les autorités à céder les fleurons du patrimoine industriel wallon à des consortiums étrangers. Des usines devenues un univers clos où ces mêmes "autorités" sont impuissantes (ou indifférentes) à empêcher une alliance de staliniens orthodoxes, d’anciens nazis et de néo-capitalistes chinois de faire de leur machine à produire un n'importe quoi social, environnemental et économique. Un monde où nulle trace ne subsiste de l'état tel que nous le connaissons encore, où l'on nourrit, par exemple, les ouvriers de boîtes de pâtée pour chiens. Où les révoltes ouvrières sont réprimées dans le sang avec pour seule consolation, des spectacles truqués où ne gagnent jamais que ceux qui défendent les valeurs patronales. Décalé sans doute l’univers de Jean-Jacques Rousseau, largement métaphorique. Un univers parallèle, une vue de l’esprit sans rapport avec le réel… Vous en êtes bien sûrs ?

Loin de ces digressions politico-philosophiques, Jean-Jacques Rousseau et ses comparses lâchent la bride à leur univers fantasmagorique, pour notre plus grand bonheur. À l’image de cette avant-première quelque peu chahutée et bien digne du BIFFF, où l’ensemble de la galaxie Rousseau s’étaient donné rendez-vous, où JJR lui-même, sur scène, armé d’une tronçonneuse menaçait de découper le présentateur en morceaux et de le remplacer par son présentateur attitré, lequel entamait un interminable discours avant de se faire jeter par l’impitoyable public du Festival. Et puis, la projection du film, certes conforme aux attentes des puristes : bourré d'erreurs, de faux raccords, de scènes ratées, mais aussi une plongée en direct dans les cauchemars éveillés d’un homme qui en a vu d’autres, et qui surtout transpire l'amour du cinéma.

Le film s’ouvre sur un paysage désolé au bout du monde. On est à la frontière russo-mongole. En 2002, Jean-Jacques Rousseau y situait l’action d’Irkutz 88, alias Le goulag de la terreur. Dans une yourte perdue au milieu de la steppe, un téléviseur crachotant diffuse le JT soviétique. On y apprend qu’à Charleroi (Belgique), la révolte gronde dans une usine dirigée par le "camarade" Vladimir Karminsky. Peu confiants dans la police belge, les maîtres de l’usine font intervenir les troupes russes de la peu sympathique colonelle Katouchka Vornof pour mâter la révolte. Abandonnant la TV, le plan suivant nous transporte directement dans l’usine, au cœur de l’action.

 
Igor le terribleCette entourloupette scénaristique qui nous balance d’Irkutz à Karminsky Gradtraduit à l’évidence l’intention du cinéaste de situer le second dans la continuité du premier, mais en le transposant dans un Charleroi de fin du monde. Dans les locaux de Rockerill, une ancienne usine sidérurgique reconvertie en centre culturel, Jean-Jacques Rousseau a recréé les paysages fantastiques de ses nuits d’insomnie : d’immenses entrepôts désaffectés, naguère siège d’une activité fiévreuse, et réduits aujourd’hui à l’état brut, privés de leur âme, mais réinvestis par une bande de loufs décidés à y jouer les cavaliers de l’apocalypse. Debout sur une estrade improvisée, un sosie de Gorbatchev (il n’y a vraiment eu qu’à rajouter la tache de vin sur le crâne), harangue la foule… en russe. C’est que Vladimir Kamenev, l’interprète de Karminsky, ne parle que cette langue. En visite chez sa fille à Pont-à-Celles, cet ingénieur moscovite a été embrigadé par le cinéaste masqué et a tourné, sur le mois de sa présence en Belgique, les quelques scènes qui forment l’ossature du film. Rousseau a évidemment développé son histoire après le départ de sa vedette. Karminsky "disparaît" donc assez vite, victime d’un putsch d’officiers nazis qui le tueront en l’obligeant à boire force litres de vodka, pour être remplacé par l’âme noire du cinéaste : Igor Yaboutich.

C’est Noël Godin, facétieux comparse, qui se prête à nouveau à ce personnage qu’il personnifia déjà dans Irkutz 88 (notamment). Il incarne avec saveur une sorte de Néron en blouse blanche, doucereux et terrible, dont le sur jeu outrancier n’a d’égal que la folie qu’il installe autour de lui. Car très vite, une fois la révolte des ouvriers mâtée dans le sang et la torture, les luttes de pouvoir entre bolcheviques et nazis pour le contrôle de la bombe vont faire rage. Et celle-ci prête, faudra-t-il ou non la lancer sur l’Amérique ? Même Yaboutich hésite devant l’ampleur des conséquences, mais trop tard. Une fois lancé, l’engin reviendra exploser sur Charleroi.

Le lancer de la bombe constitue en quelque sorte une charnière. Jusqu’ici monocorde, concentré des thèmes récurrents du cinéaste, le ton du film se module. Le moment avant l’explosion permet à Rousseau de glisser quelques scènes fatalistes, oscillant entre le grotesque le plus débridé (la scène des toilettes) et une certaine forme de pathos (la scène des toilettes), sans qu’il soit souvent possible de distinguer l’un de l’autre. Ensuite, c’est l’après apocalypse et ici aussi, Rousseau réussit à faire naître des sentiments contradictoires sans qu’il soit toujours possible de distinguer où s’arrête l’empathie et où commence le rire. Car cet hôpital de campagne où les blessés sont soignés de façon loufoque par le docteur Loiseau (avec amputations à la scie braquet, membres qui volent dans tous les sens dans le champ de la caméra…) et cette colonne de réfugiés anarchique et bordélique que tente de mener ce même Docteur Loiseau sont certes traités dans la caricature, mais évoquent également d’autres images que nous avons tous en tête. Ces scènes ne peuvent manquer de provoquer chez le spectateur un retour d’émotion.Karminsky Grad

Davantage écrit que les autres films du cinéaste, réalisé avec plus de moyens (si peu, mais quand même, quelques subventions et une aide de La Parti Productions ayant permis de finir le film. Voir à ce sujet l’interview de Jean-Jacques Rousseau, Noël Godin et Frédérique Rousseau dans ce numéro), Karminsky Grad ratisse également plus large. On l’a dit, de nombreux thèmes de la société d’aujourd’hui sont évoqués par la bande. Reste que le plus important n’est pas là. Il est dans cette folie collective qui pousse des hommes et des femmes (près de 250 dans ce film) à se lancer en compagnie de Jean-Jacques Rousseau dans cette aventure à l’atmosphère sans équivalent, et à donner vie dans les conditions les plus folles (de confort, de température, de sécurité,…) à cet objet filmique improbable et unique. Il est dans cet expressionnisme des gueules, souvent mises en valeur par des éclairages rasants, dans ces atmosphères à la limite de l’onirisme, soigneusement composées de bouts de ficelles avec une ingéniosité sans limites. Il est enfin dans le plaisir communicatif de tout ce petit monde de donner vie à « leur » film (pardon Jean-Jacques, si ces films sont les vôtres, ils sont aussi les leurs). Oubliez tout ce que vous avez ingurgité sur ce qu’est le cinéma et comment on le fait, et laissez-vous emporter, si vous en êtes capables, par cette atmosphère de folie collective. Karminsky Grad deviendra alors une expérience digne d’être vécue. 

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