Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2002
Mots-clés : critique de cinéma
 

L'Ami fantastique de Gilles Brenta

Voulez-vous jouer avec moi?

 L'Ami fantastique, le dernier film de Gilles Brenta et Dominique Lohlé , raconte d'une manière drôle et d'une drôle de manière trois journées sauvages passées avec Noël Arnaud. Durant celles-ci, Gilles et Noël vont ensemble terminer un livre et la caméra de Dominique va les filmer et filmer tout ce qui se passe autour d'eux. Refusant les règles du portrait documentaire, Gilles et Dominique mettent en place un dispositif singulier où les situations et les êtres se répondent comme pour former un immense puzzle dont la résolution se trouvera dans l'interaction entre celui qui est filmé, Noël, et ceux qui le filment.
Loin de vouloir circonscrire la figure culturelle d'un artiste, loin de penser saisir l'autre et l'isoler dans un récit qui se suffirait à lui-même, l'Ami fantastique est d'abord un film de complicité, une création plurielle où chaque participant apporte non seulement son regard, sa perception de la réalité mais l'usage littéraire,
Noël Arnaud © Dominique Lohlé

cinématographique qu'il en fait. Le film se pense alors comme un immense jeu dont les règles s'inventent au fur et à mesure que les joueurs se rencontrent.
Et si, en cours de partie, la figure de Noël Arnaud surgit comme la manifestation d'un génie malin, d'un créateur retors dont le chaos est l'univers de prédilection, elle le fait comme partie intégrante de cette aventure qui le lie à Gilles et Dominique. Ce qu'il y a de passionnant dans l'Ami fantastique tient dans le fait que pour faire lever, comme des bulles de savon au soleil, la beauté subjective de leur rencontre, nos trois amis doivent d'abord, pour se l'approprier, faire un sort à l'espace objectif qui les porte. Et ils le font avec un plaisir extrême, transformant leur quotidien jusqu'à l'extraordinaire, et ce de façon d'autant plus jubilatoire que le film nous le restitue en nous le faisant partager. Les couloirs reliant la cuisine aux chambres vont petit à petit se déployer en une géométrie biscornue, donnant naissance à un immense labyrinthe où les objets vivent d'une vie sournoise et perturbante et où le connu se mue en un délire chaotique sans repères ni boussole. Avec une régularité suspecte, des portes vont s'ouvrir pour mieux se fermer, des lunettes disparaître et réapparaître, des ventilateurs se mettre en route inopinément puis se taire, un numéro 42 venir et revenir déranger le cours normal d'une comptabilité aléatoire et un son et lumière emphatique contaminer le dernier survivant de Santa-Fé.
Et pendant tout ce temps, Noël Arnaud va, tel un chef d'orchestre un rien possédé, diriger tous ces éléments vers la caméra de Gilles et Dominique, les soumettant à un véritable bombardement d'événements qui dès l'abord sans commune mesure finiront par trouver leur chemin dans le cours hasardeux du film. Jeu de piste nonsensique de trois Alice à l'intelligence redoutable, extraordinaire fabrique cinématographique doublée d'un laboratoire littéraire impromptu, le film de Brenta et de Lohlé foisonne de trouvailles d'écriture. Car après avoir fait éclater l'espace-temps de leur confrontation, ils vont le recomposer suivant une esthétique du désordre et une gratuité de l'instant à la hauteur de l'enjeu de cette confrontation. Filmé et monté suivant la logique ludique d'une rencontre sans foi ni loi, la réussite de l'Ami fantastique tient dans ce qu'il met en évidence qu'il n'est pas de rencontre sans risque et de risque sans transformation et création radicales.

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