Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
11/10/2011
 

L’été de Giacomo d’Alessandro Comodin

On avait déjà été estomaqué par le court métrage de fin d’études d’Alessandro Comodin, Jagdfieber, un film très simple sur des chasseurs, audacieux et fascinant. A Namur, dans la sélection Regards du présent, on est tombé sur L’été de Giacomo, son premier long métrage. Et l’on est tombé, foudroyé…
Ce documentaire déjà récompensé à Locarno du Léopard d’Or 2011, est un petit bijou de cinéma, un vrai bonheur cinématographique.

ete de giacomo de alessandro comodin

Sur les cartons du générique, d’abord du son - le chant d’une forêt, ses oiseaux, ses bruits mystérieux. Puis, L’été de Giacomo s’ouvre sur un jeune homme qui joue de la batterie avec fureur. De toute son énergie, joyeuse, forte, dans un plan sur le haut de son buste aux mouvements échevelés. Et à l’appareil greffé à son oreille, on comprend que le jeune homme est sourd. Puis, le film le découvre marchant en forêt avec une jeune fille. Nous les suivons, longtemps, longuement dans ses fourrés plein d’épines, les rigoles de vases, les troués d’ombres et de lumières (« Natura di merda » s’exclame Giacomo à chaque obstacle).

Ils se perdent, s’embourbent, reviennent sur leurs pas, repartent. Et la jeune fille, Stefi, silencieuse, guide Giacomo jusqu’au fleuve où il s’exalte (« Quelle merveille ! Que c’est beau ! »). Giacomo s’exclame, interpelle, chante. Stefi guide, répond, pragmatique, ou se tait, la plupart du temps. Le film n’explicite pas leurs liens, le lieu, ne les fait pas se raconter à la caméra. Il nous plonge simplement avec eux dans cette balade hors du temps, hors du monde.
La démarche d’Alessandro Comodin est simple : elle consiste à les suivre. Il s’inscrit dans leurs traces, caméra portée à hauteur des corps, des gestes et des cheminements, se nourrit des silences de Stefi, des envolées lyriques, drôles ou colériques de Giacomo, qui, comme les enfants, babille tout le temps. Il les accompagne dans la chaleur de l’été, captant une langueur étale le long de séquences qui dérivent au gré de l’énergie de ses personnages. En plan plus large, il filme les corps qui se frôlent, les jeux d’enfants, potaches et joyeux, dans cette nature riche et libre, lumineuse et chaude. De cette innocence sauvage et fiévreuse abandonnée à la caméra, il accumule la tension érotique.

On pense à Blissfully Yours que la même intensité sensuelle, la même temporalité lascive, la même innocence animale des corps irradiaient. Mais à l’inverse du chef-d’œuvre de Weerasethakul, où les personnages allaient se perdre dans la seconde moitié du film, ici, leur chemin les ramène peu à peu au monde des hommes. Cela passe par d’autres danses des corps, d’autres jeux, d’autres présences. Un moment de grâce où Stefi, à la faveur d’une danse, se métamorphose en femme. En quelques gestes, rien qu’un abandon aux bras de Giacomo, un mouvement de la tête, un sourire... Alors, quand ils retournent au fleuve, ils ne sont plus tout à fait les mêmes, l’espace enchanté est revenu au monde des hommes, on le pressent mélancoliquement. ete de giacomo de alessandro comodin

S’ils ne sont pas chassés de leur paradis, la conscience d’une relation qui glisse vers un autre jeu a ébranlé leur innocence.

Comme dans son précédent documentaire qui suivait des chasseurs, Comodin filme essentiellement des corps. Il traque ce qui peut surgir à tout instant de ses frôlements, de ses énergies et de ses pulsions, de ses abandons au monde qui les traversent. Ici encore, les corps sont en prise avec un territoire qui les façonne et auquel ils répondent. Ici encore, ils reviennent à une liberté presque animale, en toute confiance. Avec beaucoup d’intelligence, à l’affut des moindres détails, le film scande l’évolution de ce mode d’être au monde entre ces deux personnages, choisissant des moments apparemment anodins, mais où tout se joue à travers les tressaillements violents ou infimes des corps, saisis à la volée. Et ce qu’il offre aux spectateurs, c’est du temps, le temps d’un regard qui se déploie, qui serpente avec son sujet, qui s’installe dans ses pas et dans sa temporalité, qui se prête aux énergies, lascives ou furieuses, joyeuses ou délicates, tout en restant à sa place, celle d’un regard aigu qui guette la beauté fugace d’un geste libre et la met en partage.

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