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L 'atelier Wallonie Image Production : WIP Rencontre avec son directeur, Pierre Duculot

Le WIP est un atelier d'accueil, c'est un peu une boîte multi-service qui s'adapte en fonction des évolutions de la production documentaire et qui est là pour aider la production indépendante au sens très large du terme. Il y a à la fois des aides au développement, à la production, à la finition que ce soit en matériel ou en cash. Il y a également un accompagnement des films, dès le moment où ils arrivent chez nous et jusqu'à la fin, via les festivals, la distribution classique et alternative. C'est un peu un couteau suisse de l'aide aux documentaires qui existe depuis bientôt une quarantaine d'années.

C. : Quelle est la philosophie du WIP aujourd'hui ?
P.D. : Le WIP aujourd'hui aide des documentaristes qui ont envie de faire des films dans un contexte qui est, et a toujours été, difficile. Ont-ils besoin d'argent, de matériel, d'un regard sur le travail ? D'une aide au développement, à la diffusion ? On essaie de répondre à tous ces problèmes-là. On fonctionne avec un conseil d'administration qui se regroupe trois fois par an et qui étudie des dossiers d'aide au repérage, à la production et à la finition. On en reçoit énormément. Je fais un premier tri en tant que secrétaire général, puis je présente une dizaine de dossiers au comité d'administration.
Outre cette sélection, on peut également faire de petites aides ponctuelles en matériel. Quelqu'un peut venir avec quatre heures de rush et travailler une semaine sur notre banc de montage pour voir si sa matière est organisable. Ou encore, si quelqu'un a un sujet qui nécessite de filmer très rapidement, on peut lui prêter une caméra. C'est vraiment une structure souple, qui s’adapte aux évolutions du  temps et aide les projets qui auraient du mal à exister sans ça. Cela concerne principalement des premiers films ou des films très peu soutenus. Ça peut également être des cinéastes qui ont un projet très long à mettre sur pied, des gens qui changent d'axe de carrière. Quand Thierry Michel, par exemple, qui a très bien financé ses films sur le Congo, arrive en me disant " j'ai envie de retourner pendant un an dans une école communale de Liège pour voir ce que c'est devenu ", c'est un projet dit "léger" sur lequel il est logique qu'on s'intègre. Par ailleurs, on essaie d'être fidèles à quelques auteurs qu'on suit depuis dix ou quinze ans parfois pour leur permettre d'atteindre le stade où ils n'ont plus besoin de nous.

C. : Quel est ton rôle au sein de l'atelier ?
P.D. :
La structure est une ASBL, donc théoriquement gérée de manière bénévole et sans jeton de présence, par des professionnels composés en comité d'administration. Il y a une équipe permanente, parce que tout cela nécessite un suivi, qui a un secrétaire général qui coordonne l'ensemble du travail et qui surtout prémâche le travail du comité d'administration sur le choix des dossiers.
Concrètement, mon travail est de recevoir les gens qui ont un projet quel que soit le stade, d'en discuter avec eux, de leur donner un premier avis et de soumettre ça au conseil d'administration. Une fois les projets acceptés, d’en faire le suivi, de voir les différentes phases de montage avec eux. Nous sommes une structure d'accompagnement à volonté bienveillante, je ne suis pas un coproducteur qui a les pouvoirs de dire : "Votre projet, désolé, mais ce n’est pas comme ça que je le veux, vous refaites le montage de A à Z ! " Mon rôle est de guider dans la meilleure direction possible.
Pierre DuculotJe fais aussi tourner une équipe de personnes qui se compose d'un vendeur et d’une personne qui, à mi-temps, ne s'occupe que des festivals de cinéma. Il faut savoir que l'année dernière, les films du WIP ont été inscrits dans plus de sept cent festivals, pour plus de cent vingt sélections et une trentaine de prix, donc tout ce boulot de suivi, d'expédition des copies, avec le bon sous-titrage, les documents pour les catalogues et autres, ça peut paraître délirant, mais il y a une personne qui ne fait que ça ici.
On a aussi une personne qui s'occupe de tout ce qui est réseaux sociaux et autres, site internet, page facebook, vente par correspondance, placer les films sur des sites, mais aussi la prospection associative via Internet. On a, par exemple, un film sur les blés anciens qui parle du retour à une alimentation plus saine. Cette personne, encadrée par des stagiaires, va prospecter toutes les associations susceptibles de s'intéresser à ce genre de films, soit pour faire des projections avec débat et réalisateur, soit pour vendre des DVD, soit pour trouver des boutiques où ces DVD peuvent être vendus, mis en dépôt dans des bibliothèques ou centres de documentation. Il est extrêmement difficile de quantifier ce que ça représente comme spectateurs pour le documentaire, mais c'est clair qu'il y a des films qui vont être vus des milliers de fois dès lors qu'ils entrent dans tel ou tel circuit. Pour moi, ce travail est essentiel, c'est aussi ce qui fait vivre les films. On est parfois très surpris d'avoir une demande d'un gars qui dit : " J'ai vu ça avec un de mes profs il y a quinze ans, je suis aujourd'hui animateur, ça m'intéresserait d'avoir un DVD pour le passer à mon tour. " C'est un travail de très longue haleine.

