Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
02/04/2008
 

L'Ange de la vengeance (MS. 45) d'Abel Ferrara

L'Ange de la vengeance (MS. 45)
  l'ange de la vengeanceEnfin disponible en version intégrale non-censurée sur le support numérique, le deuxième long métrage officiel d’Abel Ferrara après The Driller Killer (nous passerons sous silence une poignée de courts métrages aujourd’hui introuvables ainsi qu’un rapide passage par le porno underground) vient se rappeler à notre bon souvenir et dévoile, dans une copie superbe, une œuvre matricielle portant en elle les germes de la filmographie ultérieure de son réalisateur, abordant déjà certains thèmes prépondérants et la facture visuelle que Ferrara développera par la suite. Des thèmes et un style qui trouveront leur point culminant dans des œuvres aussi indispensables que Fear CityThe King Of New YorkBad Lieutenant ou encore le chef-d’œuvre oublié de Ferrara, The Funeral. Les années 80. La grande époque où le taciturne et charismatique Charles Bronson sortait son gros calibre à tout va pour exploser, dans l’allégresse et l’impunité la plus totale, les crânes des petites frappes (noires, portoricaines, jeunes… donc louches !) circulant dans les rues (forcément malfamées) des grandes mégalopoles. Le « vigilante movie » s’étalait dans toute sa splendeur et sa violence décomplexée sur les écrans américains et italiens.

C’est également l’époque où le « rape-and-revenge » vient de vivre une décennie qui lui a permis d’accéder au titre de sous-genre cinématographique à part entière, ayant engendré des fleurons de la déviance sur pellicule commis par des artisans du bis tels que Wes Craven (The Last House On the Left – 1972), le Suédois Bo Arne Vibenius (Crime à Froid – 1974) Fernando Di Leo (Avere Vent’Anni – 1978), Terry Bourke (Night Of Fear – 1972) ou même un Ingmar Bergman on le sait peu enclin à la rigolade mais qui signe avec La Source en 1960 le modèle du rape and revenge qui va engendrer toute cette flopée de rejetons difformes et honteux. Des films fleurant bon cette grande époque de censure inexistante dans lesquels des jeunes filles humiliées de la pire façon qui soit se relèvent et font payer cher le prix de leurs supplices à leurs bourreaux dans une série d’œuvres souvent très B, voire carrément Z.

Continuant après les aventures de son tueur à la perceuse sur sa lancée de l’exploitation movie à petit budget, Abel Ferrara va, en 1981, donner un coup de pied dans la fourmilière d’un genre enlisé dans le bis et relégué au bas des étagères des vidéo-clubs peu fréquentables, en signant tout en faisant honneur au genre, un véritable film d’auteur, plus intelligent et moins voyeuriste que la plupart de ses prédécesseurs sans pour autant abandonner la violence brute que le genre requiert. La spectaculaire et célèbre affiche du film, placardée partout à Paris à sa sortie en 1982, avait choqué les ménagères qui demandèrent qu’on la retire illico des yeux innocents de leur marmaille. Elle annonce vaillamment la couleur : sur fond noir, au premier plan, deux superbes jambes féminines en bas résilles, un flingue caché dans le dos et au premier plan, entre les jambes, un loubard armé d’une barre de fer qui ne sait pas encore la punition qui l’attend.

Ici la « justicière dans la ville » s’appelle Thana, une jeune couturière New-Yorkaise muette et introvertie. Un jour, au détour d’une sombre ruelle, Thana se fait violer par un maniaque caché sous un masque grotesque (rôle interprété par Ferrara lui-même sous son pseudonyme habituel de Jimmy Laine) dans une scène stylisée à l’extrême et presque muette. De retour dans son appartement, elle tombe nez à nez avec un cambrioleur qui, à son tour, l’agresse sexuellement. Mais cette fois, Thana prend le dessus et tue son agresseur d’un coup de fer à repasser dévastateur. Après avoir découpé le corps de son assaillant dans sa baignoire, la frêle jeune femme s’empare du Colt 45 du pervers et commence à déambuler la nuit dans les ruelles de New York, à l’affût de proies masculines. Souillée à jamais, le petit ange de Ferrara devient un véritable démon, ne faisant plus la différence entre le bien et le mal, prête à régler ses comptes à la gent masculine, sans la moindre distinction. Un rêve de féministe ? Pas vraiment, car ici, les futures victimes de Thana, de simples hommes innocents vont renverser la tendance.

