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17/10/2008
 

La critique de cinéma de Jean-Michel Frodon

Une critique de faible intensité, n’hésitant pas à rejeter la réflexion critique, se développe. Les enjeux deviennent alors : le film va-t-il rapporter beaucoup d’argent ? Quelle est sa place au box-office ? Quel est le pitch le plus surprenant ou encore avec quel acteur l’actrice est-t-elle collée-collée ? Des notions plus "cool" que la mise en scène du cinéaste qui est cependant l’enjeu même du travail de critique, « c’est-à-dire la manière dont un cinéaste utilise les moyens spécifiques du cinéma pour construire un rapport au monde avec son spectateur ». Face à l’actuelle régression, à la puissance deux, dans le non-dire de la réalisation, on a le tournis (1). Dès lors que son impact sur le nombre d’entrées dans les salles est moindre par rapport au marketing télévisuel, à quoi sert la critique de cinéma ? Elle a un rôle important, et la profession le sait, aussi bien les producteurs que les diffuseurs ou les réalisateurs.
Elle a un impact capital en légitimant des cinéastes via les festivals, en permettant aux films de continuer leur vie sur des supports différents après un passage de plus en plus rapide dans les salles. Et, comme le signalait, il y a quelques années déjà, Jean-Michel Frodon (2), son rôle a été déterminant lors des débats agités sur l’exception culturelle. Cela explique « que des producteurs (qui ne sont pas forcément passionnés par la culture le reste de leur vie) ont pu effectivement défendre une spécificité culturelle : effectivement il existe une critique de cinéma, alors qu’il n’existe pas de critiques de boîtes de petits pois ». Depuis la ratification de la déclaration en faveur de la diversité culturelle à l’assemblée générale de l’UNESCO, en novembre 2006, la critique est devenue une « instance de labellisation culturelle du cinéma ».

Dans son dernier ouvrage, La critique de cinéma, Jean-Michel Frodon nous explique que les sondages réguliers confirment que le rôle de la critique dans le choix des spectateurs est d’environ 7%. « Le chiffre paraît dérisoire, il ne l’est pas pour deux raisons. D’abord, ce qui reste le principal déclencheur d’aller voir un film est le bouche à oreille, la recommandation par des proches ». L’autre raison, déjà évoquée, « les films ont une vie longue, au-delà de la salle, et un bon accueil critique peut contribuer à leur ouvrir l’accès à des chaînes de télévision, à des festivals, à des ventes à l’étranger, à une édition vidéo. Encore au-delà, une critique enthousiaste peut aussi permettre à un jeune réalisateur, même si son film n’a aucun succès commercial, de proposer de nouveaux projets, de convaincre des décideurs financiers, des techniciens ou des acteurs avec lesquels il souhaite travailler ».

C’est pourquoi l’initiative de Patrice Leconte, le 13 octobre 1999, se plaignant violemment de la critique, via une lettre à l’ARP (Auteurs réalisateurs producteurs) est moins surprenante qu’on ne pourrait le croire. Leconte est parfaitement conscient que la critique a moins d’impact que la com' télévisuelle, mais qu’elle conserve un rôle important dans la reconnaissance d’un film grâce à la durée qu’elle lui offre.

Quelle est l’origine de la critique ? Jean-Michel Frodon dans la Critique de cinéma parcourt l’originalité de la critique française qui défend, au début des années vingt, l’idée que le cinéma n’est pas seulement le septième art mais serait aussi « l’art total ». Louis Delluc, fondateur de l’activité de critiques de films, écrit dans deux quotidiens, crée des revues et invente le terme  « cinéaste » plutôt que l’usage de « cinégraphiste » ou « écraniste ». Après la guerre 40-45, la déferlante du cinéma américain stimule le goût du cinéma et permet la création des ciné-clubs développant le mouvement des cinéphiles et permettant à la critique de se déployer. La première revue, L’Ecran français de Jean-Georges Auriol, sort dix-neuf numéros entre 1947 et 1948 (3). Deux ans plus tard, paraissent les deux revues historiques toujours en activité : les Cahiers du cinéma, revue créée en 1951, fondée par André Bazin, critique prolifique des « cahiers jaunes » et Positif, créée en 1952 et fondée par Bernard Chardère. Au cours des années 50, les jeunes turcs des Cahiers du cinéma (Truffaut, Godard, Rohmer, Rivette, Chabrol) « mettent en évidence la puissance artistique conçue pourtant à des seules fins de distraction, en élevant au rang d’artistes majeurs des réalisateurs de westerns, de comédies, de films policiers comme Howard Hawks et John Ford ». C’est la politique des auteurs, un concept développé par François Truffaut.

