Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/1998
Mots-clés : cinéma belge, tournage
 

L'Eczémateuse

Ce que je cache par mon langage, mon corps le dit... Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé. Roland Barthes

Nous sommes au Château de la Solitude, une demeure que fit construire en 1913 Marie, Ludmille, Rose, duchesse de Croÿ, princesse et duchesse d'Arenberg, pour s'y retirer après la mort du prince Baudouin, neveu de Léopold II, avec qui elle entretenait semble-t-il une liaison. Il était fatal qu'un tel lieu chargé d'histoire, de fiction et de mélancolie serve les besoins de la dramaturgie cinématographique. Aujourd'hui, en ce jour de début juin, on y tourne une comédie dramatique.
Deux femmes, face à une Arriflex 16 SR3 posée sur une Dolly Pee Wee. Nerveuse, assise à coté de sa mère, Camille (Dominique Baeyens) essaie de se gratter la peau entre les bandes velpo qui entourent ses deux mains. Madeleine (Anne Chappuis) est plongée dans la lecture de Femme actuelle : "Je ne te crois pas. Tu n'as pas voulu le faire quand tu étais petite, tu le ferais maintenant ? Tout ce qu'il ne faut pas entendre" persifle la mère. Un soupir. "Tu préfères rester comme ça, c'est ce que tu veux ?" Elle chausse ses lunettes tandis que Madeleine réplique : "J'ai suivi tous tes régimes, tu veux voir le résultat ?", dit-elle en agitant des mains sous le nez de sa mère. Puis s'adressant à un jeune homme blond, hors du champ de la caméra :"Je ne t'avais pas vu. -Moi non plus" rétorque Michel (Arnaud Jacobs). "Coupez", dit le réalisateur qui vit la scène collé à l'oeilleton de la caméra. Camille plaisante, elle s'exclame d'une voix chaude en se tournant vers Madeleine :"Je veux de l'amour, de l'amour !" .Manu Kamanda affine la proposition de l'actrice : "L'amour tu l'as, ce que tu réclames et que tu souhaites obtenir, c'est de l'attention" On reprend la répétition mais Camille est prise d'un fou rire irrépressible. Chaque fois qu'elle se tourne vers Michel elle s'écroule de rire. Les larmes lui en viennent aux yeux. Le rire se propage. Tout le plateau est gagné. Cut.
Manu Kamanda, auquel on doit Confessions d'une loge, un documentaire de 25' pétillant de vie, réalise avec l'Eczémateuse, une fiction de 13' minutes, un projet qui lui tient particulièrement à coeur. "Ecrit par Nathalie Haspeslagh, ma compagne qui est scénariste pour la télévision flamande, nous précise le réalisateur, le sujet est inspiré par son vécu. Elle a souffert d'eczéma pendant vingt-cinq ans, a été soignée sans résultat par la médecine classique et a découvert après deux ans d'analyse qu'on pouvait guérir de cette maladie.
"C'est un sujet très délicat parce qu'on aime pas parler de ce genre de maladie. On n'en parle pas, ça ne s'attrape pas, c'est pas contagieux mais on en souffre. Dans les cliniques dermatologiques on ne dit pas que c'est une maladie psychosomatique, on vous soigne avec des pommades, de la cortisone et on ne vous guérit pas alors que la psychanalyse peut résoudre le problème. Parce que l'eczéma c'est la peau qui parle à la place de la tête et que ça peut donc se régler autrement que par la chimie. C'était un peu ça l'idée de laquelle on est parti pour écrire un long métrage.
"Puis, en discutant du projet, on s'est dit qu'on allait d'abord faire un court métrage qui servirait de tremplin pour le long, avec le même personnage. On a écrit et j'ai eu la chance d'avoir un producteur, Alain Berliner, qui m'a dit : "on y va même si on n'a pas d'aide financière".
Après le Mur, présenté par Arte à Cannes cette année avec l'ensemble de la série "L'an 2000 vu par...", Alain Berliner prépare Passion of Mind, le nouveau long métrage qu'il tournera cet automne, dans le sud de la France et à New-York. Pour le moment il produit l'Eczémateuse. "Ça fait trois films que je travaille avec Manu qui est mon assistant, nous confie-t-il, c'est une bonne collaboration et je trouvais qu'il avait un regard sur les choses, un feeling avec les comédiens et une bonne histoire. Lorsqu'on a tourné le Mur, un peu avant de commencer, je lui ai dit : si tu as une idée de court métrage gardons l'équipe et faisons-le. Finalement, on n'a pas tourné à ce moment-là, on a présenté un dossier à la commission et on n'a pas eu de sous. L'idée de le faire d'une manière un peu plus rock and roll et sans aide officielle s'est fait jour et je me suis dit : pourquoi pas ? Allons-y, faisons-le. Toute l'équipe s'y est mise, les fournisseurs, etc. C'est un film fauché qui se fait en participation. Il n'y a que les frais - toujours élevés mine de rien - mais qui sont les frais incompressibles, sinon tout le monde y a mis de la bonne volonté et c'est très bien. Je trouve que l'argent qu'on gagne au cinéma doit retourner au cinéma."

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