Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
10/10/2011
 

L’attrait de la ruine d’André Habib

La promesse d'un monde

 

André Habib signe, aux Editions Yellow Now, un petit essai de moins de cent pages intitulé L’attrait de la ruine. Professeur au département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques à l’université de Montréal, André Habib est coéditeur de l’excellente revue électronique Hors Champ. Ce petit essai, plutôt réservé aux spécialistes, met en relation présence et absence, visible et invisible et rend compte de la nature ontologique plus qu'historique de la ruine au cinéma.

Couverture de L'attrait de la ruine« D’où vient-il que la ruine – ici, la ruine au cinéma – exerce un attrait, au point de vouloir lui consacrer du temps, un livre, et penser qu’un quelconque lecteur puisse vouloir y accorder son attention ? »
La première phrase de ce livre, bien qu'interrogative, pose un postulat : l'intérêt semble donc acquis d’avance. Oui, la ruine exerce un attrait, un attrait tel que l’on y consacre un livre que d’autres auront envie de lire…

On peut comprendre, en effet, que lorsqu’on décide de se pencher sérieusement sur un sujet, il soit difficile de le faire sans imaginer, au préalable, que cela ait un intérêt, pour soi d’abord, pour les autres ensuite... Pourtant, le postulat mériterait, peut-être, d’être renversé en question non rhétorique : la ruine – ici, la ruine au cinéma – exerce – t-elle un attrait, au point de vouloir lui consacrer du temps, un livre, et penser qu’un quelconque lecteur puisse vouloir y accorder son attention ?, et de là, une autre question : « qui est donc ce lecteur curieux qui, spontanément, se tournera vers cet ouvrage ? »
Vraisemblablement, l’auteur ne s’adresse pas au spectateur lambda, peu aux cinéphiles, mais bien plutôt aux spécialistes, théoriciens, chercheurs, qui tenteraient de trouver matière à thèse.
L’ouvrage, dont on ne peut mettre en doute le sérieux, ne s’intéresse pas à la ruine en tant que telle, mais au lien qui l’attache au temps et à la mémoire du cinéma. Autrement dit, interroger la relation entre ruines et cinéma signifie poser la question du temps et de sa perception sensible.
Les affinités entre la ruine et le cinéma sont diverses : inscription du temps, montage de temps hétérogène, fragilité de la matière.
André Habib élabore un montage subjectif de fragments disparates, et ce faisant, fait rejoindre fond et forme. Il revient sur les scènes de repérage de Pasolini lors de L’Evangile selon Saint Mathieu, sur la fameuse scène à Pompei de Voyage en Italie de Rossellini et passe des ruines aux décombres avec Allemagne Année zéro. Le Berlin d’après-guerre est, selon lui, le versant moderne de l’image classique de la ruine, qui a d’ailleurs conduit à ce que l’on appelle les Trümmerfilme (films de ruines).

 Ainsi, la poétique des ruines, se transforme-t-elle, après la guerre, en pédagogie des décombres jusqu’à s’incarner, avec les expérimentations des vidéastes, en esthétique du fragment. Car ce qui semble intéresser l’auteur ici, et ce vers quoi il tend d’ailleurs, ce sont bien les expérimentations contemporaines d’artistes comme Morrison, Ricci Lucchi ou Gianikan qui trouvent leur matériau de base dans les archives, et exploitent ses vestiges pour leur redonner sens. Ce courant que l’on nomme found footage, recycle, détourne, juxtapose, recadre ces fragments du passé pour en faire des œuvres originales. Ainsi, la pellicule n’est plus seulement matière, elle est le lieu où se stockent de l’histoire et de la mémoire : elle est matière et mémoire.

La ruine est donc ce qui matérialise et exacerbe le lien qui attache au temps et à la mémoire du cinéma, un lien à la fois mélancolique et ontologique bien hors du présent catastrophique de l’immédiateté dont nous abreuvent les médias. Aussi, si l’on décide que cet attrait pour la ruine, pour une raison ou une autre, nous concerne, on prendra le temps de lire chacune des pages, de s’arrêter un instant, de penser, et se laisser aller à une douce mélancolie.

L’attrait de la ruine d’André Habib
Editions : Yellow Now – Collection : Côté cinéma / Motifs

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