Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
13/07/2006
 

Ken Loach - coffret

 

Jaquette du coffret Ken LoachA peine auréolé de sa première Palme d’Or, après de nombreux autres prix glanés à Cannes au cours des années, le réalisateur anglais le plus respecté outre-manche voit cinq de ses films regroupés en coffret par l’éditeur Cinéart. Et ce n’est qu’un début puisque l’objet est sous-titré volume 1 ! L’occasion de redécouvrir des films dont certains sont en passe de devenir des classiques et, surtout peut-être, son dernier opus, le tendre Ae Fond Kiss, bizarrement boudé lors de sa sortie en salles.

Ken Loach est souvent considéré comme un cinéaste engagé, et les films regroupés ici prouvent que cette réputation n’est pas usurpée. Néanmoins, dans « cinéaste engagé », il y a « cinéaste ». On ne bâtit pas une carrière longue de déjà quarante-trois longs métrages sans un franc talent de metteur en scène et de directeur d’acteur.

Fait singulier dans un paysage européen dominé par la politique des auteurs, Loach n’a écrit aucun des scénarios originaux de ses films.

Le cinéaste explique que la mise en scène et l’écriture sont deux talents différents, qu’il ne se sent efficace dans l’écriture que comme technicien, comme « structurateur », pas comme créateur. Ne manquant jamais d’humour ni de piquant, à l’image de ses films, il ne manque pas d’ajouter que beaucoup d’autres devraient prendre exemple sur sa démarche !

Autre singularité, son travail se partage entre cinéma et télévision et ce, jusqu’à très récemment, puisque The Navigators, son opus de 2001, n’a pas été distribué en salles dans son pays d’origine, selon un choix du réalisateur lui-même. « La télévision en Grande-Bretagne a encore un impact différent de celui qu’elle a dans le reste de l’Europe. Nous ne sommes pas une nation de cinéphile, ni une nation de cinéastes. Notre public habituel irait voir le film, mais les distributeurs ne font aucun travail de publicité. Nos films ont d’ailleurs beaucoup plus de succès dans le reste de l’Europe qu’en Angleterre. » Ainsi, tout prisonnier qu’il semble pouvoir être d’un microcosme élitiste, à travers son cinéma, Loach se préoccupe de toucher le public le plus large et le plus concerné possible.

Par ce constat, il rappelle aussi Woody Allen, sanctifié sur l’autel du cinéma d’auteur en Europe,  peine à se défaire de son image d’amuseur aux Etats-Unis. Sauf que dans le cas de l’Anglais, cette démarche est sous-tendue par un sentiment de devoir citoyen, qui se devine aisément dans les courtes, mais passionnantes interviews qui introduisent quatre des films du coffret. « Certains aujourd’hui disent que la classe ouvrière n’existe plus. Je leur demande s’ils savent qui fabrique leurs vêtements ? Qui répare leurs maisons ? Qui les transporte au boulot ? Qui travaille dans les boutiques ? Qui fait leur ménage ? Qui garde leurs enfants ? Bien sûr que la classe ouvrière existe encore ! Elle a changé parce que la nature du travail a changé. On travaille encore à la chaîne dans les call-center, même si ça se voit moins dans les usines. Et encore, cela vaut juste pour notre pays ! »

Issu d’un milieu argenté, diplômé de droit, Ken Loach a fait sienne la mission de donner la parole aux démunis, et particulièrement à ceux qui vont se lever, même à leur très petit niveau, contre la fatalité.

Malgré la réputation quasi-fleur bleue qui le précède, c’est bien de parias qu’il est question dans l’avant-dernier opus du britannique, le sous-estimé Ae Fond Kiss (Un tendre Baiser, titre emprunté à un poème de Robert Burns et chanté dans le film ). La trame peut être synthétisée comme celle d’un Roméo et Juliette moderne, à Glasgow, entre un jeune DJ pakistanais et une prof de musique catholique. Si ce n’est que, pour éperdus et déchirés par leurs familles que soient ces amoureux, ils présentent chacun leur part d’ombre. Casim refuse de sacrifier certaines traditions qu’il dénonce lui-même comme obsolètes, Roisin est rattrapée par la rigueur du clergé au moment où elle se pose en donneuse de leçon bien occidentale, Casim refuse d’accorder à sa petite sœur (élève de Roisin) la liberté qu’il acquiert au prix fort, Roisin fait passer sa carrière avant son amour…

La principale qualité du film, et c’est sans doute ce qui a déconcerté, c’est de distiller les situations tragiques, tant à l’échelon intime que politique, dans un véritable nuage tendre et coloré, Ae Fond Kiss portant bien son titre.
On reproche régulièrement à Loach une tendance à la démonstration. C’est sans doute une observation valable ici, mais il est remarquable de constater, dans ce contexte, qu’à aucun moment le couple du film ne manque de crédibilité ni d’intensité, même si, mises à plat, les raisons de leur amour sont bien minces. Cette réussite est à mettre au crédit d’une mise en scène précise, notamment dans les cadres, et bien sûr du scénariste, Paul Laverty, collaborateur régulier du réalisateur et qui vient de signer le scénario de la Palme, The Wind That Sakes The Barley.

