Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Septembre 2005
01/09/2005
 

L’Enfant, des frères Dardenne

« Il n’y a pas de malentendu. Il n’y a que des malentendants » Pierre Rey. Une saison chez Lacan. Points-Seuil

L’Enfant s’inscrit dans la ligne générale qu’explorent depuis Falsh, leur premier long métrage, Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne; la frontière qui sépare l’humain de l’inhumain. Qu’est-ce qui distingue l’un de l’autre ? Que se passe t-il lorsqu’on vit hors des re-pères installés par la société pour adopter un parcours en bordline?

Bruno (Jérémie Renier), un jeune homme, vit dans un monde hors de la loi et de la morale, un monde de l’équivalence générale des choses où, croit-il, tout s’achète et tout se vend. Il vit en couple avec Sonia (Déborah François) de manière précaire et quelque peu hasardeuse. Cependant, si Sonia aborde la maternité avec confiance et tendresse, Bruno, qui se sent davantage enfant que père, n’éprouve ni affect ni responsabilité vis-à-vis de son fils, Jimmy. Via son portable, il s’ébat avec une certaine virtuosité dans un monde où l’on survit au jour le jour de petits vols ou de petits trafics. Il est presque logique qu’il vende Jimmy, le bébé. Il y a une demande d’adoption chez les couples, pourquoi n’y aurait-il pas une offre ?
«Pourquoi tu tires une tête comme ça ? on en fera un autre, on a l’argent ! regarde » glisse Bruno inconscient (si l’on ose dire) à Sonia lorsque celle-ci s’inquiète de l’absence de Jimmy, « Où est-il ?», s’obstine Sonia à qui Bruno réplique : « J’en sais rien, c’est fini, pense à autre chose ».

Là, pour Bruno, les choses se gâtent. La crise éclate. La tension s’exacerbe. En se séparant de Jimmy, Bruno perd en même temps l’amour de Sonia qui n’entend pas se séparer de son fils. Commence pour Bruno, une épreuve redoutable. Outre le rejet de Sonia et cela, malgré l’amour qu’il lui porte, il doit affronter la solitude morale et physique. Racheter son fils lui permettra-t-il de se racheter ? Un des moments-clé du film est la séquence où Bruno décide de sauver Steve de la noyade dans la Meuse. On ne vous dévoile pas la fin. A vous de la découvrir.

L’Enfant est un film pulsionnel, comme les opus précédents des Dardenne, mais use d’une mise en scène qui s’appuie davantage sur les plans larges que Rosetta qui nous enfermait dans la volonté de survivre à tout prix, de légitimer la présence au monde d’une jeune femme privée de moyens d’existence et d’affection et pour qui le travail ­ conquis à n’importe quel prix ­ était la seule planche de salut. D’où l’attaque des plans sur la nuque de Rosetta destinés à suggérer l’enfermement affectif, l’aveuglement dans lequel celle-ci se mouvait. Idem pour Le Fils où les plans démarraient souvent, plein champ, sur la nuque d’Olivier Gourmet en proie à un désir contradictoire : transmettre ou se venger ? Dans L’Enfant, l’insouciance, la décontraction ­ cool, mec, cool ­ de Bruno crée un cadre plus flottant dans lequel il se glisse comme une anguille. N’est-ce pas sa façon de procéder dans l’existence, en évitant de porter la moindre responsabilité dont celle de père (il n’en existe pas de mode d’emploi comme pour un GSM). Un rôle moins gadget qu’il ne l’imagine, dont la réalité et la symbolique lui échapperont longtemps. On retrouve, plus encore que dans les films précédents des Dardenne, leur souci de montrer des corps, des gestes, des comportements pour atteindre au plus juste la vérité de l’humain. Un cinéma physique donc, mais qui ne vire pas à l’abstraction ou au béhaviorisme. Il y a de la chair dans les personnages des Dardenne.
Une fin de film superbe qui libère une émotion soutenue par le rythme rapide d’un film mené sur le tempo d’un thriller. D’un thriller ? Pourquoi pas ? Il n’y a pas de malentendu.
L’Enfant n’est pas une illustration de la condition des jeunes d’aujourd’hui qui vivent en marge d’une société de consommation qui les conditionnent.
L’Enfant n’est pas de l’ordre du discours mais de la parole. Les Dardenne ont réalisé leur fiction comme un documentaire, un film pulsionnel sur un certain état du monde, pour parodier Godard, 95 fois 24 images par secondes, sur l’humanité d’aujourd’hui.
Ajoutons que Jérémie Renier et Déborah François épousent leurs rôles avec une justesse qui est l’une des forces d’un film qui a obtenu la Palme d’Or du récent Festival du Film de Cannes.


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