Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
juin 2010
08/06/2010
 

La Cage aux ours, Le voyage d'hiver de Marian Handwerker - Belfilm

La Cage aux ours ou La Cage aux bourses du marché
Dès sa deuxième année à l'IAD, Marian Handwerker (né à Talde Kurgan au Kazakhstan) s'est fait connaître en réalisant Tête de turcs (1970-30'), un documentaire très intéressant sur l'immigration des Turcs à Liège (bonus du DVD). Quatre ans plus tard, il réalise La Cage aux ours, son premier long métrage, produit par Jacqueline Pierreux. Le film se passe dans un quartier de Bruxelles (à Schaerbeek), et ne plante pas seulement un décor, mais nous parle de ce qui s'y passe, en l'occurrence de la grève des petits commerçants et les revendications anti-autoritaires des lycéens dans les années septante. Le film s'articule autour de Bernard, un lycéen de dix-sept ans qui aime Julie, la musique et la liberté. Soit cool, mais soit là. 

La cage aux oursLe film, tourné en 1973, est montré en 1974. Que se passe-t-il dans ces années-là ? L'écroulement de la gauche révolutionnaire et démocratique au Chili. Noam Chomsky nous rappelle qu'avant l'horreur du 11 septembre 2001 à New York, il y a eu le 11 septembre 1972 à Santiago du Chili. Des terroristes d'une junte militaire envoient des avions bombarder le Palais de La Moneda contre le président élu. Il y aura des milliers de morts dans ce qui est une tragédie ou, peut-être, la stratégie du monétarisme et du laisser-faire que l'Ecole de Chicago va imposer au Chili, et que Thatcher et Reagan vont réussir à imposer dans le monde. En tout cas, il est permis de se poser la question, comme Noami Klein dans La Stratégie du chaos (éd. Actes Sud).
Marian Handwerker joue avec le triangle hégélien (thèse-antithèse-synthèse) de trois générations qui tentent de grimper dans la pyramide sociale (à l'époque, le souci ne consistait pas encore à vouloir escalader les degrés de la pyramide du spectacle).
Thèse : Le grand-père, ancien mineur des charbonnages de Wallonie, a rejoint son fils à Bruxelles. Les années septante sont un moment-clé pour cette région jadis prospère devenue une période de stagnation économique et de chômage comme Manchester, en Angleterre.
Antithèse : Léopold, son fils, propriétaire d'un petit commerce, voit son rêve s'effondrer lorsque, à cent mètres de chez lui, se construit un supermarché.
Synthèse : Bernard, le petit-fils, devant le désarroi de son père (lequel croit vivre un destin tragique devant une faillite qui n'est due qu'aux règles imposées par le marché des supermarchés) devient contestataire.

Depuis 68, le mouvement lycéen, à travers les comités d'école, est au coeur de la contestation. Lorsque le premier ministre, Paul Van den Boeynants (au parlé encore moins inspiré que celui des cyclistes « belgitudés » au Tour de France) essaie de renforcer le pouvoir de l'armée, il déclenche une manifestation réunissant 100.000 lycéens qui descendent dans les rues de Bruxelles (on en voit des images dans le film).
Voici ce qu'écrivait, lors de la présentation du film au Festival de Cannes 1974, Jacques Doniol Valcrose dans l'Express :
« Ce film fut, pour moi, une révélation du Festival. Le conflit de générations et leurs désarrois réciproques y sont exprimés avec intelligence et force. C'est rare qu'un jeune cinéaste analyse avec lucidité les problèmes des adultes et du 3ème âge. Par ailleurs, le fil de la mise en scène, simple et réaliste, rend le propos authentique. C'est ainsi, en ne copiant personne, que les cinémas canadiens et suisses se sont imposés ».
Presque trente ans après, le film, La Cage aux ours n'est-il que le thé d'un été dans un passé dépassé ? Pas vraiment. Il tourne autour d'une problématique que le marché de la Rome antique avait vécue et nous avait raconté jadis. Maintenant, les fans de Cicéron, via Internet, en font leurs choux gras. Incroyable, mais vrai, les snobs, sous le régime napoléonien, s'appelaient ainsi. Au moment où Carrefour s'écroule, et où les derniers petits commerces vont cahin-caha, nous pouvons découvrir les débuts de l'ère des supermarchés grâce à l'édition DVD du film sur la crise du petit commerce, à Bruxelles, dans les années septante du siècle dernier. Tout cela est révélateur de ce qui se joue en 2008-2010 de l'autre côté du comptoir des poires. Un conte d'extraits de comptes. Le leurre des supermarkets va-t-il nous permettre de sortir du delirium tremens de la surconsommation ? Cessera-t-on, enfin, de cacher nos yeux avec nos mains attentives aux têtes de gondoles de la consommation ? (Siouplait, cessons de mater des têtes de noeud). En voyant Carrefour s'effondrer en partie, on peut se dire que la plus value ça use, ça use les souliers. Disons donc que La Cage aux ours de Marian Handwerker nous offre la possibilité de voir et revoir le bout du couloir avec un boudoir trempé dans la crème de Chantilly.

Autrement dit, si nous quittons le jargon gauchiste de l'époque, le marché des renards réduit la classe moyenne (ou l'ex-classe moyenne) en corbeau sans fromage. Ou encore, lorsque les gros deviennent de plus en plus gros, les maigres deviennent de plus en plus maigres. Dans le vain baratin de l'analité du marché (coucou Freud) disons turlututu chapeau pointu.


Le voyage d'hiver

En bonus, Belfilm a eu la bonne idée de nous montrer Tête de Turc, le doc de choc d'Handwerker

Autre film, Le Voyage d'hiver
Ce film de 97', tourné en 1983, parle du monde de la guerre froide et d’une Europe coupée en deux : Est et Ouest. Patrick Bauchau joue Adam, le bien nommé Micha Wald joue Adam jeune.

En bonus, La leçon de David, un documentaire de 24' réalisé en 2007.
Signalons que les DVD Belfilm sont accompagnés d'un livret permettant de situer le film et son réalisateur dans l'histoire du cinéma belge et l'histoire tout court.

La Cage aux ours, Le voyage d'hiver de Marian Handwerker, deux DVD édités et diffusés par Belfilm dans la série Made in Belgium.

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