Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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juillet - août 2006
13/07/2006
 

Komma de Martine Doyen

Après plusieurs courts métrages remarqués (dont le diptyque Noël au BalconPâques au Tison), Martine Doyen réalise son premier long métrage, Komma, sélectionné au Festival de Cannes dans la section parallèle de la Semaine de la Critique. Au casting, la gueule désenchantée et tendre d'Arno, son premier rôle principal au cinéma, qui donne le ton à ce premier long métrage, à la fois rêche et tendre.

Aux premières images du film, Peter de Wit s'extrait d'un sac plastique mortuaire, revenant d'une crise cardiaque, d'un coma éthylique, d'autre chose peut-être, mais de trop loin pour qu'il veuille lui-même vraiment savoir. Il s'extrait, puis lutte pour quitter les lieux, se bat avec un infirmier qui voudrait, raisonnablement, le retenir. Mais rien ne peut plus être raisonnable chez Peter. Il emprunte la première identité qui lui tombe sous la main, le passeport d'un suédois. Mort vivant, définitivement à côté, décalé, il traîne à la lisière de paysages urbains, un arrière plan flou, houleux, gris. Ou bien il se dissout dans les nuits d'une ville qui pourrait être Bruxelles et qui ressemble à New York. Ange maudit de la modernité, Peter devenu Lars, dérive dans un monde qu'il ne sait plus habiter, où il s'invente des identités, des histoires et des ailleurs :la Suède, le Pérou,la Bavière… Qu'importe. Un lieu où tout ne serait que "luxe, calme et volupté". Cette invitation au voyage, il ne l'a fait pas. Il la devine quand il croise une amie, une sœur agenouillée, perdue, par terre, cuvant à son tour son traumatisme, elle aussi sans mémoire. Alors, il la porte jusqu'au royaume enchanté de l'enfance,la Bavière, un vrai décor de cinéma, un paysage imaginaire.

Double récit de mort et de résurrection, Komma emprunte les chemins du conte, multiplie les symboles, dilate la fiction et le temps, les images et les couleurs pour raconter une histoire de solitude, d'amour et de rédemption, une tragédie de l'innocence. A la manière de ce principe à l'œuvre dans le récit intime de Peter, le film procède par fragments, ralentis temporels, ellipses et flottements. Rien ne se livre à la raison, rien ne s'explique. Tout procède de la fiction dont Peter est la source. Le traumatisme de Lucie, son passé se dévoilent dans quelques scènes, ébauchées, entourées de mystères et de personnages presque mythologiques (un homme aux gants de cuir, une mère ogre…). Pour Lucie, ce retour à l'innocence et au pardon passe par la grâce de la rédemption que lui offre Peter, la fiction amoureuse qu'il construit pour eux. Et ce sera à son tour de tenter de lui rendre  la vie, non pas en lui inventant une identité mais en l'appellant par son nom, le vrai, le sien, celui qui est réel. Répondra-t-il à cette adresse ?

Collée à ses acteurs, filmant nerveusement leurs chairs et leurs regards de noyés, effaçant toutes explications psychologiques pour les suivre au plus près de leurs désarrois, Martine Doyen regarde des corps se débattre avec ce qui les hante. Et si elle n'échappe pas toujours à un trop plein de symbolisme et à des longueurs, elle réussit le pari un peu fou de tenir son film d'une main de maître, dans une grande rigueur stylistique et d'aller jusqu'au bout du conte. Parfois, non sans raideur, mais toujours avec tendresse, elle maintient la fiction sur ce hiatus qu'offre le regard de Peter, béance entre le monde réel et le monde rêvé, d'où tout le film procède, ce gouffre au dessus du vide. Jusqu'à cette dernière image.


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