Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/11/2005
Mots-clés : sortie en DVD,
 

L’emmerdeur

Deux ans après L’Aventure c’est l’aventure, le meilleur film de Claude Lelouch avant sa lobotomie, Lino Ventura et le Grand Jacques, devenus amis, souhaitaient se retrouver sur un nouveau projet. Ce double DVD pas avare de bonus, nous offre l’occasion de revoir la concrétisation de ce souhait, un immense succès populaire de la comédie française en 1973. L’occasion de revoir un Lino Ventura exténué, dépassé, incrédule devant les proportions que prennent les jérémiades et les gaffes alignées à la vitesse du cheval au galop par la catastrophe ambulante qu’est François Pignon / Jacques Brel, désarmant d’authenticité. François Pignon, dont c’est la première apparition à l’écran et qui sera interprété plus tard, entre autres, par Pierre Richard, Jacques Villeret, Patrick Bruel (trouvez l’intrus… ), Daniel Auteuil et bientôt Gad Elmaleh. L’occasion de revoir une sympathique comédie portant bien son titre, comédie écrite par un orfèvre du scénario, menée à 100 à l’heure par un des cadors de la comédie française. Une comédie, dont la précision et le succès ont ému jusqu’au trio mythique du cinéma américain, Billy Wilder - Jack Lemmon - Walter Matthau qui en réaliseront un remake peu connu en 1981, intitulé Buddy Buddy et nettement inférieur à son modèle.
Penchons-nous sur les bonus contenus sur le deuxième disque de cette édition de prestige. En effet, que peut-on dire encore sur un tel succès populaire, vu et revu depuis 32 ans lors de ses nombreuses rediffusions à la télévision ? TFI nous propose six sujets (d’une durée approximative de douze minutes chacun) revenant sur le film.
Le plus intéressant de ces bonus est intitulé : « Une cellule pour deux », une analyse du film par Christian-Marc Bosséno, professeur de cinéma et co-auteur du Dictionnaire du cinéma populaire français. En douze minutes, Bosséno revient sur toute la structure du scénario qu’il décrit comme une mécanique de précision robuste, bien huilée et fiable. L’Emmerdeur, avec sa structure de « l’emmerdeur et de l’emmerdé », est emblématique de tout le reste de la carrière de Francis Veber.
Son scénario part de trois principes qui deviendront effectivement sa marque de fabrique, le plus souvent avec un immense succès. Tout d’abord : le tandem contre-nature que l’on retrouvera dans La Chèvre, Les Compères, Les Fugitifs, Le Dîner de Cons, Le Placard, Tais-toi, etc… : l’opposition entre Milan / Ventura, l’archétype du tueur au sang froid dans la plus pure tradition du polar français et Pignon / Brel, le bras cassé lamentable et gaffeur, l’éléphant dans le magasin de porcelaine, la couille dans le potage, le boulet au regard de cocker qui semble être sorti d’une des chansons de son interprète, le gentil naïf plein de bonne volonté.
Ensuite, le triangle amoureux, présent ici avec les personnages de Caroline Cellier et Jean-Pierre Darras et qui est le moteur du film. Enfin, l’échange d’identité : le fort qui, à la fin du film, devient le faible et vice versa. Bosséno revient également sur Lino Ventura qu’il décrit comme « le massif central du cinéma français d’après guerre » et sur l’hommage de Molinaro au Vertigo de Hitchcock dans la scène finale du film.
Si Bosséno nous offre le bonus le plus intéressant du disque, les autres compléments ne sont pas dénués d’intérêt. Alors même si l’on peut rester circonspect devant le choix de faire intervenir Jean-Marie Poiré (le génie mécompris qui nous a offert Ma Femme s’appelle Maurice) et Vincent Perrot (un présentateur télé œuvrant sur FR3 et apparemment grand cinéphile - grand bien lui fasse!), qui n’ont absolument aucun lien avec le film, ce qu’ils en disent se révèlent néanmoins intéressant, même si leurs propos n’apportent rien de vraiment neuf. Poiré revient surtout sur son collègue Francis Veber dont il vante les mérites et le travail de précision dans un concert de louanges, qui confine peut-être par moment à la jalousie. Poiré revient sur le génie de ce dernier d’avoir pratiquement inventé le comique de duo avec oppositions physiques, psychologiques et sociales comme moteur dramatique de la comédie : le couple d’hommes qui vont s’emmerder l’un l’autre. Il souligne un aspect important des comédies de Veber : celles-ci sont toujours tournées de façon dramatique, Veber ne demandant jamais à ses acteurs de «faire les comiques». Poiré revient enfin sur les acteurs : Ventura, un immense acteur souvent sous-estimé et Brel, suffisamment bon acteur pour arriver à faire oublier le chanteur de génie. On se dit alors que, si Jean-Marie Poiré suivait les enseignements de celui qu’il considère comme un génie, nous aurions été épargnés par ses trois ou quatre derniers films catastrophiques et allant à l’encontre de ce qu’il encense ici.
Vincent Perrot, lui, est un cinéphile amoureux des comédies françaises des années 60 et 70. Connaissant son sujet sur le bout des doigts et sans la moindre arrogance (il est le premier étonné de se retrouver sur ce DVD), il considère le film de Molinaro comme LE grand représentant de la comédie française. Il revient sur la structure du scénario vébérien : un scénario qui ne perd pas son temps, qui va à l’essentiel et où les deux personnages se sauvent mutuellement. A propos du personnage de Jacques Brel, Perrot remarque qu’il est l’incarnation parfaite du célèbre adage : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Perrot fait également remarquer le tour de passe-passe incroyable qu’effectuent Molinaro et Veber en arrivant à faire ressentir aux spectateurs de la compassion pour un personnage impardonnable et affreux comme celui de Ventura, un tueur à gages froid et méticuleux et à faire du personnage le plus touchant (François Pignon) envers lequel nous sommes sensés éprouver de la compassion, un emmerdeur fini.
Dans le module intitulé « Les Rêves Accomplis », c’est France Brel qui revient sur la carrière cinématographique de son chanteur de père. Au départ, Jacques Brel, dont L’Emmerdeur est le dernier film, ne voulait pas faire de cinéma. C’est André Cayatte qui lui a injecté le virus du septième art en le faisant jouer dans Les Risques du Métier en 1967. Elle revient sur l’immense respect mutuel entre son père et Lino Ventura, sur la déception de sa deuxième réalisation, Le Far West, sur la grande tendresse qui régnait entre le Grand Jacques et Edouard Molinaro, mais également sur la manière dont l’amitié de son père avec Lino Ventura, un homme dévoué à sa famille, a changé la perception et le comportement de Brel vis à vis de ses filles. Elle revient sur la capacité de son père à ouvrir des portes sur différents univers avec un succès égal. Elle souligne que chacun des films de ce dernier, un fou de travail qui adorait braver les difficultés, parlait d’un aspect de lui-même. D’où l’importance de redécouvrir sa filmographie. Et même si Jacques Brel lui-même se considérait comme un comédien médiocre, nous n’y manquerons pas.
Le comédien Nino Castelnuovo (le groom) revient également sur quelques anecdotes de tournage et évoque avec beaucoup d’émotion sa rencontre avec Jacques Brel (« un génie, un grand gosse, toujours en train de plaisanter »), son amitié avec Ventura (« un acteur doté d’une très grande sensibilité ») et son envie, trente ans plus tard, de retrouver Edouard Molinaro.Edouard Molinaro, enfin, réalisateur éclipsé par son scénariste vedette, revient sur le tournage et sur ses relations avec le comédien. Le réalisateur nous explique avoir réalisé son film comme s’il s’agissait d’un polar et non d’une comédie, ce qui renforce encore la force de ce dernier. Il revient sur le travail de Francis Veber, qui, selon lui, ne fait jamais de mots d’auteurs à la Michel Audiard, mais plutôt des répliques simples et d’une grande rigueur qui ne deviennent hilarantes qu’une fois mises en situation. Molinaro déclare, apparemment très ému, que Jacques Brel est sa plus belle rencontre de cinéma en cinquante ans de carrière, un homme envers lequel il avait une grande estime et qu’il a encore du mal à revoir à l’image, près de trente ans après son décès. Le réalisateur, aujourd’hui âgé de 77 ans, se met même à rêver à une suite de l’un de ses plus gros succès. « J’en parlerai à Veber » déclare-t-il en guise de conclusion. Francis Veber est malheureusement le grand absent de cette édition. Il aurait été intéressant de l’entendre évoquer son premier grand succès de scénariste et de l’importance de L’Emmerdeur pour la suite de sa carrière triomphale. On regrettera aussi l’absence d’images d’archives et de tournage et les témoignages des comédiens disparus. Ces quelques regrets mis à part, l’édition DVD de L’Emmerdeur se révèle donc très satisfaisante. C’est avant tout l’occasion de revoir un excellent film.

