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Septembre 2003
01/09/2003
 

L'Autre de Benoît Mariage

Le personnage principal, Claire, est enceinte de jumeaux. Pierre, son mari, est étrangement étranger à cette grossesse ce qui plonge Claire dans l'angoisse et la solitude. Devant l'impuissance de son mari et la peur de ne pas pouvoir assumer sa maternité, Claire décide de donner la mort à un des deux embryons.



D'entrée de jeu, le réalisateur nous met face à un dilemme insupportable : donner la vie ou la supprimer.
À contre courant des idées reçues, la venue d'un enfant a ici un effet séparateur car il ne fait qu'agrandir le vide, le malaise préexistant.
Le film résonne comme une double voix solitaire, celle d'une femme et d'un homme incapable de rentrer en relation. Le développement du film n'est qu'un éclat de ce constat difficile et névrotique. L'homme et la femme se rencontreront-ils jamais ?

Le cinéma de Benoît Mariage est un outil de connaissance, de découverte, d'apprentissage des hommes face à leur condition humaine, alors que dans son film précédent : Les convoyeurs attendent, il s'agissait plutôt de la condition sociale. Claire cherche un sens à sa vie avant de mettre au monde son enfant.
Cette recherche se retrouve dans la façon de diriger les acteurs. Le réalisateur, laisse les personnages se débattrent dans leur propre rôle sans être en lien forcément avec l'autre ou les autres, en forçant la note s'il le faut.



Le ton général ressemble plus à des monologues, souvent intériorisés plutôt qu'à des conversations. La pudeur des sentiments est une des clés d'explication de la relation du couple qui ne parvient pas à être en relation. La construction du film ressemble à une fragile mosaïque de sentiments.
Le fil rouge du film est une tentative de renouement avec ce qui s'est perdu : le lien, à l'image d'un cordon ombilical.
Il est peu question de légèreté de vie, de relations car les personnages ont d'autres choses à penser, à méditer. Les yeux de Claire sont remplis de désarroi, prenant à témoin le spectateur du mépris qu'elle a d'elle-même et de sa vie pitoyable.
Ce qui intéresse le réalisateur avant tout, on s'en aperçoit très vite, n'est ni à proprement parler une intrigue, ni non plus le caractère des personnages, mais plutôt des personnages un peu bizarres, intrigants dans des situations parfois rocambolesques, qu'on accepte comme si c'était l'évidence même. Par exemple la scène où le mari part en vélo sans rien dire à sa femme et revient à la fin du film juste avant l'accouchement.
L'histoire peut se résumer en très peu de mots : apprendre à vivre.

Pour en apprécier le sens, le réalisateur nous met face à nous-mêmes car le cycle de l'apprentissage recommence lorsqu'on devient parent à son tour.
L'énergie du film tiendrait-elle d'une peur, d'un désespoir surmonté ?
L'assurance que Claire acquiert tout au long du film, c'est-à-dire le temps de la grossesse, semble prendre le pas sur l'angoisse. Elle se métamorphose.
Le changement qui s'opère en elle est provoqué par le départ de son mari et l'arrivée d'un des patients dans sa vie. L'intrusion de ce patient va faire basculer sa vie dans une dimension jusqu'alors insoupçonnée ; et la relation qui se tisse entre eux est une guérison pour Claire, et une souffrance pour le patient qui n'a jamais connu l'amour et qui ne le connaîtra probablement jamais vu son handicap.
La pulsion de vie naît-elle de la souffrance ?
Elle reprend goût à la vie en risquant l'aventure, celle d'aller vers autrui en proposant ses services dans le home où vit le patient. Cette prise de risque va déplacer le quotidien, ouvrir sa réalité vers d'autres possibles. Elle crée de la vie autour d'elle pour survivre. Une des scènes les plus émouvantes du film est celle où Claire propose aux handicapés de faire une crèche vivante pour Noël.
La force du film tient aux moments de rencontres qui cassent la solitude des personnages.
Le film est une guérison. On a l'impression que le réalisateur aborde le film à la manière d'un médecin qui ausculte ses patients et essaye de les guérir en leur faisant prendre conscience de leur corps et de leur âme.
Les deux personnages principaux qui entourent Claire sont médecins : le gynécologue qui met au monde et l'ophtalmologue, son mari, qui soigne la vue.
Le film parle avec beaucoup de retenue dramatique de l'expérience individuelle qu'est la vie de chacun d'entre-nous avec ses parts de fragilité et de force, d'aveuglement et de clairvoyance.
La critique essentielle que je ferais du film et qui apparaît déjà dans le précédent, c'est la vision morbide du Hainaut. Si le décor est sinistre, ses habitants ne le sont pas forcément. Il me semble au contraire que la vitalité compense la morosité.

Karen S.H.

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