Opus sans doute le mieux connu de Ken Loach, Land and Freedom (1995) fait logiquement partie de ce premier coffret (tout comme on imagine qu’il incombera à My Name is Joe de créer l’appel autour du second). Pour la peine, on est ici loin des préoccupations parfois typiquement anglaises des films de Loach en général, en ce compris Ae Fond Kiss. Se plaçant sans complexe à gauche (il regrette dans les bonus qu’il n’y aie plus que des partis de droite en Grande-Bretagne), le cinéaste militant dépeint ici la guerre d’Espagne, où plus exactement sa révolution. Alors même que cet épisode durant lequel Franco aurait pu être écarté fait la fierté historique de la gauche espagnole, Loach y montre les dissensions du groupe, au cours d’une scène capitale, de l’avis général la plus forte du film. Elle rend compte d’un meeting au sujet de la collectivisation des terres et, bien vite, de la nature de la révolution et de la meilleure façon de la mener à bien.

Pour permettre l’immersion du cinéaste britannique dans ce pays et ces événements étrangers, le scénariste, Jim Allen s’inspira, pour le personnage principal (un chômeur de Glasgow qui rejoint la lutte armée en Espagne), de son compatriote George Orwell. L’auteur de 1984 a en effet combattu au côté du POUM, la milice marxiste.

Egalement signé de la plume de Jim Allen, Raining Stones (1993) est d’un ton ouvertement plus humoristique, une récurrence finalement surprenante dans la filmographie de Loach. Cependant, on voit ce que l’histoire d’un père sans le sou qui tient plus que tout à pouvoir offrir à sa petite fille une robe de communion digne de ce nom peut avoir de tragique et peut brasser comme thèmes aussi importants que l’honneur et la dignité. Où la place-t-on, qu’en fait-on ? demande Loach. La mise en scène est ici plus proche du style documentaire, les images plus crues, mais le film intègre quelques ressorts du thriller.

Même mélange tragi-comique, mais avec un penchant encore plus prononcé vers ce qu’on peut carrément qualifier de burlesque dans Riff-Raff (1990). Ecrit par un ouvrier en bâtiment, Bill Jesse, cette série d’historiettes vraies est une respiration dans la carrière de Loach, à la fois parce que c’est sa plus franche comédie, et parce qu’elle signait, pour lui, la fin d’une période assez dure professionnellement. Le cinéaste militant n’était pas en odeur de sainteté sous le thatchérisme. La révélation du film n’est autre que Robert Carlyle, future star de The Full Monthy et méchant très méchant dans The World Is Not Enough (le James Bond de 1999).

Pas d’aspect comique par contre dans Ladybird Ladybird (1994), un film sur la douleur, porté par un personnage typiquement tragique. Ce qui fait sa force est ce qui fait sa faiblesse. En effet, victime de violences et n’ayant jamais reçu d’amour étant enfant, l’héroïne, Maggie, est à la fois une mère désireuse de donner le maximum d’amour à ses quatre rejetons, et une femme véhémente, colérique, à la vie dissolue. Pour les services sociaux, qui ont ici le mauvais rôle (preuve que le manichéisme de Loach est tout de même assez nuancé), elle ne peut être qu’une mauvaise mère.

Au final, le coffret offre donc un panorama assez complet de la carrière du septuagénaire récemment honoré par le jury de Wong Kar-Waï - pour un film qui s’annonce dans la veine de Land and Freedom. Malgré son packaging un peu austère, il offre une belle démonstration de la vitalité, sinon commerciale, à tout le moins créative, du cinéma européen. Le tout à un prix avantageux si vous vous donnez la peine de chercher les bonnes enseignes pour vous le procurer.

 

Coffret Ken Loach :  Land and freedom, Raining Stones, Riff-Raff, Ladybird Ladybird, Ae fond kiss, édité par cinéart, diffusion Twin Pics

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