Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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décembre 2006
05/12/2006
Mots-clés : rencontre,
 

L'acteur Laurent Lucas

Laurent Lucas est un peu le chouchou du cinéma d'auteur français (Bertrand Bonello, Arnaud des Pallières, Pascal Bonitzer ou encore Dominik Moll). Depuis qu'il est descendu des planches de théâtre en 1994 pour aller se balader sur son premier plateau de cinéma, il n'a plus cessé de tourner. Sans pour autant être ce qu'on appelle une "vedette", il a aujourd'hui à son actif près d'une trentaine de longs métrages. En Belgique, on l'a vu récemment dans le premier long de Fabrice du Welz, Calvaire, devenu la poupée d'un Jacky Berroyer totalement allumé. Le revoilà, en soutane, sur le plateau de tournage du Prince de ce monde, le premier long métrage de Manu Gomez, dont il est le personnage principal. Entre concentration et décontraction, simple et affable, Laurent Lucas parle du film et de son travail de comédien avec un étonnant mélange de franchise et d'attention, de spontanéité et de discrétion.

Cinergie : Vous n'en avez pas marre d'être maltraité en Belgique ?

 Laurent Lucas : Ah (sourire) ! Mais je ne suis revenu en Belgique que sous certaines conditions… ! Là, c'est moi qui maltraite ! C'est la revanche (rires) ! Mais c'est vrai, Calvaire a été éprouvant. Fabrice m'avait prévenu : "Tu sais, ce sera un tournage dur". Je me suis dit, "Oh ! C'est du cinéma, ça va aller". Mais dès la première journée, je suis tombé malade. Il avait neigé, je ne pensais pas qu'il ferait si froid. On a tourné dehors, j'avais les jambes nues, j'étais habillé en jupe, je courais dans un petit ruisseau léger… (rires) et j'ai fini le tournage sous médicaments ! Le film de Manu est éprouvant, mais d'une autre manière. Ce n'est pas physique, le personnage vit une espèce de descente en enfer. 

C. : Comment avez-vous rencontré Manu Gomez ?
L. L. : Sur le film de Fabrice, justement. Il est passé m'apporter le scénario et me parler du projet. Mais je n'avais rien vu de lui. Il vient de me donner son DVD, 21 films et demi, que je regarderai en décembre, quand tout cela sera fini. Je n'aime pas trop voir les choses avant. Je me fie au scénario, à celui qui réalise. C'est comme les lectures que l'on te donne un peu avant pour préparer le tournage. Généralement, je les lis après. Quand je le faisais, je me suis rendu compte que je n'avais pas forcément le temps nécessaire pour digérer tout cela et qu'en plus, je faisais des projections un peu trop personnelles. Si je peux éviter de voir des choses que le réalisateur a déjà faites, tant mieux, parce qu'il s'agit de créer un nouvel univers. Et d'un film à l'autre, les réalisateurs ne font pas la même chose. J'ai peur de vouloir essayer de ressembler à quelque chose qu'ils auraient déjà fait. Or, il s'agit d'une nouvelle demande de leur part. 

C : Qu'est ce qui vous a séduit dans votre personnage ?
L. L. : C'est un prêtre ! Quand tu es comédien, il y a des rôles qui sont très attirants. Un prêtre, un avocat... Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais c'est intrigant. Tu sais que c'est le rôle d'un prêtre, tu ouvres le scénario et tu as envie de l'aimer. Et comme je l'ai aimé… Enfin, à la limite, avoir envie de jouer un prêtre ou d'aimer l'histoire pour cela, ce sont des mauvaises raisons (rires) ! Après, on fait les choses pour de bonnes raisons. 

C. : Et lesquelles justement ?
L. L. : La qualité du scénario, ce qui se passe. C'est donc un fait divers qui a eu lieu dans le Nord de la France en 1956 et qui avait un peu traumatisé les femmes à cette époque. Et ma mère s'en souvient très bien parce qu'elle était justement enceinte de mon frère – ou de ma sœur, je sais plus. Je l'ai entendu plusieurs fois parler de cet événement, je m'en souvenais bien. Alors, c'était marrant. Et puis il y un vrai parcours dans cette histoire, un parcours terrible. C'est une réelle descente aux enfers, il ne peut pas y avoir pire. Ce prêtre est un être humain plutôt normal, qui aime ce qu'il fait, qui arrive dans une petite paroisse et qui va être transformé. Il va expérimenter des choses de la vie qui vont le rendre fou parce qu'il est prêtre. Une culpabilité terrible grandit au fur et à mesure parce qu'il ne cesse pas son dialogue avec Dieu. Il sombre dans la folie parce que toutes ces années de travail sur lui-même, de prêtrise, de chemin vers Dieu, tout cela pète d'un seul coup ! Tout ce qu'il a construit se brise. Il n'est plus rien. C'est terrible ! Pour quelqu'un d'autre, tout être un peu censé, rencontrer cette femme [interprétée par Lio], serait merveilleux (rires) ! Mais pour lui, c'est l'enfer. 

