Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Décembre 2005
01/12/2005
 

L'Iceberg de Dominique Abel et de Fiona Gordon

Le bel essai

Abel et Gordon occupent une place à part dans le cinéma belge. Ce couple de comédiens a développé un style basé sur la pantomime et le burlesque, à l’instar de leurs maîtres, Buster Keaton et Jacques Tati. Un humour de situation où les corps s'expriment dans une succession de gags millimétrés. Un condensé de fausses maladresses qui s'enchaînent les unes aux autres dans une atmosphère de doux délire absurde. Des personnages lunaires, décalés, cherchant leur place dans un monde trop terre à terre pour eux, où leur poésie a du mal à exister. D’abord comédiens de théâtre, ils ont ensuite transposé leur forme d’art au cinéma, à l'instigation de leur ami Bruno Romy. La réalisation de trois courts métrages leur permet de peaufiner leur patte. Revoir ces trois films dans leur continuité permet de mesurer leurs progrès. Le propos s’ajuste à la forme, les gags sont de mieux en mieux encadrés, le rythme plus maîtrisé.
Avec Walking on The Wild Side, une histoire d'amour basée sur un quiproquo du plus haut comique, on se rapproche de la perfection, tant au niveau narratif que de la mise en image. Ce petit bijou de grâce et de poésie naïve sort d'ailleurs bardé de prix de multiples festivals belges et étrangers, dont un prix Cinergie. Il avait séduit l'unanimité du jury constitué par notre revue, à l'occasion de Festival Media 10-10, en 2000.Le passage au long métrage constitue l'étape suivante de ce cheminement. Un défi à ne pas prendre à la légère. C'est qu'il faut tenir le spectateur en haleine pendant une heure et demie dans l'expression quasi muette des corps, sans mollir ni lasser. Il faut inventer sans cesse, se renouveller, varier, gérer dans l'harmonie l'alternance de passages plus denses avec d'inévitables moments de récupération. A Cinergie, on attendait ce premier essai avec impatience, tout en étant conscients que, dans ce genre particulièrement difficile, le monde ne se fait pas en un jour.
De fait, L'Iceberg ressemble un peu à un rallye automobile. Il y a des étapes spéciales dans lesquelles les pilotes donnent tout ce qu'ils ont dans le ventre, qui sont rattachées les unes aux autres par des étapes de liaison, forcément moins spectaculaires. Un rythme inégal donc, mais des séquences d'anthologie, fourmillant de bonnes idées et de gags hilarants.
L'Iceberg, c'est l'obsession de Fiona, une mère de famille ordinaire, qui habite une petite maison de banlieue avec son mari et ses deux enfants, et s'investit à fond dans la gestion d'un Fast Food. Un soir où elle est seule, elle se retrouve, par mégarde, enfermée dans la chambre froide de son restaurant. Contrainte d'y passer la nuit, elle en ressort au matin à moitié gelée. A la suite de cette expérience, elle développe une passion névrotique pour tout ce qui est froid et, dans sa tête, se développe une idée fixe : partir à la rencontre d'un iceberg. Dès lors, plus rien n'existe : ni travail, ni mari, ni enfants (ces trois là ne s'étaient d'ailleurs même pas aperçus de son absence la fameuse nuit). Fiona lâche tout pour partir à la poursuite de son rêve. Elle va multiplier les aventures, se retrouver enfermée dans un camion frigorifique (encore!), partir à la mer avec un car de petits vieux sympas, y rencontrer un patron pêcheur rendu quasi autiste par un traumatisme d'enfance, le convaincre de l'emmener à l'aventure vers le grand nord sur son petit rafiot de pêche : le Titanique. Avec, à sa poursuite, son mari qui ne comprend évidemment rien aux errances de sa femme mais qui, éperdu d'amour, se refuse à l'abandonner. D'un point de vue cinématographique, tout est mis en place pour renforcer l’atmosphère lunaire, décalée de cette comédie clownesque. Les décors sont simples, dépouillés au maximum, les couleurs contrastées. Les dialogues sont réduits au strict minimum.
Il n’y a presque pas de musique et elle n’est pas utilisée de manière conventionnelle. La mise en scène est plus classique. Si la machine est conçue pour laisser libre cours à la fantaisie de nos deux Pierrots lunaires, ils n'y occupent pas non plus toute la place. Il y a des personnages secondaires attachants, comme René, le marin (Philippe Martz), Fernande, une petite vieille qui devient la copine de Fiona (Thérèse Fichet), et Nettikutuk, l'esquimaude (Lucy Tulugarjuk), dont vous saurez, en voyant le film, ce qu'elle vient y faire.
Quant à la mise en place, L'Iceberg est une succession de longs plans séquences, filmés en caméra fixe. Il en ressort une curieuse impression. Ce n'est pas statique, contrairement à ce qu'on eût pu penser, mais on se croirait presque dans une bande dessinée où les cases succèdent aux cases. Le burlesque au cinéma est un genre à part, une machinerie délicate (voyez Jacques Tati), mais aussi une aventure passionnante. L'Iceberg n’est donc pas un film comme les autres. Les conformistes pourront être déconcertés, ne pas pardonner au film ses faiblesses de rythme, de narration, de force comique inégale.
Mais si vous aimez la découverte, si vous avez gardé une part de votre fantaisie et de votre âme d’enfant, si la grâce aérienne d’une pantomime vous émeut, avec son mélange d’humour et de poésie, osez alors faire la découverte et laissez-vous entraîner dans le sillage de L'Iceberg. On y rit plus souvent qu’à son tour et il y a toujours quelque chose d’intéressant à y observer. Au-delà de la succession de numéros cocasses dans un style déjà rôdé et bien maîtrisé, vous y trouverez une véritable recherche formelle. La marge de progression est encore sensible mais Abel et Gordon sont sur la bonne voie. Au vu du travail sur leurs courts métrages, on ne doute pas qu’ils s’obstineront, continueront à chercher, et on espère bien les voir mettre le doigt un jour sur la quadrature du cercle. En attendant, L'Iceberg est déjà, décidément, un bien bel essai.

 

commentaires propulsé par Disqus