Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
03/11/2008
 

L’Homme sans âge (Youth Without Youth) de Francis Ford Coppola

L’Homme sans âge

l'homme sans age

En réalisant Coup de cœur (One From the Heart), Francis Ford Coppola utilisait, grâce au système de visualisation vidéo, les premiers instruments numériques (mais aussi la steadycam à ses débuts, deux ans après Shining de Kubrick). Vingt-six ans après, retour à un numérique plus perfectionné (caméra HD numérique avec des lentilles Zeiss) pour réaliser, en Roumanie, L’Homme sans âge (Youth Without Youth), sans devoir passer par une caméra 35 mm pellicule, qu’il fut obligé d’utiliser en complément pour tourner One From the Heart. En 1938, âgé de 71 ans, Dominic Mattei, professeur de linguistique est frappé par la foudre dans une rue de Bucarest, devant la gare. Transformé en momie carbonisée, il est soigné par le professeur Stanciulescu. Très vite, il manifeste des signes de rajeunissement tout en gardant ses souvenirs et son érudition, ce qui intéresse vivement les cinglés scientifiques de l’Allemagne nazie. Est-on dans le super héros (genre Superman) ? Pas du tout ! La jeunesse (et même la genèse) de l’esprit intéresse davantage Dominic Mattei que le corps. 
 
Celui-ci profite du sursis de vie qui lui est donné pour mener jusqu’au bout ses recherches sur l’origine du langage. On pourrait dire que ce beau film du génial Francis Ford Coppola, parrain du nouvel Hollywood, nous conte l’histoire d’un homme qui, au moment de mourir, rêve qu’il peut vivre une seconde fois.
Le mythe de l’éternel retour n’est qu’un des indices de ce film au récit elliptique, à la profusion de possibilités foisonnantes de sens (comme les langues de la tour de Babel). Il bascule tantôt du côté de Shakespeare (« La vie est un songe éveillé»), tantôt vers Citizen Kane d’Orson Welles (fragmentation du récit), Le Troisième homme de Carol Reed (les rues nocturnes, de Vienne à Genève), le Narcisse Noir de Michaël Powell (la transe du désir) mais surtout, vers tous les thèmes qui hantent le réalisateur d’Apocalypse Now et du Parrain

Le double
La traque de Willard dans Apocalypse Now est de remonter le fleuve et de remonter le temps, pour y découvrir Kurz et son double mimétique. Mattei est face à son double pervers, mais aussi face à une jeune femme, qu’autrefois, il a aimée, et qui est elle-même confrontée à un double qui l’envoie au fond du temps vers les premiers langages de l’humanité. 

La filiation
Chez Coppola, obsédé par la transmission et fasciné par la relation entre les générations, on est soit jeune, soit vieux. Le Parrain 1 retrace la relation entre le vieux Vito Corleone et le jeune Michaël, son fils préféré. Le Parrain 2, plus audacieux, nous montre, en montage parallèle, le passage de Michaël vers une vieillesse solitaire avec, en contre-champ, la jeunesse dominante de son père, Vito Corleone. Dominic Mattei est vieux et jeune ou, plus exactement, possède une jeunesse sans âge (titre américain du film). 
Francis Ford Coppola nous amuse (genre Blake et Mortimer) avec les Nazis. Le docteur Rudolph, grand ami du Führer, semble surgir d’un chapitre sur les origines occultes du nazisme du Matin des magiciens (1). Lorsqu’une espionne nazie couche avec Mattei, elle révèle son identité par le motif en croix gammée dessiné sur la jarretière. Hormis le côté "collé-collé", la belle nazie, qui cherche à obtenir ses secrets, intéresse assez peu Dominic Mattei, pas plus qu’il ne s’intéresse au Docteur Rudolph, le scientifique fou, (sorti de La Marque jaune de Jacobs), patron de la demoiselle.
Dominic Mattei, obsédé par l’origine des langues, son grand œuvre, vit dans le souvenir de son amour perdu pour une jeune Roumaine. En rencontrant Veronica, il essaie de revivre ce passé amoureux. Mais Veronica ne surgit pas seulement du passé de Dominic. Son double, mimétisme oblige, voyage dans l’Histoire, parle le sanskrit, l’égyptien, le babylonien et vieillit au fur et à mesure qu’elle approche de l’aube de l’humanité.
 

« Il est clair pour moi, dit Francis Ford Coppola, que nos moyens limités de perception ne nous permettent pas de voir toute la réalité. Mais si on ne peut pas percevoir toute la réalité, alors, qu'elle est cette réalité ? C’est toute la question ».

 
L’Homme sans âge est adapté d’un récit de Mircea Eliade, philosophe des religions et des mythes, qui pensait que l’on pouvait maîtriser le temps et se régénérer grâce au bouddhisme ou au taoïsme. Le mythe de l’éternel retour est-il symbolisé par ce conte d’un empereur chinois que Dominic raconte à ses vieux amis de Bucarest : « Un papillon se voit l’empereur qui l’observe. L’empereur s’imagine en papillon. Il le devient, et se met à se croire être l’empereur qui lui-même se voit en papillon, etc. »

La vie est un songe, un rêve éveillé, Youth Without Youth (que l'on pourrait traduire par "Jeunesse sans jeunesse") est le plus beau film de Francis Ford Coppola. Plus proche des films de Méliès que de ceux de son ami Georges Lucas (comme quoi, le numérique ne sert pas qu’à réaliser du Matrix). Il n’a pas obtenu le public qu’il méritait malgré de superbes scènes au cadre renversé à 180 degré, des plongées et contre-plongées vertigineuses ou les images décalées de personnage face au miroir.

FFC s’en explique, sans se prendre pour une victime du système commercial américain (n’est-il pas l’un des plus gros producteurs de vin californien ?) : « Quand vous faites quelque chose d’un peu nouveau, il y a d’abord un phénomène de rejet. Je ne m’exclus pas de ce réflexe d’ailleurs. Je me suis toujours précipité pour voir chaque nouveau film de Kubrick et j’ai toujours été déçu à la première vision ».
Eternel adolescent, grand admirateur d’Orson Welles dont il semble bien devenu le successeur tant par la taille (grosseur impressionnante du parrain du Nouvel Hollywood) que par le désir de faire exploser le récit en mille possibilités (la perception de la réalité se déploie à l’infini), Coppola se veut plus créatif encore qu’à ses débuts. «  Il se trouve que le gros succès hollywoodien, avec Le Parrain, m’est tombé dessus quand j’étais jeune, alors maintenant que je suis vieux, peut-être que je peux entamer une carrière de jeune cinéaste débutant ! J’ai juste inversé les périodes. »
 

(1) Le Matin des magiciens (1960), de Louis Pauwels et Jacques Bergier, édition Gallimard, 500 pages de pur délire consacrées aux sciences occultes (la science-fiction comme idéal scientifique).

L’Homme sans âge (Youth Without Youth), de Francis Ford Coppola, DVD édité par Pathé et diffusé par Melimedias
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