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01/12/2003
Mots-clés : cinéma cinéaste
 

L'explosion du cinéma asiatique

Les cinéphiles et les professionnels ont vu l'expansion du cinéma asiatique se traduire par des projections fréquentes de leurs films dans les festivals et les marchés. Les stars du cinéma asiatique ont de plus en plus de fans (pas seulement pour le kung fu mais également pour un cinéma d'auteur plus exigeant). Qui ne se souvient de la sortie de In the mood for love de Wong kar Wai ou de YiYi d'Edward Yang ? Novak productions, une société belge vient de coproduire Le gardien de buffles, un film vietnamo-belge. Et si les coproductions avec l'Asie représentaient une réelle alternative à un cinéma « mainstream » européen formaté à l'américaine ? Nous avons demandé à Olivier Dubois l'un des animateurs de Novak Productions de nous faire part de son expérience.

Le grenier à riz de l'Asie

Le gardien de buffles (titre provisoire) est le premier long-métrage de Nghiem-Minh Nguyen-Vo. En deux mots, c'est une histoire ancrée dans la région de Ca-Mau, à l'extrême sud du Vietnam, où les rizières sont complètement inondées pendant 3 à 4 mois par an. Un jeune Vietnamien est sommé par son père de conduire les deux buffles familiaux au loin pour leur survie et celle de la famille. Voyage périlleux au cours duquel il rencontre les « gardiens de buffles », et plonge dans l'univers impitoyable de ces « cow-boys » vietnamiens, une image du Vietnam qui sort du "circuit touristique" et de la représentation exotique, un film très visuel où les dialogues sont rares.
Il s'agit d'une coproduction entre 3B Productions (France) - Novak Prod (Belgique) et Giai Phong Films Studio (Vietnam). Et à ma connaissance la première coproduction réelle entre le Vietnam et l'Occident, puisque l'Etat Vietnamien à travers le Ministère de la Culture et de l'Information a octroyé une aide directe (un subside) pour notre projet. Il faut savoir qu'au Vietnam toutes les structures officielles de productions sont des structures d'Etat qui, à ce titre, reçoivent des fonds annuels servant à payer leurs infrastructures, le personnel etc....

La production de ce film, d'initiative franco-belge, représente une gageure en terme de montage financier: le financement est éparse et mondial. Outre le financement français à travers les aides du MAE (Ministère des affaires étrangères) - Fonds Sud et ADC Sud- Belge, avec l'aide de la Communauté française de Belgique, vietnamien avec l'aide du Fonds d'Etat, le film est soutenu par un investisseur Canadien (Production Services), un distributeur au Etats-Unis, une télévision australienne, un distributeur hollandais ...
Il est symptomatique de constater que le Vietnam s'ouvre aux coproductions. Le besoin de financement étranger et d'assurance de diffusion mondiale des productions vietnamiennes, à l'image des productions mondiales, est la principale motivation de cette ouverture. Aucun pays ne peu plus se suffire à lui-même, Monsieur Le Duc Tien, directeur du Giai Phong Films Studio, l'a bien compris. En coproduisant "Le gardien de buffles", il veut mettre sur pied une politique de réelle coproduction et de réciprocité entre le Vietnam et, sinon le reste du Monde, tout au moins l'Europe.
Toute la difficulté pour ce projet a été de maintenir l'équilibre entre une histoire qui devait rester à 100% vietnamienne avec une âme et un ancrage qu'il ne faut pas perdre, sous peine de dénaturer le film, et le financement indispensable à l'ampleur et la difficulté du projet: les 2/3 des séquences se passent dans les rizières inondées à perte de vue, sous la pluie et avec des buffles dont le nombre atteint parfois 300 têtes! Ca signifie que techniquement on devait pouvoir s'adapter à leur manière de tourner: construction de barges, être "très léger" car en certains endroits les camions du matériel ne peuvent même pas arriver, se plier aux conditions climatiques très variables, à leur rythme de travail etc...



Ne pas céder à la tentation d'avoir un film dont la majorité de l'équipe est européenne donc beaucoup plus cher mais paradoxalement plus facile à financer dans l'état actuel des règles de coproduction. L'équilibre aurait été rompu et je pense que forcément le film aurait perdu de son authenticité. On serait tombé dans le cas de figure traditionnel d'une production occidentale avec un producteur exécutif vietnamien où seules les petites mains sont des locaux. On a voulu à tout prix que ce film, cette expérience humaine, soit basé sur l'échange, sur une réciprocité et donc sur la confiance.
Ce défi a pu être relevé grâce aux techniciens, bien connus chez nous, qui ont accepté de s'investir dans ce projet. Autant dire que leur choix était crucial. Vincent Canart, le "Line producer", assure depuis les premiers repérages le lien entre la production vietnamienne et les productions européennes. C'est également lui qui chapeaute tout le projet, de la préparation au tournage et assure la cohérence de l'équipe et de la production en général. C'est encore sur ses épaules que repose la crédibilité de notre démarche d'échange, de notre volonté de travailler ensemble dans le respect de leur culture et de leurs us cinématographiques.
Yves Cape, le chef opérateur et cadreur, a accepté de travailler sans filet, dans un environnement difficile qu'il ne connaissait pas, tout en gardant bien sûr l'exigence de la qualité et de l'excellence. Un premier film c'est rarement simple; un premier film dans ces conditions devient pour un chef opérateur une réelle prise de risques.
Il en va de même pour Marc Engels, l'ingénieur du son, qui connaissait le Vietnam via les documentaires auxquels il a collaboré, mais fait ici sa première expérience sur un tournage vietnamien de fiction. Les facultés d'adaptations et les capacités techniques sont très rapidement mises à rude épreuve.

