Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Novembre 2000
01/11/2000
 

La Captive de Chantal Akerman


La prisonnière ?

Une mer noire de nuit, gonflée d'une vague lourde et lente qui roule, houleuse de tensions retenues, puis chute, s'écroule pour recommencer encore et toujours ce même mouvement immuable et comme captif de lui-même.
C'est avec cette image symbolique d'un présent hors du temps, obscur et brassé de ténèbres, que Chantal Akerman commence son dernier film, La captive. Cadré à l'extrême limite de l'enfermement, ce premier plan situe d'emblée l'espace imaginaire de son récit, un lieu clos, au motif récurrent dont il est impossible de sortir.
Pourtant dès le second plan, Chantal Akerman oppose à cette impression d'emprisonnement des images solaires de jeunes femmes au bord de la mer goûtant le plaisir sensuel d'être ensemble. Ces images faites de légèreté et d'abandon, sont saisies par une caméra d'amateur qui, face à la complexité charnelle de ces femmes, ne parvient pas à les rejoindre comme si elle se sentait exclue de cet instant de liberté. Et cette distance va devenir le motif récurrent du film de Chantal Akerman. Car comme la caméra focalise sur la fragile étreinte de deux femmes et s'arrête plus particulièrement sur le visage, le regard lumineux de l'une d'elle, Ariane, nous retrouvons brusquement l'espace fermé du premier plan en plongeant dans une pièce obscure où la sombre silhouette d'un homme, Simon, se découpe sur un écran de cinéma et occulte de sa masse, les corps féminins qui s'y projettent et le visage d'Ariane qui semble lui sourire.
Nous comprenons alors que La captive va nous faire partager l'univers obsessionnel et solitaire de Simon, son regard amoureux entre voyeurisme et jalousie pour Ariane. Celle-ci représente pour lui le monde des femmes dont il ne connaît que la marge, la frontière (on devine que c'est lui le cameraman amateur) et qui fonctionne chez lui tel l'objet d'un désir possessif et absolu à l'assouvissement impossible.
Dès les premiers plans, La captive apparaît comme une approche toute en nuances de l'imaginaire carcéral de l'homme construit contre la liberté des femmes, et son récit se déploie et se répète suivant cette logique masculine du déchirement et du rapport de force.
Simon, dans son amour pour Ariane, veut dans le même mouvement être part de sa liberté et la réduire aux lois de son vouloir d'homme. Contradiction fatale qui, tel un piège aux multiples développements, détermine chaque séquence du film et fait de l'amour de Simon le moteur autant que l'enjeu de l'éventuelle transformation et soumission d'Ariane.

Et c'est précisément dans ce devenir d'Ariane que le film nous mène au plus profond de cette coupure terrible qui chez Chantal Akerman détermine les rapports des deux sexes. Ariane qui dans son amour pour Simon tente de pénétrer les lois qui régissent son monde, accepte de lui obéir, de répondre à son désir. Mais elle le fait de son point de vue de femme, toujours situé à la périphérie de celui de Simon. Et en cela elle ne peut changer et ne change pas. Cette résistance au changement d'Ariane nous livre tout le tragique de la situation dans laquelle Simon se tient reclus. Ses tentatives pour partager avec elle une émotion amoureuse sont en définitive autant de refus de ce qu'elle est, autant d'essais pour la faire autre, c'est à dire pareille à lui-même. Et Ariane s'éloigne, s'étiole progressivement jusqu'à cet instant de désespoir qui est déjà sa mort annoncée. Dans le monde de Simon, Ariane ne peut que disparaître et disparaît.apparaît comme une approche toute en nuancesde l'imaginaire carcéral de l'homme construit contre la liberté des femmes, et son récit se déploie et se répète suivant cette logique masculine du déchirement et du rapport de force.  Simon, dans son amour pour Ariane, veut dans le même mouvement être part de sa liberté et la réduire aux lois de son vouloir d'homme. Contradiction fatale qui, tel un piège aux multiples développements, détermine chaque séquence du film et fait de l'amour de Simon le moteur autant que l'enjeu de l'éventuelle transformation et soumission d'Ariane.
D'une intelligence narrative étonnante à la complexité presque infinie, La captive ne se laisse pas enfermer dans une interprétation unique. Et si le parti pris de ne voir Ariane que du point de vue de Simon ouvre à un manichéisme par moment trop évident, la qualité du regard de Chantal Akerman gomme l'effet partisan qu'un tel engagement peut avoir. 

Sa mise en scène aux demi-teintes feutrées de pénombres reprend à la technique de l'épure la beauté de son trait, et sa direction d'acteur atteint un jeu dépouillé d'une richesse psychologique qui renforce encore la vérité de ses personnages.
Enfin, elle parvient à créer un effet d'intemporalité propre à certains grands opéras en évacuant de La captive toute référence à une actualité qui ferait de l'histoire de Simon, l'expression d'une époque, l'instant tout relatif de ce qui se vit dans la rencontre des deux sexes. Et c'est peut-être là que La captive montre sa limite, empêche notre enthousiasme d'être total. Car à poser l'obsession de Simon comme une vérité intrinsèque à sa nature d'homme, elle nous enferme à notre tour dans cette figure non évolutive du masculin et oublie qu'il est d'autres alternatives à la passion et aux rapports amoureux. Malgré cela et peut-être contre cela, La captive bouleverse par la puissance de son imaginaire et la magie de son exécution et jette le trouble dans ces conventions qui régissent nos vies affectives en nous obligeant à repenser fondamentalement ce qui fait de nous et des hommes et des femmes.

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