C. : Votre personnage est plutôt victime de ce qui lui arrive ?
L. L. : Oui, il se fait complètement manipuler. Ce n'est vraiment pas un méchant comme j'ai pu en jouer dans Qui a tué Bambi ? par exemple. Lui, c'était le prototype de l'abuseur, on ne peut pas le racheter. On ne sait rien de lui, il représente juste une ordure. Ici, Donato, s'il finit par commettre des actes terribles, n'est vraiment pas un salaud. Il est condamnable, bien sûr. Il aurait évidemment le choix de ne pas coucher avec cette femme, de lui résister.
Mais c'est justement ce que lui dit le psychiatre dans la scène qu'on vient de tourner : "Un homme ne peut pas véritablement faire abstraction de ce qu'il est sensuellement". Il peut endormir tout ça et si personne ne vient le réveiller, il peut être tenté mais continuer son chemin. Là, ce n'est pas juste une femme qui passe, qui lui plaît et qui s'en va. C'est quelqu'un qui lui rentre dedans, qui, pour des raisons précises, veut récupérer son âme. Quelqu'un de plus fort qui le brise.

C. : Quand vous acceptez des scénarios aussi sulfureux, on s'imagine que vous vous demandez avec qui vous allez travailler ?
L. L. : Manu m'avait plu quand je l'avais rencontré. Il est plein d'énergie, tout est hyper positif chez lui, on a envie de le suivre. Tu sens qu'il a préparé son truc depuis tellement longtemps ! De toute façon, si je commence à me poser des questions sur un scénario, je finis par ne pas le faire. Il n'y a qu'avec vous, les journalistes, quand vous nous posez la question, qu'on se demande pourquoi on s'est engagé dans un film. Sur le moment, tu aimes ou tu n'aimes pas. Tu te dis que c'est beau, cohérent, que la personne qui te parle de son projet est solide, qu'elle est derrière. Le temps a passé aussi depuis Calvaire, et quelqu'un qui te rappelle, trois ans plus tard, pour te dire "ça y est, on va peut être avoir assez d'argent pour tourner", tu te dis qu'au tournage, il sera vraiment là. Ce n'est pas comme certains réalisateurs qui te proposent leurs projets et puis reviennent te dire, un an après, qu'ils n'ont pas eu les financements et qu'ils vont finalement tourner autre chose. On se dit alors que ce projet non plus ne se fera pas. Ce sont des choses qu'on sent tout de suite. Parfois, tu t'étonnes : "Tiens, ce type s'accroche, il me semblait fragile, c'est une surprise". En général, tout ça est bon signe. 

C. : C'est peut être aussi la manière dont le cinéma se fait en Belgique, une manière plus artisanale, sans beaucoup d'argent, et du même coup, avec beaucoup d'énergie.
L. L. : Je ne sais pas si mon expérience est représentative de tout le cinéma belge mais sur ces deux films, ça va droit au but dans le travail, sans orgueil mal placé, sans salamalecs. J'aime bien. Mais j'ai toujours aimé la Belgique. Bruxelles est un peu entre Paris et Montréal, l'intermédiaire entre la France où tout est vachement dans la tête et le Québec, où tout est dans le corps. 

C. : Vous faites beaucoup de premiers films.
L. L. : Mais c'est ça aussi ! Dans mes choix, plutôt qu'une histoire, c'est finalement l'enthousiasme qui m'emporte. Sur les premiers films, au bout de quelques jours, on sent à chaque fois que l'équipe est partie prenante, que les gens ne sont pas là juste pour travailler mais pour soutenir quelque chose. Et ça devient le film de tout le monde. La question pour moi n'est franchement pas d'ordre éthique, il s'agit juste d'être heureux ou malheureux pendant deux mois. D'autant plus aujourd'hui où je vis au Québec, je reviens en France pour faire deux ou trois films par an. J'ai envie de m'amuser quand je joue. Et ce n'est pas forcément sur les comédies que tu t'amuses le plus, cela n'a rien à voir. 

C. : Comment travaillez-vous vos personnages en amont ?
L. L. :Quand tu es un jeune comédien, tu lis tous les textes références, tu notes tes idées, plein de choses qui ne te serviront pas (rires). Aujourd'hui, je crois que si tu penses des choses mais les oublies une semaine après, c'est qu'elles ne valaient pas vraiment la peine. Alors, je prends mon scénario, je sors de chez moi, et j'essaie de passer le plus de temps possible avec le texte. J'essaie de créer un rapport avec lui en apprenant des passages par cœur, par exemple, parce que des idées viennent et servent pour d'autres scènes, et puis j'avance comme ça, au fur et à mesure.
Quelque chose de très technique et de très précis que je fais beaucoup, c'est m'inventer un partenaire imaginaire dans des lieux différents. Je rentre dans une église pour jouer une scène, peu importe où elle se passe, j'assois ce partenaire dans la rangée à côté de moi et je lui parle. Ce n'est pas du tout la même chose que si je l'installe dans l'église à 5 mètres. Cette même scène, je la joue ensuite en marchant dans une ruelle, comme si le partenaire était à mes côtés, ou alors je l'imagine à 30 mètres en face, en train d'avancer vers moi. C'est très technique et ça montre bien les impossibilités du texte. Cela fait surgir des pensées, des idées, des sensations qui se comprennent dans l'espace immédiatement, physiquement.

