Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
14/11/2007
 

La Chamelle blanche de Xavier Christiaens

La Chamelle blanche est présenté dans le cadre du Panorama biennal du Cinéma documentaire belge.

Qu’était-ce ?
Il s’est passé quelque chose, quelque chose d’effroyable, là-bas à l’est de notre présent. Quelque chose qui se rapproche, gagne du terrain, avance, une catastrophe irréversible, des mondes détruits, irradiés, à l’abandon. Une calamité terrible et grandiose qui laisse percevoir un futur en voie de désertification, un point de non-retour où les heures s’asphyxient en une observation périlleuse de territoires aux limites incertaines. Des mondes en voie de disparition et des lieux qui surgissent de nulle part, des vies qui survivent, se cherchent et s’épuisent sous la brûlure vorace de mille soleils. Une présence nucléaire permanente où palpite l’ombre fantomatique de ceux qui sont partis, de ceux qui, peut-être, reviendront.
Les souvenirs d’un ordre révolu qui se délitent en couleurs délavées ou saturées mais encore habitées de cette intensité aveuglante des déflagrations. La permanence d’un contraste flou, noir et blanc monochrome où s’abolissent les conflits, se dénouent les antagonismes, s’installent l’unicité du danger permanent.
Et la vie continue avec cette mémoire solarisée où les images d’un quotidien s’empilent, s’enchâssent et font dépôt sur la voûte surexposée d’une rétine défaillante. Une mémoire faite de fulgurances et d’éclipses, et qui cherche à recomposer ses frontières, à retrouver ses repères, à redonner sens à ce récit circonstancié dont les événements se perdent en décombres et ruines, empreintes inconsistantes de ce qui résolument a été, a vécu et n‘est plus.
La Chamelle blanche de Xavier Christiaens, film-essai entre documentaire et fiction, imagine, au sens premier, fondamental, de mettre en images, un désastre fictif mais oh combien potentiellement là, réel, évident. Il imagine de nous rendre palpable cette catastrophe venue de l'Est mais si judicieusement perçue qu’elle en devient expression de notre monde.
Et quelles images ! Contaminées d’angoisse retenue, de malaise viscéral, d’irrémédiable panique. Travail profond, sans compromis ni concession (si on oublie la référence rédemptrice de cette femme à l'enfant), autour de ce qui anime nos cauchemars post-atomiques et nos rêves de continuité et d'avenir. Images qui se veulent comme diffuses, doubles, triples, multiples en leur sein et qui trouvent un écho étonnant dans une partition sonore qui est comme la vérité intrinsèque de ce que nous voyons, de ce que nous ressentons.
Étrangère, volontairement étrangère aux enjeux d‘un propos rationnel, La Chamelle blanche demande, de la part du spectateur, une attention de créateur. À lui de trouver, d’inventer, en ces moments de trouble, une ligne narrative, une façon de décoder ce qu’il lui est ici proposé. Hermétique dans un premier temps, celui de la surprise et du dépaysement, La Chamelle blanche, très vite, déroule ses propositions émotionnelles comme autant de déroutes tentaculaires, car il s’agit avant tout d’être au cœur d’un mystère, d’un advenu incompréhensible et de là, de partir vers ce qui, chez nous, fera souche, trace, mémoire.
Difficile, mais d’une force incontournable, le film de Xavier Christiaens bouleverse et dérange, émeut et interroge, ne laisse jamais indifférent. Film unique jusque dans cette part électrique de son montage dont la durée affecte jusqu’à notre système nerveux, il rappelle d’autres films tels que Stalker de Tarkovski, la Jetée de Chris Marker ou encore Eraserhead de David Lynch. Et dans cette filiation, par trop culturelle et cinéphilique, s’exprime, comme un hommage à lui rendu, une part de ce que le cinéma peut avoir d’essentiellement commun et de somptueusement personnel.

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