C. : Comment conciliez-vous la question artistique et la réalité marchande du secteur ?
P. D. :
C'est le problème de tout le cinéma. C'est à la fois un art et une industrie, en, disant cela, j'énonce une tautologie partagée depuis très longtemps. Nous avons envie de permettre à des gens qui ont une démarche singulière mais maîtrisée de faire un cinéma très à la marge, comme Olivier Smolders ou Xavier Christiaens qui sont des gens qui ont un public international mais sur des réseaux extrêmement spécifiques. Et puis, à un moment donné, on a besoin ici que les films circulent. Je dois rendre des comptes tous les ans à mes pouvoirs subsidiants en leur disant : " Voilà on a fait des films qui ont eu des prix, ont été vus et vendus à la télé ". Donc on cherche aussi parfois des documentaires plus accessibles, avec des sujets qui frappent fort, mais qui ont un intérêt réel. Je pense par exemple au film de David Leloup, A leak in paradise, qui a une vraie approche documentaire centrée sur un personnage, mais qui amène des intérêts beaucoup plus journalistiques et trouve sa place dans des cases télé, ce que les anglo-saxons appellent Current affairs et qui suscitent le débat sur des sujets d'actualité. Là, c’est  sur un banquier suisse qui explique les mauvaises pratiques de sa banque. C'est un sujet complètement dans l'air du temps et ça fonctionne. On est à chaque fois obligé de chercher un équilibre, je n'ai pas le choix. La ligne directrice ici c'est que je ne dis pas : " Ok on va être radical jusqu'au bout, on va uniquement prendre des choses qui sont auteuristes, pointues et vont permettre l'émergence de talents très singuliers." D'abord parce qu'en Wallonie, petit pays francophone de quatre millions d'habitants, nous n'avons pas une école expérimentale foisonnante, et puis parce que le reste est très intéressant aussi. Sans être provocateur, je préfère un bon reportage qu'un mauvais documentaire de création.

C . : Depuis quand dirigez-vous les le WIP ?
P.D. :
Je suis entré dans le conseil d'administration il y a une bonne vingtaine d'années et j'ai succédé à Christine Pireaux qui en avait été la première secrétaire générale pendant plus de vingt ans, il y a six ans.

Pierre DuculotC. : Quelles évolutions il y a t-il eu en vingt ans ?
P.D. :
La première, qui n'est pas une bonne nouvelle, c'est que le documentaire de création qui était une marque de fabrique du cinéma belge pendant des années, voit l'intérêt qui lui est porté au niveau international se recroqueviller. Il y a vingt ans, on vendait systématiquement nos films à la télévision finlandaise, française, allemande ! Là, il y a des années qu'on n’a plus rien vendu à FR3 et quand on regarde les lignes éditoriales des télés, à part des choses très mainstream, on est sur de la production nationale. Il y a  une difficulté de diffusion, quelque soit la qualité des films qui est devenue plus importante.
L'autre évolution négative, c'est la difficulté de les financer. Aujourd'hui, quelqu’un qui décide qu'il est documentariste en Belgique a perdu son principal employeur qui était la RTBF. Les grands documentaristes des années 80-90 sont quand même très souvent des salariés de la RTBF ou des gens qui avaient des commandes systématiques, donc qui vivent là-dessus. Les Benoît Bonmarriage, Thierry Michel ou André Dartevelle ont eu une sorte  de régularité comme ça. Aujourd'hui, je ne vois pas dans mon bureau de cinéastes de moins de quarante ans qui puisse dire : "Ok j'en vis bien !" On fait un film en se payant très mal, ça dure très longtemps, puis on retourne au chômage en attendant le suivant. Il y a un certain nombre de cinéastes qui sont un peu prof par ci, un peu formateur par là, voire des métiers tout autres.
Ce que j'aimerais faire, mais qui nous est impossible aujourd'hui faute de moyens, c'est de dire à des réalisateurs : " Ici on va pouvoir t'encadrer pour réaliser un film tous les ans, dégager un léger salaire. " Dans la perspective belge et avec la taille de l'enveloppe que la communauté française peut donner au documentaire, ce n'est simplement pas possible. Pas plus qu'avec l'investissement de la RTBF dans le documentaire qui est pourtant un modèle par rapport au reste de l'Europe.
Toutes ces conditions de fond jouent sur la forme. Rares sont les cinéastes de documentaires aujourd'hui qui se disent : " Mon univers est celui-ci, je vais le faire comme ça. " On a énormément de gens qui se disent : "Je dois faire un truc qui va circuler, un sujet qui touche des gens, qui a une chance de passer à la télé sinon la suite est compromise. " C'est un secteur qui a toujours été fragile ! On dit que les élèves qui sortent d'école aujourd'hui ne trouvent pas de place, mais on oublie que dans les années 80, il n'y avait quasi personne mis à part à la RTBF. Aujourd'hui, avec Wallimages, avec le Tax shelter, il y a beaucoup plus de moyens de faire du cinéma, mais aussi beaucoup plus de gens qui ont très légitimement envie d'en faire. Après, c'est la même chose pour la fiction, quand on regarde les participants en robe de soirée et smoking qui étaient aux Magritte le soir, en dehors des institutionnels comme moi, le lendemain, ils étaient tous au FOREM pour régler leurs papiers.

