Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/08/2001
Mots-clés : rencontre
 

Kita Bauchet

Ça fait un moment qu'on voulait cerner la personnalité de Kita Bauchet, qui nous avait enchantés avec Violette et Framboise. Violette (fabuleuse Raphaëlle Bruneau), sorte de personnage lunaire à la Antoine Doinel dont les mésaventures davantage que les aventures nous font découvrir le monde, d'une scène à l'autre, d'une ligne de fuite à l'autre, en un mot la comédie sociale avec la légèreté d'un Mozart composant le Trio des quilles (K.498). Le bon tempo, voilà comment nous caractériserions le cinéma de Kita Bauchet. Imaginez notre impatience lorsque nous avons vu débarquer une jolie rousse aux yeux vert clair chaussés de lunettes ovales, le regard attentif, moulée dans un tee-shirt violet échancré avec le dessin d'un chat, "Cat Burglar ", made in Québec. À chaque main une bague, l'une ovale en argent et l'autre noire en bois. Kita est une enfant de mai 68, elle est née en décembre de cette année-là.

Son père, militant CGT, était un métallo engagé dans les grèves. " Mon premier souvenir de cinéma, vers l'âge de quatre ans, est Jour de fête de Jacques Tati. Mon père était très enthousiaste à l'idée de nous faire découvrir ce film, alors qu'il est loin d'être un cinéphile averti. " Née à Paris, Kita passe son enfance en banlieue, à Marne-la-Vallée. " J'ai toujours eu envie de faire du cinéma, nous confie-t-elle. Ayant eu une éducation un peu sévère, la seule chose que j'avais le droit de faire était d'aller au cinéma dans une salle qui passait cinq films par week-end, à des prix proches de ceux pratiqués par la Cinémathèque française. J'avais le droit de voir tous les films. Donc, dès l'âge de douze-treize ans, je passais tous mes week-ends dans cette salle et j'animais le ciné-club du lycée Claude Debussy à l'instigation de ma prof d'histoire, qui était une amie de Sophie Tatischeff, la fille de Tati ". Quand on vous parlait de l'incidence des coïncidences ! D'autant qu'émigrant dans une école parisienne, elle se lie d'amitié avec Alice De Poncheville, qu'elle retrouvera - voyez comment le hasard joue aux dés -à l'Université et qui fera ses débuts de comédienne dans les films de Rivette, Téchiné et Grandperret. Elles y étudient de concert le chinois, en Langue et Civilisation orientale à Paris VII. Le dessin de ce dessein ? " A l'âge de quinze ans, j'ai eu la chance d'aller à Pékin, poursuit-elle en allumant une cigarette qu'elle extrait d'un paquet de Marlboro et cherchant dans un panoramique filé du plus bel effet un cendrier absent, dans le cadre d'un échange entre étudiants français et chinois. Rentrant de Chine, je me teins les cheveux en noir, les cheveux coupés au carré, la totale donc ! J'étais très bonne en chinois et c'est grâce à cela que j'ai décroché mon bac. En 1988, je suis repartie à Pékin pour voir si je ne pouvais pas poursuivre mes études en Chine et en 1989, au moment où j'allais déposer mon dossier, il y a eu Tien Anmen. Au début j'ai trouvé ça fantastique, puis lorsque la répression s'est abattue sur les étudiants, j'ai tout arrêté et me suis dit : hou la la, qu'est-ce que je vais faire ? Alice De Poncheville m'a fait comprendre que le cinéma était une réalité, qu'on pouvait en faire un métier (la grammaire des coïncidences continue ses déclinaisons. Du passé simple à l'avenir composé. La mère d'Alice de Poncherville, Marie Jadoul, réalise des documentaires). Alice commençait à faire des courts métrages, ce qui m'a permis d'être scripte sur son premier film. Sans compter qu'à l'université Je suivais les cours de Jean Douchet qui m'a fait découvrir les ressorts de la fiction ".