Riche en perspective, la fin des années 60, est l’époque phare d’un nouveau cinéma qu’on désignera sous le terme de "cinéma de la modernité" et auquel prendront part les jeunes turcs des Cahiers du cinéma, et d'autres encore (Truffaut, Godard, Bergman, Antonioni, Resnais, Varda, Cassavetes, Bertolucci, Oshima, Marker). En 1961, l’Avant-scène de cinéma (publication du découpage complet d’un film) voit le jour. Cette période des sixties est l’âge d’or de la critique de cinéma via les « news magazines » dans lesquels les cinéphiles découvrent les plumes originales de Jean-Louis Bory, Pierre Billard, Michel Cournot.
Après mai 68, une période s'engage contre le cinéma de fiction (c'est l'abandon des théories de Bazin), et fait de Positif la seule revue de réflexion critique. Les Cahiers du Cinéma mettent fin à cette problématique négative, à cette aventure de la déconstruction sous l’impulsion des notions affirmatives de Gilles Deleuze : c'est« l’apparition pour la première fois, d’un travail majeur d’un philosophe de premier plan, Gilles Deleuze, entièrement conçu à partir du cinéma ( Cinéma 1, L’Image-mouvement et Cinéma 2 et L’Image-temps). Les Cahiers sont relancés par Alain Bergala, Serge Toubiana, Alain Philippon et Serge Daney qui, en 1981, quitte la rédaction en chef des Cahiers du cinéma pour la direction des pages cinéma du quotidien Libération.

Entre-temps, et pour un court temps, la télévision va nous offrir deux séries magistrales sur le cinéma : Cinéma de notre temps d’André S. Labarthe et Jeanine Bazin ainsi que Cinéma, cinémas de Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut (la première série est disponible en DVD chez MK2 et la seconde est annoncée, en DVD, à la fin de cette année).

Autre mode d’expression qui remplace les émissions télévisées des stars des top films, les bonus qui accompagnent les films édités en DVD. Ne parlons pas des making of dont 80% d’entre eux sont déplorables, ou les lourds entretiens avec les acteurs américains qui sont de parfaits soporifiques, mais des petits films animés par des critiques comme Jean Douchet, Luc Lagier, Jean Narboni, Charles Tesson, Noël Simsolo ou Michel Ciment qui permettent la compréhension du langage filmique. Car le rôle de la critique, répétons-le, est la prise en compte avec la mise en scène, d’un ensemble de rapports. « Le cinéaste lui-même établit un rapport avec ses personnages, il instaure des rapports entre le film et celui qui le regarde, entre ce qu’il montre et ce qu’il ne montre pas, entre ce qu’il laisse percevoir ou non, deviner, imaginer …ou non ».

Parmi les textes de la deuxième partie de l’ouvrage (exemples de différentes pratiques, critiques, textes de référence) on y trouve trois textes célèbres qui ont alimenté le débat critique.

Le premier De l’abjection de Jacques Rivette a été rédigé en juin 1961 à partir de la sortie de Kapo, un film de Gillo Pontecorvo. « C’est ici qu’on comprend que la force de Nuit et brouillard venait moins des documents que du montage ». "Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l'homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d'inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris".

Le second de Serge Daney : « Abrupt, lumineux, le texte de Rivette me permettait des mots sur ce visage-là de l’abjection. Ma révolte avait trouvé des mots pour se dire (…) Une chose est de regarder les films « en professionnel » et autre chose est de vivre avec ceux qui nous ont regardés grandir et qui nous ont vus, otages précoces de notre biographie à venir, déjà empêtrés dans les rets de notre histoire. Psychose, La Dolce Vita, Le Tombeau hindou, Rio Bravo, Pickpocket, Autopsie d’un meurtre, Le Héros sacrilège ou, justement Nuit et brouillard ne sont pas pour moi des films comme les autres. À la question brutale « est-ce que ça te regarde ? », ils me répondent tous oui. »

Le troisième, Une certaine tendance du cinéma français, écrit par François Truffaut à l’age de 21 ans (1954) s’attaque à une idée répandue en France dans les années cinquante : la puissance des scénaristes, romanciers bien connus du monde des lettres pour la majorité d’entre eux qui pensent que les réalisateurs ou les producteurs ne sont que des techniciens au service du texte. À cette époque, le cinéma n’est pas un label culturel et est ignoré du circuit universitaire (on pense aux bêtises de Sartre  à propos de Citizen Kane). Le texte-cible de Truffaut va permettre au cinéma non seulement de se défaire de la tradition de la qualité française (le ronron des studios) mais aussi d’affirmer ses valeurs créatives. « Or, qu’est-ce qui empêche les André Tabet, les Companeez, les Jean Guitton, Les Pierre Very, les Jean Laviron, les Ciampi, les Grangier de faire, du jour au lendemain, du cinéma intellectuel, d’adapter les chef-d’œuvres (il en reste quelques-uns) et, bien sûr, d’ajouter des enterrements un peu partout ». Aujourd’hui, on peut se demander qui se souvient de ses romanciers apôtres du scénario par rapport à François Truffaut ?

(1) « Le cinéma resterait lié, non plus à une pensée triomphante et collective, mais à une pensée hasardeuse, singulière qui ne saisit et ne conserve plus dans son « impouvoir », telle qu’elle revient des morts, et affronte la nullité de la production générale ». Gilles Deleuze en préface au Ciné-journal de Serge Daney.

(2) Feux croisés sur la critique de Jean-François Houben, éditions du Cerf.

(3) L'Ecran français est réédité chez Tel/Gallimard.

Nous avons publié un entretien avec Jean-Michel Frodon : Le cinéma du 21ème siècle, entretien avec Jean-Michel Frodon et une Entrevue filmée 

Jean-Michel Vlaeminckx

La Critique de Cinéma de Jean-Michel Frodon, édition : Les petits cahiers des Cahiers du Cinéma

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