La société a fait de l’héroïne un véritable monstre, une créature froide et mécanique, vomissant sa haine des hommes grâce à un symbole phallique par excellence, le revolver qui, paradoxalement, la libère de sa timidité et de son mutisme et fait enfin d’elle une femme forte qui découvre petit à petit son pouvoir de séduction. Voir une créature aussi innocente devenir une meurtrière sanguinaire mais séduidante s’apparente dans le cinéma de Ferrara à une transformation vampirique (un thème qu’il reprendra plus frontalement en 1995 dans The Addiction) : le meurtre devient pour Thana une véritable drogue. Et sa descente aux enfers est filmée comme un véritable film fantastique, magnifié par un décor naturel (New York) que seule une poignée de cinéastes ont réussi à filmer de manière aussi attirante, morbide et dangereuse à la fois. Parmi eux, on citera William Lustig (Maniac) et Frank Henenlotter (Basket Case). New York est donc ici un personnage à part entière, véritable labyrinthe crasseux dont l’héroïne devient prisonnière.

Si le film fonctionne à merveille, c’est par la manipulation volontaire qu’exerce sur nous Abel Ferrara : impossible, en effet, de ne pas tomber raide amoureux de la formidable Zoé Lund, fluette et sensuelle, avec ses grands yeux tristes et ses lèvres pulpeuses à la Béatrice Dalle, son corps de petite fille fragile qui en fait la proie idéale pour les maniaques de tous poils. Lorsque la jeune fille se transforme en monstre et par la même occasion, en femme, on ne peut qu’être troublé, piégé entre notre attirance et le dégoût envers les actes de plus en plus abjects qu’elle commet. À  cet égard, la scène finale du film est devenue célèbre : déguisée en nonne (l’imagerie religieuse détournée et pervertie étant une des spécialités de Ferrara), les lèvres maquillées d’un rouge éclatant, Thana, véritable mante religieuse se rend à une fête d’Halloween où, avant d’être finalement abattue dans un cri (seule fois où nous entendrons sa voix), elle tue son patron misogyne dans un ralenti amplifié par une musique baroque du plus bel effet. Filmée de manière volontairement grotesque avec un décor vulgaire qui amplifie le drame, cette scène baroque rappelle à la fois les excès iconoclastes de Buñuel ou encore les rituels païens du Wicker Man de Robin Hardy. Inoubliable !

On ne peut décemment évoquer ce film sans parler de son héroïne tragique, Zoé Lund, future scénariste de Bad Lieutenant, actrice, compositrice, pianiste, romancière, activiste politique et junkie malheureusement décédée en avril 1999 à seulement 37 ans, terrassée par une overdose d’héroïne. Avec une filmographie malingre (seulement 8 titres à son actif), Zoé Lund, connue également sous son nom de jeune fille, Zoé Tamerlis ou encore son nom de plume, Zoé Tamerlaine, est entrée dans la légende des figures inoubliables du cinéma fantastique. Elle était à Abel Ferrara ce que Nancy Allen était à Brian De Palma, ce que Laura Gemser était à Joe D’Amato ou encore ce qu’Adrienne Barbeau était à John Carpenter : une égérie magnifiée par une caméra amoureuse d’un visage à la beauté unique, d’une fragilité troublante et d’un talent à fleur de peau.

Au niveau bonus, si Abel Ferrara brille par son absence, on se consolera avec deux courtes featurettes, l’une présentée par Jean-Baptiste Thoret nous retrace l’historique du film d’autodéfense et l’autre par le toujours passionné et passionnant Christophe Lemaire (cofondateur du défunt Starfix ! – le magazine grâce auquel le rédacteur de ces lignes a appris à lire) évoque, avec humour, la réception du film en France, mais aussi ses aventures parisiennes avec son pote Ferrara. Des aventures très sex, drugs and rock’n roll fidèles à la légende du réalisateur, celui dont le nez libère toujours un petit peu de poudre blanche quand on lui tape dans le dos, mais dont le talent nous a valu quelques-unes des expériences cinématographiques les plus illuminées de ces 20 dernières années.

Vendu à un prix modique avec pour jaquette la superbe affiche originale (ce qui est de plus en plus rare), le DVD de Ms. 45 est l’achat indispensable du mois !

L'Ange de la vengeance (MS. 45) d' Abel Ferrara - 1981

Avec Zoe Lund, Albert Sinkys et Darlene Stuto

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