Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
 

L'oeil du cyclope de Jen Debauche

Quitte à disparaître...

Le festival Filmer à Tout Prix fait circuler, à travers la Belgique, les films présentés dans ses éditions dans le cadre des « On Tour ». Et c'est au Vecteur à Charleroi, le 11 mai, que s'arrête le premier film étrange et hypnotique de Jen Debauche. Projeté il y a quelques mois au Cinéma Nova, en France au Festival des Cinémas Différents et Expérimentaux (Prix du jury de la compétition internationale) aux Inattendus à Lyon en début d'année, L'oeil du cyclope dérive entre récit mythologique et rêverie primitive, porté par beaucoup de grâce et d'audace. Depuis une dizaine d'années maintenant, Jen Debauche participe au LABO Bxl qu'elle a fondé avec Sébastien Koeppel et Khristine Gillard au sortir de Sint Lucas. Riche de sa passion et de sa recherche expérimentale sur le développement de la pellicule, elle signe un long-métrage d'une grande beauté formelle, une puissante expérience d'immersion cinématographique.

L'oeil du cyclope de Jen DebaucheUn scarabée avance. À son rythme. Des cellules se divisent. De la matière humaine se reconstitue sous l'oeil de la caméra. Le film s'ouvre sur ce retour à l'origine du monde, quelques-unes des étapes du vivant. Les plans sont lents, rapprochés. Le montage est scandé par une bande-sonore saturée de bruits étranges qui font résonner les premiers craquements du monde. Au fil de cette vie qui, peu à peu, prend forme, une main se met en mouvement. Les images en noir et blanc, tournées en Super 8 ou en 16, sont granuleuses, vivantes. Elles rappellent le cinéma primitif d'Etienne-Jules Marey. Et peut-être est-ce une tentation inverse qui habite le film de Jen Debauche. Le médecin cherchait à enregistrer la machine dans le corps humain en décomposant le mouvement à l'infini. L'oeil du cyclope suit lui, la trajectoire d'un homme qui tente de déserter les machines du monde, jusqu'à la lutte ultime, celle qui l'oppose à la mécanique de son propre corps.
Très vite, la main s'incarne : elle boulonne, outille, coupe. Un homme travaille la terre, moissonne les champs, transporte la paille. Les plans vont des gestes humains et répétitifs aux roulements des machines agricoles. Leurs sons assourdissants comme des battements d'un cœur monstrueux glissent sur le corps humain qu'ils lient dans le même mouvement. Mais l'homme abandonne sa machine. Il part. Droit devant lui. Il quitte la mécanique du mouvement, les champs agricoles domestiqués pour se perdre dans la montagne sauvage au fil d'un étrange voyage. Peu à peu, le paysage se minéralise. Dans les interstices de la pierre, la caméra le suit, le perd, le retrouve. Une sorte de bataille commence avec ce réel tout en arrêtes, une matière dont il semble vouloir s'emparer tant il l'empoigne et l'arpente, déterminé. Quelques traces du monde persistent pourtant... Des machines se remettent en marche. Un phare à l'horizon tourne sur lui-même, hypnotique comme le chant des sirènes. Plus près, son oeil est vide et aveuglant. Était-ce à son appel que cet Ulysse moderne n'a pas su résister ? Une autre bataille commence... Dans ce monde minéral, déserté de toute signification humaine, les machines qui tournent seules sont les démiurges menaçants prêtes à broyer tous les élans, les révoltes, les désirs.
Chaque plan, ou presque, de L'oeil du cyclope est une surprise, un émerveillement. Chaque image se déploie mystérieusement. Chaque élément se donne à l'écran sous un jour nouveau. La caméra de Jen Debauche se perd dans les miroitements de l'eau, scrute le sable, tourne autour de l'homme, de son corps, de sa sueur. Elle s'immerge dans la matière. Du réel se lève, hypnotique, incompréhensible, résistant aux interprétations. Il se détache de ses fonctions, redevenu extérieur à l'homme et à ses usages. Dans ces noirs et blancs parfois très contrastés, les éléments envahissent l'écran, se font tableaux abstraits. Comme dans les rêves, les images s'enchaînent pour créer leur rimes visuelles et leur métaphore à force d'épaisseur sémiologique. Ralenties, répétition d'images, gros plans ou plans d'ensemble vertigineux..., le film fait avancer son récit ténu dans son décor très épuré, sur une seule ligne métaphorique qu'il déploie avec minimalisme et constance : celui d'une longue bataille primitive, un dernier voyage aux confins du monde...
Réduits à quelques éléments comme des machines aux pistons énormes ou à cet oeil monstrueux d'un phare, le monde des hommes s'offre sous son jour le plus inhumain et mythologique, celui du règne des machines productrices. Sorte d'Ulysse qui rentre dans un pays où rien ne l'attend sauf la terre craquelée ou la roche, le corps à corps avec ces montagnes de l'homme au chapeau qui tente de fuir les machines ne peut connaître qu'un seul dénouement. Et si la métaphore finale des vautours peut sembler terrifiante, elle raconte aussi l'aboutissement ultime du voyage, l'évanouissement littéral de l'homme qui aura déserté la logique productrice du monde, pour le monde organique. Quitte à disparaître.

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