Pusan et le cinéma d'Asie

Le fait que notre film ait été sélectionné dans plusieurs marchés de la coproduction - No Border (IFP New-York), Cinemart (IFFR Rotterdam) et PPP (Int. Film Festival of Pusan) a beaucoup aidé au financement de ce film.
Le festival du Film de Pusan - octobre 2003 -, fût à ce titre une expérience extraordinaire et totalement neuve pour moi.



Le festival de Pusan se profile comme le plus important festival d'Asie avec pour principaux films sélectionnés des productions du Japon, de Taiwan, de Hong Kong (faut-il encore les distinguer ?) de Chine et de Corée .
J'ai été très impressionné par l'extrême vivacité de la production de ces pays : la qualité, l'originalité et la prolixité. A côté des noms de réalisateurs les plus connus et dont les films sont généralement et heureusement distribués chez nous - Wong Kar Wai, Hou Hsiao Hsien, Tsai Ming Liang , Takeshi Kitano, Chung Chang-wha, Lou Ye, etc...- il existe de nombreux réalisateurs dont le talent est prêt à être révélé internationalement.
Le cinéma plus commercial, laisse pas mal de place à un cinéma dit d'auteur qui trouve selon les cas un certain succès auprès du public.
J'ai beaucoup cherché à comprendre comment ils arrivaient à produire autant de films, avec très peu d'aides ou de subsides de l'Etat. Des films qui abordent des sujets peu consensuels, loin du "mainstream" avec une telle liberté de forme. Une de ces raisons tient certainement en leur énorme volonté, leur travail sans relâche (beaucoup cumulent plusieurs boulots) et à une grande cohésion entre ces « familles » du cinéma qui s'entraident et se soutiennent.
L'autre raison est double, culturelle et technique. Il est surprenant de voir que la plupart de ces cinéastes (si pas tous) se réclament héritiers de la Nouvelle Vague et ont pour modèle Truffaut, Godard, Rohmer...
Justement un cinéma qui a voulu s'éloigner des contraintes d'une production lourde, qui se voulait libéré de la technique imposante et des modèles établis.
Je pense que c'est aujourd'hui un des cinémas (avec l'Iran) qui a le plus à dire et donc le plus novateur tant sur le fond que dans la forme. Ca en fait certainement un pôle des plus intéressants et peut-être que ce que l'Europe, et le cinéma français en particulier, ont légué au cinéma asiatique, l'Asie le lui rend actuellement grâce à son cinéma de ce 3ème millénaire.
Et avec la Chine qui commence seulement à s'ouvrir, on n'est pas près de voir se tarir la source.



Les Etats-Unis se sont depuis longtemps impliqués dans le cinéma asiatique, très majoritairement bien sûr dans le cinéma commercial, en investissant dans leurs productions, en attirant les réalisateurs chez eux ou en rachetant les droits de remake, payés parfois très cher, comme c'est le cas pour l'instant avec de nombreux titres coréens. Sans aucun égard culturel évidemment et en utilisant un medium convaincant qui voyage très vite et ne connaît pas de frontières : les capitaux.
Dans un tout autre style et mettant en avant leur politique culturelle les canadiens sont également très présents en Asie. Alors qu'ils y mènent une politique de coproduction active, l'Europe est semble-t-il totalement absente, dans cette matière, de cette partie du monde. J'ai rencontré Anne Malépart (Délégué Commerciale pour l'industrie culturelle - Région de l'Asie -Pacifique) qui m'expliquait que pour chaque film tourné en Asie, le Canada envisage, et généralement signe, un nouveau traité avec le pays producteur, autorisant ainsi une coproduction avec le Canada.
Tous les producteurs et réalisateurs que j'ai rencontrés, tous sans exception, ont la même réticence à travailler avec les Etats-Unis et seraient ravi de pouvoir collaborer avec l'Europe. Le seul hic est qu'il n'existe pas, aujourd'hui, de moyen simple pour établir une coproduction entre L'Europe et l'Asie. Et qu'il n'existe même pas de politique audiovisuelle qui l'envisage. Dommage car avec, à elle seule, un public potentiel de 1,3 milliard de spectateurs et au vu de ce que leurs auteurs - réalisateurs ont à exprimer, la Chine pourrait faire un partenaire culturel des plus intéressants. Un marché laissé en pâture aux Etats-Unis qui - tout pari là-dessus serait gagné d'avance - , s'inquiète fort peu de ce que les réalisateur chinois ont à dire mais ne laisseront pas tomber le marché juteux que représentent pour leur industrie cinématographique ces milliers d'écrans à construire.
Seul certains liens historiques et nationaux - comme le Vietnam avec la France et plus largement avec la francophonie - permettent d'établir des collaborations entre producteurs européens et asiatiques. Il est évident que c'est insuffisant quand on pense que même la France ne peut plus produire un film en autarcie, mais a besoin de plusieurs partenaires et de l'Europe !
Comment, non pas imposer, mais proposer le modèle européen avec l'équation fondamentale cinéma = expression, si nous sommes incapables de lancer les premières bases d'une collaboration, d'un échange possible entre l'Europe et les pays du Soleil Levant? Comment expliquer aux auteurs-réalisateurs asiatiques qu'il existe d'autres voies que celles d'un voyage à Hollywood? Que ce qu'ils produisent est essentiel, nous intéresse et devrait être montré comme tel?
L'Europe devrait cesser de croire que son seul salut cinématographique vient de l'imitation du modèle américain.
Saurons-nous, en élargissant nos règles de coproduction à l'Asie, saisir la balle au bond ?

Olivier Dubois

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