C. : Quelles directions pourraient se dessiner à l'avenir ?
P.D. :
Pour moi, la structure des ateliers est de toute façon indispensable, et pour beaucoup de gens dans le monde, un modèle. La situation étant de plus en plus fragile et le nombre d'aspirants réalisateurs de plus en plus important, je pense qu'en bonne logique, les ateliers ont un avenir. Il faut rester très réactif, le monde change. Il y a cinq ans, j'entendais des gens qui venaient ici me dire : "On va faire des webdocs !" Aujourd'hui, c'est fini parce que l'on comprend que le modèle économique n'existe pas et que c'est encore plus lourd à porter qu'un documentaire classique. Aujourd'hui, quelqu'un qui a envie de faire un film peut arriver tout seul jusqu'à la fin de son premier montage image, s'il ne se paye pas, en ne dépensant quasiment pas d'argent. Donc il faut qu'on puisse être réactifs face à ça, mettre l'accent sur les moyens de postproduction, la finition. La grosse tendance est de dire qu'il faut aider au développement des projets. À titre personnel, je ne crois pas. Je pense que le cinéaste est porté par une urgence, une envie. Un sujet est chaud à un moment donné, si on lui laisse trois ans pour développer, passer dans cinquante commissions, aller voir vingt-cinq coproducteurs et réécrire chaque fois en fonction, on tue son envie. Il faut qu'on soit capable d'aider les gens à agir vite, même à agir fauché. En tout cas leur laisser le choix.
Pierre DuculotPour moi, les ateliers ne sont pas très chers au niveau de l'enveloppe audiovisuelle, et ça aide à mettre les gens sur des rails ! L'utilité ne se discute pas, après ce sont des choix politiques. Quel univers audiovisuel veut-on pour la Belgique ? On pourrait imaginer que l'intérêt de la Belgique francophone est d'avoir une politique brillante de sept ou huit longs-métrages très bien produits par an et que le reste est une perte de temps et qu'il faut concéder à autre chose. Mais je pense que jamais au grand jamais dans ce pays on ne doit miser sur un seul cheval. Les gens qui, aujourd'hui font la gloire du cinéma de fiction, sont tous passés par de l'expérimental, par du documentaire, par des essais et des erreurs. Il faut que les gens tournent, il faut essayer des choses et pour ça, les ateliers sont indispensables. Penser qu'on peut uniquement avoir un marché professionnel, avec qui plus est une exportation uniquement sur la zone francophone est une erreur totale.
Dans n'importe quel domaine industriel ou scientifique, il y a des milliers et millions d'euros qui partent dans la recherche, le développement, et qui ne feront jamais à l'arrivée un produit fini. Je pense qu'il faut accepter l'idée qu'il faut canaliser une sorte de bouillonnement et permettre au gens d'expérimenter. En cela, les ateliers ont un sens et une fonction. Cela fait des années que nos budgets ne sont plus indexés et que l'on travaille avec des ronds de carotte. Donnez moi quelques milliers d'euros en plus et je sais où ils vont aller, ce qu'on peut faire avec !

 

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