Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2002
01/12/2002
 

L'Histoire de ma vie racontée par mes photographies de Boris Lehman

Dix ans après Babel / Lettre à mes amis restés en BelgiqueBoris Lehman nous livre avec son Histoire de ma vie racontée par mes photographies ce qui apparaît très vite comme le deuxième volet de son grand oeuvre cinématographique. Histoire de ma vie se compose de quatre parties, quatre bobines, pratiquement interchangeables, comme si l'unité de l'oeuvre se devait de signaler la cohérence de chacun des éléments qui la composent. Comme si Boris Lehman, dans sa volonté d'un ordre aléatoire, rappelait qu'un film se doit de ne jamais se clore.
Work in progress, il doit posséder cette part d'inachèvement qui, dans son élaboration, renvoie au processus qui l'engendre et le dépasse et qui ici est la vie même du cinéaste. Cette adéquation entre l'enjeu du film et la vie de celui qui le fait, cet effet de miroir, de renvoi infini qui absout la distance entre le créateur et l'oeuvre, est au centre du travail de Boris Lehman et se trouve comme magnifier dans Histoire de ma vie.
On y retrouve en filigrane les grandes thématiques qui animaient Babel, la quête identitaire, l'invention d'une impossible communauté, le refus de la disparition, la nécessité de faire mémoire, le monde des amis mais cette fois avec un don de soi de la part de Boris Lehman qui nous touche et nous rend davantage personnelles ses interrogations et les blessures, lézardes, angoisses qu'elles recouvrent.

Parce que l'acte de photographier est d'abord une mise en risque de soi et une tension vers l'autre, photographier devient pour Boris Lehman un acte vital, l'évidence d'une relation et de sa durée avec ce soucis d'approcher l'autre comme part de soi, instant particulier d'une rencontre et de son devenir. Deux êtres acceptent fugitivement de devenir ce nous improbable et les photos, les collections de photos dont Boris Lehman s'entoure (comme si grâce à elles, il se protégeait de l'usure du temps), deviennent par la magie du cinéma, l'occasion d'histoires, de petits récits que nous livrent ceux qui se trouvent sur ces photos.

Histoire de ma vie racontée par mes photographies est d'abord les histoires des autres, un acte généreux et pudique où Boris Lehman laisse aux autres le temps et la mémoire de dire je au pluriel. De l'éphémère d'une présence à la fiction de vies entrelacées, le cinéma de Boris Lehman devient un projet de vie authentique dont l'enjeu et la pertinence tiennent précisément dans cette gageure d'unir et réunir nos vies éclatées.
Déjà dans Babel, il avait su trouver l'écriture d'une telle aventure. Invention d'un temps et d'une durée uniques et justes, expérimentation poétique et recherches narratives fondant une cohérence rigoureuse entre le fond et la forme, éclatement des genres et subversion burlesque rendant inopérantes les frontières du réel et du fictif, toutes ces trouvailles se voient dans Histoire de ma vie prolongées et amplifiées. Difficile ici de parler de toutes les idées géniales dont le film fourmille. De cette visite étonnante chez un ophtalmologue à cette étrange rencontre avec un photographe aveugle en passant par le démontage hilarant d'un Nikon, véritable leçon d'anatomie mécanique et loufoque, Histoire de ma vie multiplie les surprises et les coups de coeur, le sérieux du rire et l'irrévérence dans la gravité s'interpellant sans cesse jusqu'à cette dernière bobine où Boris Lehman avec une fulgurance d'invention, joue la carte expérimentale d'un imaginaire déjanté et se livre à un invraisemblable jeu de massacre, pulvérisant tous les lieux communs sur la fonction du regard pour ne garder que cette vérité impalpable d'un bonheur partagé. D'une richesse qui n'a d'égale que celle de Babel, on n'en finirait pas de citer et de réfléchir chaque séquence du film et les interactions qu'elle noue avec les autres. Impossible de résumer voire même de disserter sur les innombrables facettes, ces multiples splendeurs de Ma vie raconté par mes photographies, tant quelque part la qualité première du cinéma de Boris Lehman est de nous rendre partie prenante de l'élaboration de son film. Véritable tour de force à la subjectivité radicale, chacun de ses moments est la porte ouverte à notre propre aventure, à cette émotion personnelle qui rejoint la sienne et nous la précise comme elle apparaît autre et pourtant la même.

Enfin et contre toute attente, l'un des traits qui surprend et fait souche, est cet effet de transmission qui s'opère à suivre les films de Boris Lehman. Tel un enseignement socratique, le principe déambulatoire qui préside à la réalisation de ses films et qui nous donne cette parole qui va de l'avant et nous entraîne, nous devient à la fois nécessaire et complice. Retrouver ce bonheur de cheminer et converser de concert, cet acte si léger et tellement essentiel, c'est faire à chaque fois l'apprentissage de ce qui nous manque le plus, le plaisir de voir et de vivre ensemble.

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