C. : Et vous changez le texte ? Vous avez l'habitude de vous l'approprier ?
L. L. : J'essaie de changer le moins possible parce que si tu changes le texte, c'est forcément pour qu'il te convienne davantage. Ne pas le changer te force à aller vers une langue qui n'est pas la tienne et qui aide à créer cette espèce de notion un peu bizarre et ambiguë qu'on appelle le personnage. Il y a des limites, évidemment, quand par exemple, le réalisateur dit "On change de lieu, il faut réadapter le texte, ça ne marche plus. Qu'en pensez-vous ?" Mais généralement, je pars de l'idée que le texte est là et que c'est lui qui va m'emmener vers ce personnage. Si je suis obligé de faire des choix, j'essaie toujours de les faire le plus tard possible. 

C. : Que voulez-vous dire par choix ?
L. L. : Ces choix qui te mènent, si tu les prends trop tôt, à jouer les scènes de manière trop basiques, à trop colorer une situation. Par exemple, quand tu as un sentiment fort à jouer, il faut partir de la résistance à ce sentiment. Il faut évidemment que l'émotion existe mais c'est en y résistant que tu la crées, qu'elle devient humaine. Si nous continuons à exister, c'est parce que nous n'y entrons pas totalement, ce qui nous mènerait à la folie. Pour humaniser le personnage, tu es obligé de travailler sur cette notion de résistance à l'émotion. Je n'aime pas les interprétations efficaces, qui peuvent être très amusantes, mais qui sont de l'ordre de la performance d'acteur, finalement hyper basiques. 

C. : Votre filmographie est composée de beaucoup de personnages toujours ambigus, parfois malsains et souvent très tangents.
L. L. : C'est que les personnages bien écrits sont souvent sur le point de se casser la gueule. Ils sont inconfortables. Je ne m'en rends pas forcément compte quand je lis un texte parce que je ne m'intéresse pas qu'à mon personnage. Mais je réalise, après coup, qu'eux aussi sont cohérents. C'est vrai que mes personnages risquent toujours quelque chose. 

C. : Et ils encourent souvent le risque de la folie, non ? Chez Bonello, Moll, ou d'autres.
L. L. : Oui… C'est juste. Lemming, c'est en effet l'histoire d'un type qui fait comme si tout allait bien mais qui est en fait au bord de l'implosion (rires). Mais tu vois, c'est vachement bien de jouer ça ! J'adore ce genre de personnages ! 

C. : À côté de cela, vous avez aussi des rôles de gendre idéal.
L. L. : J'en ai eu quelques-uns, oui ! Dans Haut les cœurs !, par exemple. Je jouais ce mari très attentionné mais qui tout à coup pète les plombs dans une scène violente. Ce personnage faisait exister celui de Karin Viard. Il était très intéressant parce que beaucoup de gens peuvent s'y identifier. Celui qui aide un malade, parce qu'il ne peut plus exister, qu'il ne peut plus se plaindre, que l'autre accapare tout, jusqu'où peut-il aller ? Cela me plaisait aussi. Mais dès mon premier film, J'ai horreur de l'amour, j'ai eu un superbe personnage ! Il avait beaucoup de monologues, ce qui, en général, effraie un peu les acteurs. Pour moi qui venais du théâtre, ce n'était pas grand chose. Ma seule crainte était de ne pas être assez naturel. Donc Laurence [Ferreira Barbosa] m'a fait faire plusieurs essais pour être sûre que je pouvais assumer tout le texte en oubliant le côté théâtral, où le mot est toujours mis en avant. Au cinéma, ce sont les émotions, la pensée intérieure, le point de vue du personnage qui priment. Et quand la prise commence, il faut que tu sois investi par ce que tu joues. Au théâtre, c'est aussi ce qui est parfois génial, tu dis le texte tout en pensant à tout autre chose. Tu sens ce pouvoir et c'est un immense plaisir. Au cinéma, dans la plupart des films où le texte n'est pas poétique, ce décalage ne se crée pas. Tu dois donc être au premier degré. C'est ce décalage qui me plaît au théâtre. Tu ne dupes pas le public, tout le monde sait que tu es en train de jouer, que le personnage est comme un masque que tu balades. 

C. : Est-ce que le théâtre vous manque ?
L. L. : Tu parles ! J'en suis même au point où je ne lis plus de pièces parce que ça me donne trop envie. J'ai quand même joué dix ans au théâtre sans jamais penser au cinéma. Je m'en foutais pas mal. Mais je sens que ça va arriver. J'ai joué récemment au Québec avec des comédiens qui viennent du théâtre comme Marc Béland, Anne-Marie Cadieux, Pascale Bussières, et qui m'ont eux-mêmes posé cette question. Alors, je sens que ça va venir ! Enfin, ceci dit, pour l'instant je suis très content de mon parcours. Je suis heureux.

 

Anne Feuillère et Marceau Verhaeghe
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