Voilà donc Violette, pardon, Kita à l'INSAS, avec la ferme volonté de faire du documentaire. " J'aimais beaucoup le cinéma du réel. J'aime beaucoup la Promesse des Dardenne, c'est un chef-d'oeuvre. J'aime beaucoup Robert Kramer et en fiction Maurice Pialat. " Celui-ci lui vaudra les foudres paternelles. Ayant entraîné la famille voir À nos amours, elle reçut une gifle oedipienne (comme dans le film). Pan. " C'est mon souvenir le plus frappant ; mais je me suis dit : putain, le cinéma a un impact réel. (Mais oui, il faut souffrir pour créer des Violette !) À l'INSAS, j'ai tout de suite trouvé le professeur avec qui j'allais dialoguer pendant mes quatre années d'études : Thierry Odeyn, grand cinéphile doublé d'un grand bibliophile. Je voulais faire du documentaire et c'est ça le paradoxe : je fais de la fiction. Joëlle, au-delà de l'eau, réalisé en 1994, a été mon premier film. L'histoire d'une femme de ménage de service dans une piscine qui attend que tout le monde soit parti pour s'offrir une baignade à la dérobée, pour montrer que même si tu peux être écrasé par un quotidien pesant tu as toujours un espace de liberté. C'est à toi de le prendre. " Deleuzienne, notre Kita, la ligne de fuite comme figure de style ! Pas seulement. Elle a toujours adoré Truffaut et les courts métrages de la Nouvelle Vague : Tous les garçons s'appellent Patrick, Histoire d'eau et Charlotte et son jules. Alors que les longs métrages l'impressionnaient tellement qu'ils lui paraissaient inaccessibles. Elle réfléchit, écrase son mégot dans notre cendrier en verre et poursuit : " Je suis une fan d'Antoine Doisnel et Violette lui ressemble un peu. En un mot je me suis retrouvée en fiction à l'INSAS et Violette et Framboise (Framboise ? Avanie et framboise de Boby Lapointe ? ou Framboise ?, Surnom qu'avait donné François Truffaut à Françoise Dorleac pendant le tournage de la Peau douce), je l'ai réalisé par esprit de contradiction. J'étais la banlieusarde engagée. J'étais toujours sur la brèche et certains me prenaient pour le porte-drapeau du cinéma social. N'ayant pas envie de coller à l'image qu'on me colle dessus je vais rappeler que Godard, avant de faire ses films politiques, avait fait des films comme Tous les garçons s'appellent Patrick ou que Chantal Akerman est aussi l'auteur de J'ai faim, j'ai froid que Thierry Odeyn m'a fait découvrir !. Il y a moyen de faire des films légers qui traitent de l'intériorité d'un personnage, voire de choses graves ". Et Raph ! Et Raph ! Et Raph ! (coeur des supporters de Violette Bruneau). Kita précise en rallumant une Malborho : " Violette et Framboise n'aurait jamais été réalisé sans la rencontre avec Raphaëlle et le travail avec Anne-Laure Guegan au montage. Il fallait une interprète qui ait beaucoup de fraîcheur tout en n'étant pas mièvre. Raph arrive à faire ça. Anne-Laure a su trouver le rythme approprié parce qu'il ne fallait pas que le film ressemble à une sitcom. J'ai voulu faire une histoire qui rassemble ce que j'entendais autour de moi ou que j'ai entendu. Et puis il y a eu le soutien de Thierry Odeyn qui croyait au projet. "

Suit, en 1997, le Temps d'un soufflé, (scénario d'Arnaud Demuynck), film musical et kaléidoscopique qui surfe de scènes en scènes sur le fil de l'inspiration d'un pianiste mythomane (voir index webzine) et, deux ans plus tard, Violette au travail avec cette part autobiographique qui sert d'embrayeur de fiction à Kita. Nous avons le souvenir de l'avoir croisée lorsqu'elle était ouvreuse de cinéma comme Violette : "Quand tu es ouvreuse, précise-t-elle avec un brin d'amertume, d'une voix basse, ostensiblement lasse, tu es payée au pourboire, tu pars avec trois cents francs en poche à minuit, c'est dur quand tu n'as que ça pour vivre. Mais je ne suis pas capable de l'écrire comme je l'ai vécu, les bras ballants, les pieds traînants. Je ne peux pas, Il faut que je transpose, il faut un plus. Que je trouve en co-écrivant mes scénarios avec José Rojo parce qu'on a une forme d'humour assez semblable. " Elle pose sa tasse de café noir (avec sucre et sans lait), et, après une pause musicale, nous confie avoir un projet de long-métrage de fiction dans la veine des Violette, détournant avec légèreté, humour et impertinence les situations pénibles du quotidien. Nous sommes impatients de découvrir ça !

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