FILMOGRAPHIE DE JACQUES BREL :
- La Grande Peur de Monsieur Clément
(1956, court-métrage de René Diebens, + scénario)
- Petit Jour (1960, court-métrage de Jackie Pierre, avec Jean-Luc Godard et Roger Hanin)
- Les Risques du Métier (1967, André Cayatte, avec Emmanuelle Riva et René Dary)
- La Bande à Bonnot (1969, de Philippe Fourastié, avec Bruno Cremer et Annie Girardot)
- Mon Oncle Benjamin (1969, d'Edouard Molinaro, avec Claude Jade et Bernard Blier)
- Mont-Dragon (1971, de Jean Valère, avec Carole André et Paul Le Person)
- Franz (1971, + réalisation et scénario, avec Barbara et Danièle Evenou )
- Les Assassins de l’Ordre (71, de Marcel Carné, avec Catherine Rouvel et Michael Lonsdale)
- L’Aventure c’est l’Aventure (1972, de Claude Lelouch, avec Lino Ventura et Aldo Maccione)
- Le Bar de la Fourche (1972, de Alain Levent, avec Rosy Varte et Isabelle Huppert)
- Far West (1973, + réalisation et scénario, avec Michel Piccoli et Lino Ventura)
- L’Emmerdeur (1973, de Edouard Molinaro, avec Lino Ventura et Caroline Cellier)
- Jacques Brel Is Alive and Well and Living In Paris (1975, documentaire de Denis Héroux)
- Nous les Artistes : Jacques Brel (1979, documentaire de Catherine Dupuis)
- Brel (1982, documentaire de Frédéric Rossif)
- Brel, un Cri (1985, documentaire de Christian Mesnil )

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